CATHERINE, MISTRESS CLARKSON
MISTRESS GLARKSON.
Maintenant que nous sommes seules, madame, voulez-vous que nous causions à cœur ouvert ?
CATHERINE
Du moment que je suis venue ici, madame, 1f est vous dire que je suis à vos ordres. '*
MISTRESS GLARKSON.
Si j*aî forcé votre porte comme je Vai fait, si j'ai tenu à ce que vous vinssiez ensuite chez moi, ce n'est ni pour la mesquine satisfaction de vous faire faire ce que vous ne vouliez pas faire, ni pour pénétrer dans votre monde. Si j'y avais un intérêt quelconque, je n'aurais qu'un signe à faire pour que votre monde vînt à moi. J'ai mes tiroirs pleins de moyens pour le jour où cette fantaisie me serait utile ou agréable. Je doute qu'elle me vienne jamais, et je crois d'ailleurs que, d'ici à trèspeu de temps, votre monde n'existera plus. J'ai les trois biens les plus sérieux pour une femme : la fortune, la jeunesse et la liberté, cela me suflSt, et, cette visite terminée, vous n'entendrez plus parler de moi que si vous le souhaitez vousHiième. Je ne vous ai donc pas tendu le moindre piège, et, commevous le voyez, vous ne vous trouvez ici qu'avec vos amis et vos proches. Cependant, madame, il est bon que vous sachiez chez qui vous êtes, et je veux vous dire, à vous, ce que je n'ai jamais fait à personne l'honneur de dire. Il y a à cette confidence des raisons que vous connaîtrez bientôt. On a dû vous raconter toutes sortes d'histoires sur mon compte. Voici la
vérité : je suis fille et petite-fille d'esclaves. Mes aïeux, à moi, ont probablement été capturés sur la côte d'Afrique, et vendus sur le marché de la Louisiane ou de la Caroline du Sud. Voilà ma généalogie. Ma mère était mulâtresse, ce qui veut dire que ma grand'mère avait épousé ou aimé un blanc. Il paraît qu'elle était jolie, ma mère, et que son maître, riche colon, marié d'ailleurs et père de deux fils, daigna le remarquer. Je suis née de cette remarque. En venant au monde, je n'étais pas légalement la fille, mais j'étais légalement la propriété de mon père. Il avait le droit de m'imprimer ses initiales avec un fer rouge sur les épaules ou sur le front, et, s'il avait besoin d'argent, de me vendre. Mes épaules et mon front sont intacts; mais il me vendit, ainsi que ma mère, (sue se lève et 8*appuie sur la table.) En 4856, j'avais six, sept ou huit ans, je ne sais pas très-bien, n'ayant jamais eu plus d'état civil que les chevaux qui vous ont amenée ici, à moins qu'ils ne soient de pur sang comme les miens; en 1856, mon père nous envoya, ma mère et moi, à Charleston, pour y être vendues aux enchères. On nous conduisit dans une salle remplie du même bétail que nous, et l'on nous fit monter sur une estrade. Vous voyez d'ici le tableau: d'un côté la marchandise humaine, de l'autre les acheteurs; le vendeur à côté de nous. Cela se faisait à la criée comme à la halle.
CATHERINE
C'est horrible I
HISTRESS GLARRSON.
Mais non; ce sont les blancs qui ont imaginé cela, ceux de la race supérieure. J'avais beau être blanche comme eux , je n'en étais pas moins pour eux de la race de Cham , maudite par Noé. Cela remonte loin , comme vous voyez ; mais c'était une de leurs raisons. Il paraît même que c'était la meilleure. Vous croyez peut-être, madame, que nous étions vendues en un seul lot, ma mère et moi, et que qui achetait Tune achetait l'autre? Non pas. C'eût été presque humain. Non; nous étions vendues séparément, et, malgré nos embrassements , malgré nos cris, malgré nos larmes, nous fûmes adjugées, elle à un maître, moi à un autre.