SCENE III
DON SANCHO, CLARINDO.
CLARINDO
Seigneur, vous offrir comme cible !
Cet héroïsme est-il possible ?
DON SANCHO
Vienne le châtiment des hommes et de Dieu ! La Mort sera pour moi la suprême clémence. Le Ciel doit me punir, le châtiment commence.
CLARINDO (« part)
Entrons dans son idée et suivons sa démence.
{haut).
Ahl n'entendez-vouspasun bruit sourd dans les airs.
Ne voyez-vous pas les éclairs ?
Déjà s'ouvre pour nous la gueule des enfers !
Voici les gouffres où l'on soufre, 11 y pleut de la poix, il y neige du souffre.
Vers moi s'élance un trait de feu
Qui, comme un serpent, m'entortille..
Hélas ! tous deux nous sommes feus.
Adieu, beau pays de Castille !
DON SANCHO
Es- lu fou ?
CLARINDO
Je brûle, je grille !
{Il tombe à Ierre en criant.) Ah ! l'éclair m'a frappé de son glaive d'argent, Il vient, droit sur moi, de descendre Et me voilà réduit en cendres Comme un fagot de la Saint-Jean.
Nous sommes bien dans les enfers
Car j'y vois, en effet, paraître,
Dans les flammes et dans les fers, {désignant le j^uhlic)
Des juges, des seigneurs, des prêtres,
Des avocats, des procureurs,
Tous dignes des saintes fureurs.
Je vois, je vois l'Orgueil brûlé sur une cime, Je vois l'Ambition noyée en cet abîme.
Approchez, Seigneur, approchez...
Et voici des tailleurs, et voici des cochers !
S'ils viennent avec leurs carrosses Ton antre sera tôt démoli, Lucifer !
Mais quoi, je ne vois point de greffiers en enfer?
Ce sont là des bêles féroces.
On les refuse tous à la porte de fer Pour qu'ils n'y fassent point pousser de procédure. .» Mais l'enfer sans procès ce n'est pas un enfer
Et, là-haul, la vie est plus dure !
Quel est donc ce noble seigneur Si bien entouré ? C'est l'Honneur.
Autour de lui par ribambelles Roule une foule d'âmes belles.
Victimes de l'etidoctrineur Qu'on appelle le Point d'Honneur.
Je vous vois déjà dans ce groupe...
Messire Honneur vous prend en croupe.
Hélas ! vous devriez savoir, Monseigneur, qu'au temps où nous sommes, Le véritable honneur des hommes Est pour eux de n'en plus aNoir,
Vous jouez un bien triste rôle.
Quel est votre cas? « J'ai voulu Tenir ma parole. » Est-il drôle Et naïf ! Tenir sa parole !
Rien n'est au monde d'absolu.
Qu'est-ce que c'est, une parole ?
Une ombre, des mots dans le vent...
Un souffle passe en l'enlevant, Un souffle passe et ça s'envole !
Oublier sa parole ainsi C'est le bel air en ce temps-ci."
Voyez plutôt là-haut sur terre.
Voyez nos gens se gobergeant ; Aucun d'entre eux n'en fait mystère, Aujourd'hui l'honneur c'est l'argent !
{Un temps.)
11 ne m'écoute pas... il plonge Dans l'Océan de ses tourments Et si le songe se prolonge Il va perdre le jugement...
Pour le sortir de rêverie Imaginons quelque moyen.
(// 6'^ met à abo]/er).
DON SANXHO
Oui crio ?
clarindo
Eh ! Monsieur, c'est le chien !
C'est le chien Cerbère, en furie, C'est le portier de ce palais...
— Mais, dites-moi, quel est cet homme?
— Un homme d'honneur! — Que c'est laid ! Qu'il parte, nous n'avons, en somme, Que faire ici de ces gens-là.
Ça, qu'on le prenne, qu'on l'emporte A la prison de Sevilla Et qu'on ferme sur lui la porte !
Qu'il retourne chez les vivants Vite, plus vite que le vent !
— Seigneur, revoyons l'autre monde, L'enfer est pour nous trop immonde.
Son office est trop mal tenu.
Allant en haut faire ribote Le grand Diable boiteux nous a mis dans ses bottes Et nous voici frais revenus.
Mais où sommes-nous?... C'est étrange, Je vois — tout comme je vous dis — S'entr'ouvrir l'huis du Paradis Et voici la robe d'un ange !
[Entre Estrella, voilée^ introduite par Don Pedro. ^