ACTE CINQUIÈME. Hl
CATHERINE
Eh bien, je ne serai pas votre femme. Vivez, c'est l*important. Quant aux lois qu'ont établies les hommes, elles m'ont déjà fait assez souffrir pour que je ne me soucie plus d'elles. Veuve, je suis libre, et, comme je n'ai pas d'enfants, je n'ai de comptes à rendre de ma vie à personne.
GÉRARD
Mais si je succombe?
CATHERINE
Nous ne nous quitterons pas davantage. Dans la vie comme dans la mort, je suis à vous. Si vous mourez, je ferai comme vous pour être où vous serez.
GÉRARD
Non.
CATHERINE
Qui m'en empêchera ?-
GÉRARD
Moi.
CATHERINE
Comment?
En vous ordonnant de vivre.
CATHERINE
De quel droit?
GÉRARD
Du droit qu'on a de donner un ordre a ceux qui vous aiment quand on a lieu de croire qu'on va mourir. Si la mort sépare, pourquoi mourriez-vous? Si elle réunit, pourquoi vous hâter ? Quand on a l'éternité, qu'importent quelques jours de plus ou de moins, surtout quand ces quelques jours peuvent être la consolation d'autres êtres qui vivent.
CATHERINE
Lesquels ?
GÉRARD
Votre père.
418 L'ÈTRANGEKE.
CATHERINE
Mon père!
GÉRARD
Votre père s'est trompé; mais il vous aime et il souffre. Une erreur ne doit pas être expiée comme un crime, et ma mère, qui n*a pas commis d'erreur, elle, et que je vous sacrifie, qui réparera mon crime envers elle? Si je meurs, si je lui prends son fils, qu'au moins je lui laisse sa fille 1
CATHERINE, le jetant dans ses bras.
C'est bien, je vivrai.
GERARD, la tenant appuyée contre so ■ rœur.
Et alors, pauvre chère victime de l'erreur humaine, tu aurais accompli ton sacrifice jusqu'au bout. Et, si Dieu réunit véritablement dans son sein, comme on nous l'affirme, comme je le crois, ceux qui se sont aimés profondément et uniquement sur cette terre, tu arriveras devant lui avec ton droit complet, puisque tu auras attendu l'heure qu'il t'aura fixée. Si je meurs demain, moi, d'une mort violente et en essayant de tuer un autre homme, j'aurai cette excuse que je défendais l'honneur et la liberté de la femme à qui Dieu lui-même avait voulu que je fusse uni, puisqu'elle m'aimait comme je Taimais. Voilà tout ce que nous devons nous dire à ce moment suprême, voilà ce qui doit élever et fortifier nos âmes à cette heure solennelle où nous sommes en face de l'amour et de la mort, les deux seuls points par lesquels l'homme touche à l'infini. Quand je t'ai revue, il y a deux jours, quand je croyais avoir encore de longues années à vivre, j'ai voulu que tu restasses pure puisque tu n'étais pas libre. Dieu soit béni I Nous n'avons rien à nous reprocher. Je pourrai mourir sans remords et tu pourras vivre sans honte !
n l'embrasse sur le front.
CATHERINE, 8*arrachant de ses bras.
Partez, vous avez besoin de toute votre force et de tout votre courage. Je ne veux pas que vous me voyiez pleurer.
LE DOMESTIQUE , entrant.
M. Clarkson, à qui M. le duc a écrit pour une affaire prèssaate, demande à parler à M. le duc.