III. — L'hypnotisme
Les manifestations élémentaires de l'hypnose sont trop connues pour qu'il soit nécessaire d'en donner ici la description.
On sait qu'elles comprennent :
Au point de vue de la SENSIBILITÉ : des phénomènes dits d'anesthésie et d'hyperesthésie.
Au point de vue moteur : des phénomènes de léthargie et de catalepsie ; des parésies et des contractures.
Au point de vue psychique : une obnubilât ion considérable de la conscience et de la volonté normales, avec oubli au réveil comme phénomène primordial ; comme phénomènes secondaires, des altérations de la personnalité, d'importance et de-caractères variables; et la prépondérance directrice de la suggestion du magnétiseur.
Enfin, parfois, des phénomènes dits s upr anormaux (lecture de pensée, télépathie, lucidité).
Toutes ces manifestations se groupent souvent dans un ordre plus ou moins régulier, mais on observe rarement la systématisation étroite décrite par Charcot et sa distinction des phases successives de léthargie, catalepsie et somnambulisme. Ces phases peuvent l'une ou l'autre manquer ou passer inaperçues.
Ce qui est constant, c'est Vobnubilation de la conscience normale et la persistance d'un psychisme assez étendu niais automatique, obéissant aveuglément à la suggestion de l'hypnotiseur.
L'hypnotisme peut être provoqué par divers procédés bien connus, mais empiriques :
Fixation d'un point brillant placé en général entre les deux yeux, un peu en haut et en avant (méthode de Braid);
Passes magnétiques, ordre suggestif exprimé ou mental ;
Pression sur certaines régions hyperesthésiées dites hypnogènes, etc.
L'explication de l'hypnotisme n'a pas encore été donnée d'une manière satisfaisante1.
Les vieilles discussions entre l'école de la Salpétrière et l'école de Nancy n'ont plus guère qu'un intérêt rétrospectif.
Qu'on invoque une névrose spéciale, assimilable à l'hystérie, ou qu'on s'efforce de tout ramener a la suggestion, on ne donne dans l'un ou l'autre cas qu'un semblant d'explication parfaitement illusoire.
1. Exception faite pour une théorie du Pr Grasset que je discuterai plus loin et qui présente d'ailleurs 'l.>s rapports intimes avec celle qui sera proposée dans ce travail.
Le mot névrose accolé à l'hypnotisme n'est qu'une étiquette sans valeur. C'est sans doute un procédé commode, mais parfaitement vain que d'expliquer l'hypnotisme par l'hystérie — ou l'hystérie par l'hypnotisme.
Les évidentes analogies symptomatiques entre ces deux états prouvent simplement qu'ils relèvent l'un et l'autre d'une interprétation générale commune qui reste à découvrir.
La théorie de l'école de Nancy n'apporte pas plus de lumière. D'abord on ne peut invoquer dans tous les cas ni pour tous les phénomènes la suggestion1.
Mais quand même il serait prouvé qu'on peut provoquer par la suggestion tous les phénomènes de l'hypnose, même les plus extraordinaires, on n'aurait pas, le moins du monde, fait comprendre le mécanisme intime de ces phénomènes. Quelles sont les modifications psycho-physiologiques de l'être, rendant possibles l'annihilation de la conscience et l'automatisme absolu, les altérations de la sensibilité, les manifestations supranormales, ctc ? Voilà ce que l'étiquette suggestion sera toujours incapable d'expliquer.
Dire que la suggestion est le facteur principal de l'hypnose est juste; soutenir qu'elle en est le facteur unique est encore possible quoique évidemment exces-
l. Le Dr Bernheim est bien obligé de le reconnaître lai-même et s'en tire en distinguant hypnotisme et magnétisme : « Le mot magnétisme animal, dit-il dans son livre Hypnotisme, suggestion, psychothérapie, eu égard à sa signification historique.
doit conserver an sens pins large que celui d'hypnotisme. Il comprend, outre l'hypnotisme, tons les phénomènes dits d'influence fluidique rapprochée ou à distance. »
4'i LES FAITS OBSCURS DE LA PSYCHOLOGIE
sif. Mais prétendre que ce facteur porte en lui-même la solution du problème psychologique posé par l'hypnose, c'est simplement se payer de mots.
Mais ce n'est pas tout; prenons isolément les manifestations hypnotiques, et nous verrons les difficultés d'interprétation se multiplier :
Vanesthèsie n'est que la constatation d'un fait. Quelle est la cause intime de cette insensibilité de la peau, des muqueuses et même des parties profondes ; insensibilité telle qu'on peut traverser un membre de part en part avec un instrument piquant, ou pratiquer une opération grave, sans conscience du sujet ?
Vhyperesthésie est encore plus étrange :
Si l'on place, par exemple, un morceau de glace ou un corps chaud à 20 ou 30 centimètres derrière le sujet, et, à son insu, ce dernier accuse immédiatement une sensation de froid ou de chaud.
Les sens de l'ouïe, de l'odorat, du goût même peuvent être influencés bien au delà de la portée normale des organes sensoriels.
La vision semble s'exercer indépendamment des yeux, et même à travers les obstacles matériels.
Pour tous ces phénomènes, l'hypothèse « hyperesthésie » semble une explication bien peu satisfaisante. Mais ce qui achève de bouleverser les idées, c'est que cette prétendue hyperesthésie se peut constater en même temps que la prétendue anesthésie. Il y a donc parfois coïncidence de deux phénomènes contradictoires dans la même fonction et dans le même temps.
Par exemple le sujet qui entend le bruit d'une montre placée dans une pièce voisine ne l'entendra plus placée près de son oreille. Le morceau de glace qui lui produisait une impression désagréable à 30 centimètres de son corps ne sera pas senti, appliqué contre sa peau. Une odeur imperceptible pour les assistants sera signalée par le sujet, lequel, cependant ne sentira pas un flacon d'ammoniaque mis sous ses narines. Le même sujet verra et décrira des objets placés en dehors de son champ visuel, alors que ses yeux, convulsés en haut et en dedans ne distingueront pas les mêmes objets mis à leur portée.
Bien mieux, les sens divers, l'ouïe, l'odorat, le goût, la vision semblent s'effectuer, non plus par leurs organes spéciaux, mais indifféremment par toute la périphérie de l'organisme, plus ou moins en dehors de lui ; parfois même à travers les obstacles matériels.
Ainsi donc, voici deux explications secondaires : aneslhésie et hyperesthésie qui , non seulement auraient besoin, si elles étaient admises, d'être expliquées elles-mêmes, mais dont la coïncidence, appréciable simultanément dans le même point de l'organisme, constitue une contradiction inacceptable.
Que conclure? Simplement qu'il n'y a essentiellement dans les phénomènes sensitifs de l'hypnotisme ni diraination, ni exagération de la sensibilité, mais avant tout déplacement de la sensibilité.
Il y a donc, pendant et par l'hypnose, quelque chose qui tend à se séparer de L'organisme, à s'extérioriser en même temps que disparaissent les manifestations psychiques élevées, conscientes et libres.
Retenons bien cette constatation générale : elle nous permettra une théorie rationnelle de l'hypnotisme.