‹ L'étrangère: comédie en cinq actesChapitre 58 sur 102 · ACTE TROISIÈME · texte numérisé non relu

ACTE TROISIÈME

CATHERINE

Il ne se trouva pas un cœur?

HISTRESS CLARKSON.

Pas un. On nous permit, cependant, pour tout dire, de nous embrass«» une dernière fois, et, dans ce dernier baiser, ma mère murmura à mon oreille : a Rappelle -toi éternellement le nom de Thomme qui nous fait vencJre et qui nous sépare, et, si tu vis, venge-nous. Tous les moyens sont bons. »

CATHERINE

Mais comment avez-vous passé de Tesclavage à la liberté, de la misère à la fortune?

HISTRESS GLARKSON.

rélais belle. La nature a ses revanches. L'homme qui m'avait achetée comptait probablement faire de moi, après quelques années, ce que celui qui nous avait vendues avait fait de ma mère. Je ne fus pas livrée aux travaux grossiers. Je fus élevée dans la maison, on me donna une certaine instruction, on cultiva ma beauté. Cependant, aidée par des nègres qui m^a valent prise en affection, je parvins à m'échapper... avant. Après toutes sortes d'épreuves , de luttes et de misères, je devins servante dans un hôtel de Boston. C'est là que je rencontrai M. Clarkson, qui revenait des mines avec vingt mille dollars à peu près. J'avais dix-sept ou dix-huit ans. Il s'éprit de moi. C'était tout ce que je pouvais espérer de mieux pour commencer ce que j'avais à faire. Il était grossier comme tous les chercheurs d'or, mais honnête et bon. Il m'épousa. Les dernières paroles de ma mère me bourdonnaient encore aux oreilles. Tout ce que possédait mon mari était entre mes mains. Nous nous sommes mariés à midi; à deux heures, le même jour, )' avais quitté Boston toute seule. J'emportais cinq mille dollars, mes plus belles robes, les bijoux que ce brave garçon m'avait donnés , et je partais pour Charleston. Les fils de mon premier maître s'y trouvaient. Leur père était mort, malheureusement, mais ils vivaient encore, mes frères. L'un avait vingt-trois ans, l'autre vingt et un. Je n^eus qu'à passer

entre eux pour les rendre ennemis mortels, et, trois mois après mon arrivée, l'aîné tuait le plus jeune d'un coup de couteau. La victime, qui m'aimait à la folie, avait eu le soin de faire son testament, et me laissait tout ce qu'il possédait, cent mille dollars environ. Ce fut le commencement de ma fortune.

CATHERINE

Et votre second frèrel

HISTRESS CLARKSON.

Je connaissais sa retraite, où il avait eu l'audace de me demander de le rejoindre. J'allai naturellement dénoncer ce criminel. Gomme la guerre de sécession avait eu lieu, que le Nord avait triomphé, les blancs du Sud ne jouissaient plus de la même impunité qu'autrefois. L'assassin fut arrêté, jugé et pendu. Alors , je quittai l'Amérique, qui n'avait plus d'intérêt pour moi , et je passai en Europe, dont j'étonnai toutes les capitales. On étonne si facilement les capitales. On ne m'appelait plus par mon nom, on m'appelait l'Étrangère, et l'on avait raison. Oui, étrangère, sans famille, sans amis, sans patrie; étrangère à toutes vos traditions , à toutes vos joies, mais aussi à toutes vos servitudes, n'ayant pour règle que ma fantaisie et de la haine plein le cœur, plein l'esprit et plein l'âme contre cet être qu'on appelle l'homme, et que je ne voyais jamais s'approcher de moi que comme il s'était approché de ma mère, pour dégrader et avilir la femme au pro6t de son orgueil et de son plaisir. Ah ! je le haïssais bien, ce roi de la création qui se proclame notre maître, à nous autres femmes. J'avais fait le calcul de ce que ses vices pouvaient me rapporter, sans que je lui donnasse rien en échange. Il n'est pas un homrfie, sur la terre ni dessous, qui ait jamais obtenu de moi ce que, dans la langue pudique et complaisante de vos salons, on appelle la moindre faveur. L'un d'eux, un peu plus spirituel que les autres, m'appelait la Vierge du mal. Puis, lorsque' j'avais tiré de la sottise de ces hommes tout ce qu'elle pouvait produire, je les renvoyais à ce qu'ils avaient si bien mérité: la prison, la folie, le déshonneur, le meurtre ou le suicide. Quand les autres femmes auront , comme moi , conscience de leur force et de leur pouvoir, l'homme sera bien peu de chose.

Page 1