‹ L'étrangère: comédie en cinq actesChapitre 68 sur 102 · ACTE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

ACTE QUATRIÈME

pas de ceux qui ont peur de quelque chose et je ne crains rien pour moi. Du reste, j'irai la voir. NVt-elle pas été un peu ma mère aussi, à moi? Pourquoi avons-nous laissé traverser notre destinée par autre chose? C'était si facile d'être heureux tout de suite, comme nous le sommes là ! Car vous êtes heureux, n'est-ce pas?

GÉRARD

Oui, complètement heureux.

CATHERINE

C'est cela, disons-nous que nous sommes heureux ; c'est si bon d'être heureux, et cela paraît si naturel et si juste, surtout quand, la veille, on se croyait la plus malheureuse des créatures humaines I Et puis, je vais me servir d'un mot un peu vulgaire, mais c'est celui qui peint le mieux ma pensée, je me sens absolument à mon aise avec vous et devant vous. Je suis si sûre de vous, que je ne m'occupe pas d'être sûre de moi. Je me réchauffe à votre amour, je m'appuie sur votre honneur, je me repose dans votre conscience. Mislress Clarkson n'avait pas besoin de m'en dire si long pour m'expliquer qu'elle vous aime. Gela se comprend tout de suite, qu'on vous aime. A quelles heures travaillez- vous?

GÉRARD

Pourquoi?

CATHERINE

Je veux le savoir.

GERARD

Je travaille foute la journée.

CATHERINE

Quand vous étiez triste, quand vous aviez du chagrin , quand vous croyiez que je ne vous aimais pas ; mais, maintenant que vous êtes rassuré et content, que vous dormez la nuit, comment osez-vous avouer que vous dormez ? est-ce qu'on doit dormir quand on aime? Oui, je sais ce que vous allez me dire: que c'est pour rêver de moi. Eh bien, moi aussi j'ai dormi, comme un enfant. Donc, maintenant que le cœur ne tourmente plus l'esf rit, vous all<« pouvoir travailler le double en

moitié moins de temps; et ce temps que nous allons gagner sur le travail qui n'en sera que meilleur, vous verrez, ce sera pour moi, car je veux vous voir tous les jours, ne fût-ce que trois ou quatre heures.

GÉRARD

Rien que cela I Et où nous verrons-nous ainsi ?

CATHERINE

Dans les promenades, dans les théâtres, dans les magasins, dans les rues, chez votre mère, ici, partout enfin.

GÉRARD

Qui vous entendrait croirait entendre une jeune fille disposant des heures qu'elle peut, avant le mariage, donner à son fiancé.

CATHERINE

Oui, fiancé, ce mot me plaît, c'est cela; vous êtes mon fiancé... (Riant.) un fiancé éternel 1 ses papiers n'arrivent pas, il y a des retards, toujours des retards; mais ça n'empêche pas de s'aimer, ça, au contraire.

GÉRARD

Et, pendant un de ces retards, on marie la jeune fille à un autre homme, et, quand son fiancé la retrouve, elle appartient à cet autre homme. Ce qu'il y a dans ce niot, vous ne le comprenez donc pas ?

Il se lève et s'éloigne d'elle.

CATHERINE

Si, mais il ne signifie rien, ^appartenais; eh bien, je n'appartiens' plus. On m'a donnée quand je ne savais pas ; dès que j'ai su, je me suis reprise. C'est fini ! Je ne crains qu'une chose, c'est de ne plus même me souvenir assez d'un serment qu'on m'a fait faire, d'un engagement qu'on m'a fait prendre dans un jour d'ignorance et de doute, et de vous appeler Gérard devant tout le monde comme si vous étiez réellement mon époux. Demandons l'avenir à Dieu, puisque c^est le seul moyen qu'il ait de réparer le passé, et, en attendant, revenez là, et dites-moi que toute votre pensée, toute votre âme, toute votre vie est à moi. Et, quand vous me l'aurez dit cent

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