SCENE VI
USS MÊMES, DON SANCHO OKTIZ, ESTRELLA, GLARiNDO.
DON SANCHO
Très redouté Seigneur, Pourquoi ne mets-tu pas un terme à mes disgrâces? J'ai tue Busto Tabora, Que l'on me tue aussi, Seigneur.
Du sang pour du sang, c'est la loi !
C'est ta justice que j'implore, Beau sire, et je l^appellerai Miséricorde !
LE ROY
Un moment. Don Sancho Ortiz, Quel fut le mobile du crine ?
Avez-vous agi de vous-même, Ou en avez-vous reçu l'ordre ?
DON SANCHO
J'en ai reçu l'ordre.
LE ROY
De qui ?
don sancuo D'un écrit.
LE ROY
Et signé par qui ?
Si cet écrit pouvait parler, Seigneur, il le dirait ; la chose est évidente.
LE ROY
Qu'avez-vous fait de cet écrit ?
DON SANCHO
Je l'ai détruit et maintenant^ Une seule chose est certaine, Sire, c'est que j'ai tué l'homme Que j'aimais entre tous au monde, J'ai tué mon meilleur ami Busto Tabera. J'ai tué Parce que je l'avais promis.
Hélas 1 et celle-là aussi, Celle-là que j'aimais le plus, Attend qu'on me donne la mort, Et tout le sang pur de mes veines Ne peut suffire à la venger !
LE ROY
Et si je demandais à la sœur de Busto
Le pardon de Sancho Ortiz ? ,
don pedro
Veuillez considérer^ Seigneur, Qu'ici, la sœur du mort ayant Exercé son droit vainement, Le meurtrier nous appartient A nous, les juges de Séville, Il n'est plus temps de pardonner, Il doit mourir !
le ROY
Que décider ?
Tous ces gens-là m'impatientent, Me font rougir...
DON ARIAS
Le Roy peut parler librement, Un seul mot fera la lumière.
LE ROY
Eh bien, que Sevilla donc me fasse mourir, Car c'est moi seul qui suis cause de cette mort. C'est moi qui en ai donné l'ordre, Sancho n'a fait que m'obéir...
DON SANCHO
Mon honneur n'attendait que cet aveu. Le Roy
M'avait ordonné de tuer.
Je n'aurais pas agi sans son ordre formel.
LE ROY
Il dit la vérité.
l'étoie de séville 283
DON PEDRO
Dès lors, Scville est satisfaite, Avant tout, le Roy est le Roy, Si le Roy a donné cet ordre, Sans doute avait-il des motifs Que nous n'avons pas, nous, le droit d'examiner.
LE ROY [à Don Ai' ¿as)
Il me reste à me châtier Moi-même, en renonçant à mon plus doux espoir, (Haut)
Sanche Ortiz de las Roelas, Vous êtes reconnu innocent devant tous.
Le crime qui pesait sur vous
Devient le mien, si c'est un crime,
Et je n'en dois compte qu'à Dieu.
Estrella Tabera, j'ai dit à votre frère Que je prendrais le soin de choisir votre époux.
Je tiens aujourd'hui ma parole
En accomplissant ce qui fut
Ainsi qu'on me l'a rapporté
Le vœu le j)lus cher de Rusto.
Voici donc votre époux.
ESTRELLA
Non, Sire, je suis mariée.
DON SANCHO
Mariée ?
ESTRELLA
Oui.
LE ROY
Mariée et sans notre aveu ?
Estrella, il s'agit ici De notre parole royale.
Quand nous l'avons donnée il nous faut la tenir. Que nous répondez-vous ?
Grand Roy, Estrella Tabera Ne s'appartient plus. Elle aussi A donné sa parole ici.
Elle a prononcé sur l'autel Un vœu que la mort elle-même Ne saurait rompre.
LE ROY [se dtîcouvrant).
Le Seigneur est le Roy des Roys.
ESTRELLA
Oui, dès demain, j'entre au couvent.
Je suis mariée à Jhésus.
DON SANCHO
Hélas ! Et notre amour, Estrella! Notre amour?
ESTRELLA
Pouvions-nous être l'un à l'autre ?
Mon bien-aimé, aurais-je pu A ma table et jusqu'en mon lit Voir le meurtrier de mon frère ?
l'étoile de SÉVILLE 28ü
DON SANCHO
L'ombre du mort est entre nous.
ESTRELLA
Elle nous sépare à jamais.
DON SANCHO
Vis entre les murs d'un couvent, D'un couvent blanc comme ton âme, Moi, je pars pour l'exil, je pars Chercher sous les murs des remparts La Mort, la Mort, la bonne Mort En combattant !
ESTRELLA
Va donc cueillir de verts lauriers, Moi, cette Mort, je l'attendrai Mains jointes et genoux plies Sous les cyprès.
DON SANCHO
Et le Ciel nous réunira.
ESTRELLA
Eh bien, alors... nous sommes libres.
DON SANCHO
Libres et prisonniers, prisonniers du Destin!
ESTRELLA
Adieu, Sancho Ortiz.
don sancho
Adieu, Adieu, Estrella, chère Etoile !
Porte au ciel ta clarté, je retourne à ma nuit.
le roy Attendez, attendez encore...
estrella
Ah ! Sire, il ne peut pas devenir mon époux Celui qui a tué mon frère!... Plaignez-nous... Et pourtant, et pourtant, je l'aime, et je l'adore ! Adieu !
Et peut-être que moi je l'aime plus encore. Mais l'honneur ne veut pas que nous soyons unis, Adieu !
DON ARIAS
D'un malqu'ilsn'ontpas fait, ilssonttousdeuxpunis.
LE ROY
Ils se quittent ainsi, sans regard en arrière. Leurs mains, du môme geste, ont éteint le flambeau, On dirait à les voir deux images de pierre Debout aux angles d'un lom.beau !
Ce couple de héros m'étonne et m'épouvante. Ils seront célébrés par les âges futurs Et, dans l'humanité mouvante, Ils demeurent debout, immuables et purs !
clarindo
Qu'ils demeurent debout, moi, mes jambes flageolent Ma foi, je voudrais bien m'asseoir,
J'ai connu, ce matin, le sol dur de la geôle, Je connaîtrai mon lit ce soir I
{au public)
Or donc, hommes des champs et bourgeois de la ville. Admirez Sanche Ortiz, admirez Estrella, Et même Clarmdo, s'il vous plaît... Et voilà Comment nous sommes faits, nous autres, à Séville î