‹ L'Étoile de Séville;Chapitre 68 sur 85 · SCÈNE m · texte numérisé non relu

SCÈNE m

ESTRELLA, TEODORA et LES SIENS.

ESTRELLA

J'irai, comme il le faut, jusqu'au boutdu calvaire, Dussè-je y voir clouer mon cœur sur une croix. Mon devoir toujours persévère Et toujours ma peine s'accroît, Hélas ! voyez jusqu'où la mène Le sort d'Estrella Tabera :

Lorsque son devoir finira Il ne finira pas sa peine î

DON MANUEL

Madame...

ESTRELLA

Laissez-moi me recueillir un peu Car je dois faire encor plus que femme ne peut...

[Ils sortent .)

(1) Cette scène et la suivante coiTespondent à diverses refontes nécessitées par une lacnae du texte original.

SCKNE IV

ESTRELLA [seulc)

Enfin, il est à moi, moi seule sur la terre Dispose à présent de son sort

Mais ce que je désire et qu'il m'a fallu taire^^ Mon cœur, est-ce vraiment sa mort ?

Ah l n'est-ce pas plutôt sa liberté, sa vie ?

Il est deux causes à mes pleurs :

C'est une double amour qui m'est soudain ravie

Et mon âme a dofibles douleurs...

Car je no pleure point que la perte d'un frère, Mais la perte encor d'un amant

Et mon cœur, déchiré par ces peines contraires^ Mon cœur saigne ainsi constamment...

Faut-il libérer Sanche en oubliant son crime

Et le laisser à ses remords, Ou, s'il me faut dicter l'arrêt qui le supprime

Devrai-je vivre entre deux morts?

Ou c'est trop de fureur, ou c'est trop d'indulgence, Aucun sentiment n'est vainqueur...

La haine et le pardon, l'amour et la vengeance iSe parta¿:ent mon triste cœur...

Mais à quoi me résoudre en ce que j'envisage?

Sancho, quel sort sera le tien ?

Le Roy me l'a remis suivant l'ancien usage,

11 m'appartient, il m'appartient...

Il m'appartient... L'Amour m'en avait assurée...

A présent, hélas, c'est la Mort, La Mort devant laquelle un monde est sans durée

Qui vient me l'assurer encor...

Sancho Ortiz doit-il mourir ou doit-il vivre?

Je tiens son chef par les cheveux... Hélas, je ne sais plus alors qu'on me le livre

Ce que je dois, ce que je veux...

Amante trop cruelle et sœur trop insoumise Faut-il frapper l'amant chrétien

Entre les mains de qui mon frère m'a remise Et qu'en les miennes je retiens?

Faut-il venger celui dont la parole ultime

Fut une parole de paix ?

Faut-il être à la fois le bourreau, la victime ?

Dissipe-toi, nuage épais...

Dissipe-toi, rejette un trop funèbre Voile, Fais l'horizon large à mes yeux,

Montre-moi le chemin, laisse brille l'étoile Fixe-lui sa place des cieux...

0 vengeance, si c'est du sang que tu réclames, Prends donc tout le mien en son lieu,

Que Sancho brûle encor de généreuses flammes Pour sa patrie et pour son Dieu .

L'Amour l'emporte et la Pitié, sa sœur pensive

Me guide et me vient secourir.

Sancho n'est plus captif, qu'il soit libre et qu'il vive,

Qu'il vive... et je pourrai mourir.

{Elle sort.)

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