SCÈNE IL PIERRE, DANILOWITZ
PIERRE, à droite.
Qui entre ! ce ne pouvait être que Danilowilz. (A Danilowitz) Approche et compte corame une nouvelle preuve de ma faveur la permission de pénétrer dans ce lieu ! tu es le premier.
DANILOWITZ.
C'est vrai, sire! et je me croirais ici dans le cabinet du czar, [montrant le fauteuil à gauche) si cet habit et cette hache ne me rappelaient Péters le charpentier !
PIERRE
Tu crois... Eh bien ! {lui montrant la porte à gauche) là... dans ce coin retiré du palais, qui donne sur mon jardin... regarde î... toi seul ici, peux juger de la ressemblance.
DANILOWITZ, ouvrant la porte d gauche et regardant, 0 ciel I... l'atelier de Péters, tel qu'il était à Wiborg, non loin de la maison de Catherine !
PIERRE
Souvenir dont j'ai voulu m'entourer !
DANILOWITZ.
Et de l'autre côté [souriant) ma boutique à moi I... Danilowitz... le pâtissier 1
PIERRE
Aujourd'hui colonel Menzikoff 1... et favori de l'empereur !
DANILOWITZ.
Faveur qu'il doit moins à son mérite. t. qu'à la gentille Catherine... la cantinière!
PIERRE
Que dis-tu?
DANILOWITZ.
H n'y a que moi, sire , avec qui vous puissiez parler d'elle!
PIERRE, 'naïvement.
C'est vrai I {Avec vivacité.) Mais conviens toi-même qu'il y a de quoi se désespérer 1 tant de rec'nerches inutiles, tant de soins ne nous prouvent-ils pas que Catherine n'est plus!., qu'elle est morte I... {avec douleur) morte ! DANILOWITZ, lentement.
Non, sire !... elle n'est pas morte !
PIERRE
Qui te l'a dit ?
DANILOWITZ, de même.
Je lésais ! j'ensuis sûr !
PIERRE, lui sautant au cou.
Ah 1 mon ami !... mon cher Danilowitz !.., tu es général... tu seras prince I... prince Menzikoff... tu seras mon minisire.., car cela seul me prouve...
DANILOWITZ.
Que j'ai tous les talents !
PIERRE, gaiement. Oui... oui... {Le prenant par-dessous le bras.) Tu as de bonnes nouvelles ?
DANILOWITZ.
Bonnes l... Je n'ai pas dit cela, sire !
PIERRE
Tu m'as dit qu'elle eiistait ?
DANILOWITZ.
Oui, mais... perdue peut-ôtre... pour Votre Majesté !
PIERRE
Perdue pour moi ! [Avec colère.) Elle m'a oublié î elle est à un autre... Ah ! je châtierai tous ceux qui m'outragent... Malheur à elle et à ce rival l malheur à toi !!
DANiLowiTz, souriant tristement.
Oui ! la SibOrie î... pour Menzikoff votre favori... clout la faveur n'aura pas duré longtempb.
PIEUttE.
Pardon ! la douleur m' égarait...
DANiLowiTz, secouant la tête.
Ah I Catherine avait raison ! Pierre peut commande r à tous, disait -elle!...
PIERRE, avec dépit .
Excepté à lui-même l... Je prouverai le contraire ! {Regardant les papiers que Danilowitz tient à la main.) Quels sont ces papiers que tu m'apportais ?..,
DANILOWITZ.
Des ukases à lire et à signer !
PIERRE, cherchant à se modérer.
Bien !.,. l'Etat d'abord... et mes amours ou ma jalousie... après ! {Pierre s'assied devant sa table.)
DANILOWITZ.
Un ukase sur i armée !
PIERRE, le parcourant.
C'est bien.
[Il signe et remet le papier à Danilowitz.)
DANILOIWTZ,
Un autre sur la barbe,
PIERRE, lisant.
Exécutoire pour tout l'empire.
DANILOWITZ.
Cela excite, dit-on, beaucoup de murmures, même des révoltes I
PIERRE, signant.
N'importe I je forcerai mes sujets à être beaux et à plaire, malgré eux !
DANILOWITZ.
Un ukase préparé par vos or^ires sur la grammaire et l alphabet russe... [Avec élonncmcnt.) Votre Mnjcs'é s'en occupe aussi !
PIERRE
Un souvcraiQ doit s'occuper de tout ! Il y avait quarantetrois lettres, par un décret impérial j'en supprime neuf! restent trente-quatre... c'est assez!
Ce n'est pas tropl surtout pour jurer et se mettre en colère... Votre Majesté le regrettera !
PIERRE, avec impatience.
Il suffit I {Lisant un autre papier,) le lieutenant Zouboff... condamné à mort... {S arrêtant.) Un si brave officier !... pour avoir frappé son colonel, {signant vivement.) C'est juste!... {achevant de lire) dans un état d'ivresse! (Avec embarras.) Ahl.. il était ivre...
DANILOWITZ, montrant le papier.
L'empereur a signé...
PIERRE
C'est vrail {Le lui donnant.) Qu'on publie cet arrôl!.. et ce soir...
DANILOWITZ.
Exécuté!...
PIERRE
Ce soir... tu demanderas sa grâce à Pierre, qui la lui accordera... {Après un silence.) y 3i'\ eu le temps de me calmer I... tu le vois, tu peux tout me dire maintenant. Revenons à Catherine?. . Elle en aime un autre...
DANILOWITZ
Non pas, Sire...
PIERRE
Tu m'as dit cependant...
DANILOWITZ.
Que je ne savais rien encore de positif, mais que j^étais sur la trace !..
PIERRE, voyant la porte qui s'ouvre, et se retournant vivement.
Qui va là!.. Qui ose, sans mon ordre, pénétrer en ces lieux?
DANILOWITZ.
Un grenadier de votre garde. J'en avais fait placer plu-
sieurs en faction dans vos appartements et à l'entrée de co pavillon I
PIERRE
C'est inutile. Qu'on les retire !
DANiLOwiTz, s'inclinant.
J'y veillerai, Sire.