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L'être et les principes métaphysiques

Un article qui nous a été demandé par le Professeur Nicolas Losskij, de l'Université de Pétersbourg, et qui vient de paraître dans la revue russe : « Les nouvelles idées philosophiques », est l'occasion de la présente publication. Nous nous efforçons d'y présenter dans leur ensemble et d'y situer à leur place respective les questions que doit envisager la métaphysique. Nous indiquons la solution thomiste qui est la nôtre, en rejetant tout développement qui n'est pas absolument indispensable.

Nous reproduisons ici, à peu près littéralement, notre article en y ajoutant des références aux œuvres de saint Thomas d'Aquin. En outre, deux chapitres nouveaux sont consacrés l'un à un examen détaillé de l'analogie en métaphysique, l'autre à une discussion critique d'un texte du De unitate mtellechis contra Averroïstas de saint Thomas. L'importance de ce texte à notre point de vue provient de ce fait qu'il paraît refuser une valeur métaphysique au principe sur lequel nous nous sommes constamment appuyé dans notre étude : Aucune perfection même relative ne peut, dans l'ordre où elle est perfection, se limiter d'elle-même.

Ces pages sont spécialement destinées à nos étu-

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diants de l'Institut supérieur de Philosophie. Elles supposent qu'ils ont suivi le cours des Eléments de métaphysiqîie générale, professé le 1^^ semestre de la première année d'études.

Tout récemment le P. Paul Gény, professeur à l'Université grégorienne, consacrait un intéressant volume à différentes Questions d^ enseignement de philosophie seolastique (Paris, Beauchesne, 1913). Longuement, l'auteur s'occupe de la place à accorder au cours de métaphysique. Après une étude historique fouillée et un examen critique approfondi du problème, l'auteur propose un retour à la tradition thomiste. Conformément aux principes de la psychologie aristotélicienne, il faut aller du plus concret au moins concret, suivre la marche de l'abstraction qui est physique d'abord, mathématique ensuite, enfin métaphysique. En première année d'étude, il faudrait se borner à exposer la théorie de la composition et de la distinction, le problème du devenir et quelques généralités sur les causes et les raisons d'être.

Le procédé qui nous a donné les résultats de loin les meilleurs, consiste à donner deux fois dans son entier le cours de Métaphysique générale. En première année, tout le vocabulaire technique est longuement exposé. L'on insiste sur la distinction des points de vue logique et métaphysique ; au delà des mots et des concepts, l'on s'applique à rechercher les réalités.

Au premier abord, en effet, la métaphysique apparaît comme purement verbale. La connaissance des vraies difficultés, la position précise des problèmes, la portée exacte des solutions adoptées supposent un long

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travail d'approche et d'entraînement, une familiarisation progressive avec cette méthode métaphysique si différente de la méthode des sciences mathématiques et surtout des sciences d'observation. Dans celles-ci, l'on découvre de nouveaux horizons, l'on élargit son propre domaine, l'on fait des inventions ; en métaphysique, au contraire, c'est le piétinement sur place. Pas de découvertes plus ou moins sensationnelles, mais un approfondissement, un éclaircissement de ces notions que, vaguement et sans apprécier leur valeur, toute intelligence possède.

Appelés à s'intéresser à cette philosophie première à laquelle revient l'hégémonie de la science, nos étudiants doivent expérimenter vivement ce que comporte l'esprit métaphysique. Pour que s'accomplisse cette pénétration, du temps est nécessaire ; et comme la durée des études philosophiques est relativement peu longue, il nous paraît préférable que l'imprégnation métaphysique commence dès le début. Si la difficulté à vaincre est plus grande, elle ne décourage pourtant pas nos étudiants. Dès la deuxième année et dirigés par leurs professeurs, ils sont à même, s'ils le désirent, de commencer une étude personnelle de métaphysique qui deviendra leur dissertation doctorale.

Le thème fondamental des Compléments de métaphysique générale^ objet de l'enseignement de la deuxième année, c'est l'analogie de l'être et la composition de puissance et d'acte, caractéristique de l'être limité. Ce foyer projette sur l'ensemble des problèmes métaphysiques une lumière de plus en plus enveloppante, au point de les ramener à l'unité proportionnelle

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d'une synthèse féconde, capable d'exciter chez les initiés une contemplation vraiment esthétique.

Pour Comte, on le sait, le rôle de la métaphysique est purement négatif. Elle désabuse peu à peu de l'enchantement théologique, tandis que le mode de penser positif se charge de remplacer par des explications relatives^ les solutions simplistes et imaginatives du premier des « trois états » . Pour nous aussi, la métaphysique est un dissolvant. Seulement, c'est au mode de penser positif qu'elle s'attaque pour le ramener à de justes limites et lui apprendre la grande loi de la modestie scientifique. La mission positive de la métaphysique, mi.ssion méconnue par le positivisme, c'est d'établir les droits imprescriptibles de l'être, objet formel de l'intelligence.

Longtemps, chez les esprits non avertis, la représentation spatiale exerce son influence néfaste. Elle ne leur permet pas de se faire une idée exacte des principes incomplets qui ne subsistent pas en euxmêmes. L'accident reste un vernis ; la matière, la forme, l'essence réelle sont posées comme telles dans l'existence d'une façon absolue et leur notion est bien voisine de la contradiction. Pour assurer le sérieux de la formation philosophique des étudiants, il importe que nous puissions leur exposer l'ensemble des problèmes métaphysiques, non plus comme à des débutants, mais comme à des initiés, relegentes, qu'un langage irrévocablement hostile aux compromis imaginatifs ne décourage point.

Les pages que nous offrons au public sont consacrées avant tout aux raisons d'être intrinsèques. Nous avons pourtant voulu dire un mot des raisons

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(Vêtre extrinsèques : cause efficiente et cause finale, pour que les cadres soient coniplètement tracés. Pour le même motif, nous avons voulu esquisser dans ses grands traits la théodicée, matière de la dernière année d'études.

N'étant qu'une métaphysique générale appliquée à l'Etre absolu dont nous n'avons pas de connaissance positivement caractéristique, la théodicée reprendra une dernière fois toutes les questions de métaphysique au grand avantage de la formation philosophique des auditeurs. Après avoir fixé en première année le sens de la terminologie, appliqué en deuxième année à la substance finie, ces différentes notions, on établira en dernière année comment la connaissance que nous avons de Dieu doit être située entre un anthropomorphisme inconsciemment athée et un agnosticisme symboliste tout à fait décevant. Ainsi, pendant tout le cours de leurs études philosophiques, les étudiants se trouveront en contact avec la métaphysique, âme de toute véritable philosophie.

La méthode que nous avons adoptée est ainsi signalée et critiquée dans une note du P. Gény (op. cit., pp. 60 et ss.) :

« Je saisis cette occasion de prévenir une objection » très sérieuse. On dit : il y a une réelle utilité à ce » que les élèves de philosophie prennent de bonne » heure un premier contact avec les grandes thèses » métaphysiques ; ils ne les pénétreront pas à fond » mais ils ne seront pas non plus sans y rien com- » prendre, et ces notions, tout imparfaites qu'elles » seront, rendront plus facile et plus fructueuse une » reprise approfondie des questions. L'objection est

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» présentée au nom de l'expérience ; j'y réponds au » nom d'une autre expérience : en fait, ces questions » ne seront pas reprises ; on les rappellera briève- » ment, quand on en aura besoin, et on renverra à » l'ontologie. Et comme le nombre des sujets d'étude !> ne fera que croître avec le temps, cette tendance » à ne pas reprendre les questions déjà touchées ira » en s' accusant toujours ».

Le distingué professeur romain voudra bien nous permettre à nous aussi un appel à l'expérience.

Quoique le programme des cours de l'Institut supérieur de Philosophie soit conçu de la façon la plus moderne, il reste assez de temps à nos étudiants pour reprendre vme deuxième fois l'ensemble de la métaphysique générale et même pour y ajouter des exercices d'exégèse aristotélicienne et médiévale.

N. Balthasar

Louvain, 7 mars 1914.

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