SCENE II
LES MÊMES, DON AEIAS et DON PEDRO.
CLARINDO
Mais je crois, Monsieur, que l'on vient Pour vous lire votre sentence...
{Aux musiciens.) Pour l'entrée, un air d'importance !
{Musique solennelle.)
DON PEDRO
L'instant fatal est arrivé.
DON SANCHO
Voici venir l'instant rêvé.
Je n'ai déjà plus d'existence, Que la mort vienne à mon instance, Elle ne prendra qu'un cadavre !
CLARlNDO
Admirable sang-froid, Sancho.
Pour moi je n'ai plus de sang chaud.
Je suis donc pareil à mon maître Ou plutôt je voudrais bien l'être.
{Aux musiciens.) Ça, musique !
(^Chantaiît.) « La vie est mon plus grand remords^
250 l'étoilk de séville
La mort est ma plus douce envie Et je trouverai dans la mort Ce que tu trouves dans la vie ! »
[Parlé.) L'énigme est jolie, est-ce pas, Et tout-à-fait de circonstance ?
[Chantaiit.) « Pour qui la vie est un trépas l^a mort est la seule existence ! »
DON ARIAS [à Clarmdo) Chanter ! Mais ce n'est pas l'instant.
CLARINDO
C'est l'instant pour notre âme insigne.
Nous sommes, nous, comme le cygne :
Attendons la mort en chantant.
{Il fait aortir les uLUsiciens.)
DON PEDRO
Les moments sont comptés.
CLARINDO
Hélas !
DON PEDRO
Sanche Ortiz de las Roelas, Reconnaissez-vous donc avoir Mis à mort Busto Tabera ?
Je le reconnais.
DON PEDRO
Le motif ?
l'étoile de SÉVILLE 2ül
DON SANCHO
Le motif, dites-le, si vous le connaisse/. Je sais que j'ai tué, mais tué sans savoir.
DON PEDRO
On ne peut tuer sans raison.
DON SANCHO
Aussi y avait-il, sans doute, une raison Bien raisonnable pour quelqu'un.
DON PEDRO
Parlez donc. Pour qui ?
DON SANCHO
Pour celui, Pour celui-là qui m'a conduit Au point où je suis, c'est-à-dire Au commencement de la fin.
DON PEDRO
Son nom ?
DON SANCHO
Je ne puis pas le dire...
Le dirai-je sans le trahir Moi qui 1 ai servi jusqu'ici ?
Si je lui ai prêté mon bras Je lui dois aussi mon silence.
DON ARIAS {entrant)
Sanche Ortiz de la Roelas,
Je viens à vous au nom du Roy.
C'est lui-même qui vous adjure de parler.
Qui donc vous a mis en avant, Dites, est-ce un ami, une femme, un parent?
Quelque Seigneur de ce royaume?
Tenez-vous une caution
De quelqu'un, écrite ou signée ?
En ce cas, faites-la connaître sur le champ,
Parlez, c'est là votre devoir.
DON SANCHO
Ce devoir accompli trahirait mon Devoir. Dites au Roy qu'il a mon sang Que jamais Sancho n'a trahi Et qu'il est bien mieux obéi Par moi lui désobéissant !
Un seul mot est la clef qui m'ouvrirait la porte, Bientôt libres seraient mes pas.
Ce mot, je ne le dirai pas,
El la clef, avec moi, dans la mort, je l'emporte.
Si le Roy a pour nom Sancho le Brave, eh bien, Moi, je porte, front haut, le même nom chrétien. Chacun a son blason, chacun a sa parole.
Je remplis jusqu'au bout mon rôle.
C'est à lui de remplir le sien.
Dites-lui qu'en effet je pourrais, pour défense, Avoir un écrit avéré, Mais que sa demande m'offense Car il m'a vu le déchirer.
Quand je me vaincs moi-même, ici, par le silence,
Je fais affront à qui se tait.
Chacun sent en lui ce qu'il est Et les actes alors seront en concordance
A ce que nous sommes tous deux.
DON ARIAS
Je m'en vais répéter vos paroles au Roy...
DON PEDRO
Sancho Ortiz, vous agissez à la légère.
DON FARFAN
Vous avez gravement offensé notre Roy, Le corps municipal de Séville vous tient Entre ses mains, et peut, dans sa juste colère, Faire choir votre chef à ses pieds très chrétiens.
(7/5 sortent.)