‹ L'étude expeŕimentale de l'intelligence (volume 2)Chapitre 6 sur 19 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Des phrases

Au lieu de faire écrire des mots sans suite, faisons. écrire des phrases. Ce n’est plus du tout la même expl rience. Lorsqu'on écrit des mots sans suite, on n'est pas obligé de lier ses idées, on se contente d'idées plus ox moins incohérentes ; tandis que lorsqu'on compose une phrase quiaun sens,on est obligé de faire un peu dé logique, ämoins, bien entendu, qu'on se contente de reproduire une” phrase apprise par cœur, ou de paraphraser un lieu coms mun. [l était intéressant de savoir ce que cette expérience nouvelle donnerait avec nos deux sujets habituels: Lans des fillettes est toute observation et mémoire précises, Vauire a plus d'idées vagues et de fantaisie; c'estainsi qu’elles se sont montrées à nous, quand nous avons. ana lysé lés mots qu'elles écrivaient. Relrouverons-nousle, même Lype mental dans des phrases complètes?

Le travail intellectuel qu'on peut susciter avec des phrases est très divers; on peut soit faire écrire des phrases entières, soit faire terminer des commencementsder phrase, soit faire mettre une fin à des commencements dé phrases, soit faire remplir des lacunes, soit faire composer des phrases avec quelques mots donnés. Je n’ai tenté que deux de ces expériences ; j'ai faitécrire des phrases entiè= res, el j'ai fait terminer des phrases commencées,.

LL nm

DES PHRASES i 169

4° Phrases à écrire.

Je dis à chacun de mes sujets, après l'avoir fait asseoir: AVoux-tu écrireune phrase quelconque, n'importe laquel. le?» Je suis assis à quelque distance, trop loin pour voir cequ'on écrit. La fillette est parfois un peu étonnée, elle né regarde, voudrait me poser une question, mais elle sait que je ne réponds jamais à ses demandes, elle réfléchit, hésite et finalement commence à écrire. Je note discrète= la durée de l'hésitation, c'est-à-dire Le temps qui de entre le moment où on reçoit l'invitation à écrire ile moment où on commence à écrire ;je note également de rédaction. Quand la phrase est complètement je m'abstiens de la lire, pour ne pas effaroucher léraire des fillettes et je demandeune seconde Payant pas de rapport avec la première; je note re, comme ci-dessus, la durée de l'hésitation et la le l'écriture. Après la 2 phrase écrite, j'en demande | ainsi de suile, Cette épreuve est répétée 40 fois mêmes conditions; elle n’a provoqué aucun aga-: mais seulement un peu d'impatience de la part de e, qui avait hâte de sortir pour faire une course épreuve a eu lieu le jeudi 8 octobre, entre Q heures 1/2 du malin, sur chacun de mes ément. C'est la première fois que je les sou- , preuve.

et Armande ont donné des résullats très » D'abord, Marguerite hésite toujours un peu ire; voici ses temps d'hésitation comparés à , qui est beaucoup plus rapide.

Temps d'hésitation 20° — 45 — 0 — 307 — 10 —

ee mi. Sd

Armande : 0 — 0 — 8 — 51 — 5 — 5" — 87.

La différence est extrèmement nelle, et Armandeune grandesupériorité dans la vitesse Il ne faut pas prendre au pied de la lettre les égaux à 0; car ces temps ont élé pris avec une secomde, et ne sont exaets qu'à une seconde près; de plus le sujet commencçait à chercher sa phrase p l lui disais: « veux-tu écrire la 5* on la 6* phrase?» il est arrivé souvent, Armande me l'a appris, que en écrivant une phrase, elle avait déjà la pensée qu’elle écrirait pour la phrase suivante. Ces divers: constances montrent la difficulté qu'il y aurait une mesure exacte du temps de réaclion pour dans les expériences du genre de celle que je: qu'ilsuffitdesouligner pour le moment, c'est qu'en moyenné Armande est 4 ou % fois plus rapide que sa sœur; il lui arrivé pourtant une fois de chercher pendant 30: avant de trouver une idée de phrase. Je note auss mande à le développement plus court ; la moyen nombre de ses mots, pour 10 phrases estde 19, cellede guerile est de 24, juste le double. Nous pourronstdu re remarquer dans Loutes les épreuves que Marguerite"s développement plus abondant que sa sœur.

Mais ce sont là des questions moins importantes que le contenu de plirases écrites.

Les phrases de Marguerite ont toutes les pieds parterres, ce sont ou des souvenirs datant de la veille, où des allé sions à des faits récents, ou des réflexions sur des fait# récents. Marguerite n'est donc pas allée chercher bieti loin ses iaspirations; elle roste dans le domaine deses pensées habituelles, elle reste ce qu’elle s’est montrée dansw

(4) Un fois, au momentoù Armandée allnit écrire, je lui hi dit, dec Et DHEA phrase, co qu'elle fait aussitôt ; elle a eu une hésitation

172 N P...né m'a pas permis cette course à bicyclelle (ou du moïns a point parlé.) Toutes ces phrases sont du mème genre; ce sont affirmations, ces affirmations sont relatives toujours à faits exacts; il y a des souvenirs récents, au des di silions du moment, Je ne pense pas forcer les cone en disant que Marguerite reste ici fidèle à son type; € abondance de souvenirs récents, elle l'a montrée dan recherche des mots ;enoutre, quaudon l'obli à des mots, elle nommait des objet présents; ici, il estm on ne trouve pas une seule phrase de description objets présents. L'inspiration est un peu différenl que Marguerite exprime avee insistance, c'est sa préo palion actuelle; elle a fort envie de faire une course. bicyclette, et revient sans cesse à ce désir, qu'elle expri de toutes les façons. Peut-être faut-il attribuer à cette constance le tour particulier que ses idées ont pris & matin-là; en (out cas, si ce n'est pas là, à propren parler, une tendance à observer les objets du milieu e rieur, c'est au moins unetendance à vivre de Ja vie et actuelle, et il me semble que ces deux tendances of quelque analogie : c’est de l'esprit positif et pratique: . Le contraste avec Armande est amusant. Armande écrit que des phrases d'imagination, il n'y a dans & littérature aucun rappel de la vie réelle de cette fillettes ne saurait y trouver aucune idée de ce qu'elle est ni qu'elle fait. Quelques-unes de ces phrases sont ban d’autres me paraissent poétiques, pilloresques, et lement assez bien réussies, Je reproduis lasérie entière n’y ajoule aucun commentaire, il n’y a rien à expliq puisque tou cela est faux.

Dix phrases écrites par Armande. — Le soleil brille et les moulons paissent dans la prairie.

Une voiture s'arrêta brusquement devant l'église. Dans un grand pure, à l'ombre des arbres, on peut s'asseoir,

aû ù Une objection. Ny u-t-il pas eu q extérieure, accidentelle, qui a déterminé el sœurs à composer dans un lon différent? On @ moins journalier, tel est poétique aujourd'hui, et le lendemain. Pour analyser ces dispositions j'ai interrogé mes deux sujels, aussi discrètem

en avoir eu l'idée. M... avait pensé aux au dont on parle assez souvent devant elle; Armande pensé à la foudre.Armande était du reste peu conti ce qu’elle avait écrit. Voici un bout de dialogue é entre nous, quand elle a écrit sa dernière phrase, Jen pecte, comme toujours, les incorrections de la parole

| Armande.. Mais je ne [crois pas que ‘ce soit comme ça qué 1 veux qu'on fasse des phrases. — D. Pourquoi? — Armandeé, | que ça n'a pas l'air de phrases. Je commence toujours Ian | chose. 11 faut qu'elles aient un sens. On ne peut pas Euñn, non, je ne sais pas... — D. As-tu eul'idée d'écrire des différentes? — Armande. Oh! oui, j'avais pensé à mettre chose. — D. Quoi ? — Armande. J'avais pensé à la foudre,. 4 me souviens plus très bien. J'avais remarqué que je ne po pas démarrer du soleil, du temps qu'il faisait.

Il est bien singulier qu'Armande continue à écriren phrases d'imagination, bien qu'elle soit persuadée qu n'est pas là ce que je demande.

Le lendemain du jour où j'avais fait cette expérie je prends à part chacun de mes sujets, et je lui fais écrire 5 phrases, sans ajouter aucune observation curieux de savoir si Marguerite conlinuerait à énoncer faits réels ot Armande des faits imaginaires. J'aiété ‘1 de constater que, même dans le pelit détail, les observés lions de la veille se sont répétées. Ainsi, Marguerite eu des temps d'évocation plus longs que ceux de sa sœur. Voici la série de ces temps : 407 — 45" — n-3" — 30 — 10", et pendant ses hésilations, elle disait 4m demi voix : « J'ai de la peine, je ne trouve pas. » Less

16 L'ÉTUDE EXPÉRIMENTALE DE L à ce qu'elle a fait la veille, à la pluie qui qu'elleëcrit; ellen’entre dans le domaine de l'imagi pour raconter un de ses rêves. Armande continue à di de petits tableaux lantaisistes. Je pense que les res de rédaction étant ainsi amorcés, j'aurais pu € indéfiniment sans obtenir de mes sujets autre € chacun s'était orienté dans un sens bien spécial parut évident que les phrases d'imagination éta qu'il y avait de plus facile à écrire pour Armande ; la dité avec laquelle Armande trouvait chaque phrase était la preuve.

L'idée me vint alors de troubler cette habitude en de formation, je donnai done à mes sujets une ind un peu vague ; je leur demandai de m'écrire doréna « des phrases d'un genre un peu différent ».

Armande éprouva beaucoup de difficultés, elle devint plus lente, elle hésita beaucoup plus avant d'écrire ; ses temps d'évocation, qui précédemment étaient de 5 a 78e condes, augmentèrent dans des proportions énormes % ils ont été de 3" — 50" —30"—0—10"; le seul temps égal à0! lient à ce que sujet avait préparé d'avance sa phrases Mème en tenanteomple de ce cas, on obtient une moyennes de durée d’évocalion qui est très forte, de 20 secondes. Ce prolongement de l’hésitalion, en dehors de tout autre signe, serait la preuve que nous obligeons Armandést quitter la voie qui lui est la plus naturelle. Du réste; pen= dant qu'elle écrivait elleétait embarrassée etpoussaitforce, soupirs. Voici les 5 phrases qui lui ontcoûté tant d'efforts.

Phrases écrites par Armande (avec la suggestion de changer son genre).

La colère est un défaut qui nous occupe souvent. Une table de bois blanc très simple.

Les bois de Fontainebleau sont très grands et très beaux. Les murs d’une vieille maison suintent lorsqu'il pleut, Les livres sont souvent fort inutiles et souvent fort utiles.

pes 8 à 2 qui expriment eux d'imaginalion, et malgré elle Armande est à son genre favori ; les 3 autres phrases sont des ces, une seule de ces phrases, la troisième, pourrait considérée comme un souvenir, mais c'est un souyet vague et banal.

ile & eu moins de peine et d'hésitation à abangenre qu'elle avait adoplé dans ses premières : ses temps d'évocation ou d'hésitalion ont êlé aussi ; 25! — 18! — 201 — 145" — 15", soit.

jenne de 39 secondes; la moyenne de ses hésitaprécédentes élait plus pelite, de 31 secondes seule- I; il est vrai que la différence n'est pas considérable.

a plus complètement changé son genre que ne it Armande,

Phrases écrites par Marguerite (avec la suggestion de changer son genre).

garçon qui se enait avec son chien eut la douleur écrasé Sr ourdé charrette, homme qui descendait d’un omnibus, alors que celui-ci me, glissa sur un rail, et se démit le pied.

x fiacres s'accrochèrent très brusquement et une Duval dans l'un d'eux eut la tête broyée contre le

à la sortie d’un théâtre nne jeune dame prit froid, huit s elle était morte, victime du plaisir,

phrases roulent sur des faits imaginaires, ination qui a fabriqué ces phrases-là n'est pas ème genre que celle d'Armande; elle consiste a de faits particuliers et précis, et l’encit a la tournure d'un fait-divers. itque le contraste entre les deux jeunes filles ï grand qu'on aurait pu le supposer a priori. ‘imaginative el rèveuse, Marguerile est pra- L est difficile à Armanile H> devenir prati-

} " #8 L'ÉTUDE EXPÉRIMENTALE DE L'INT que, il est au contraire assez facile À Marg œuvre d'imagination.

2° Phrases à compléter

Frappé des résullats que l’on obtepait en obligeant les. sujets à changer le genre de leurs phrases, j'ai cru uüle de continuer les recherches dans celte voie après lesavoin | rendues plus méthodiques ; pour obliger les sujets à écrire A un certain genre de phrases, il m'a paru préférable de Il faire moi-même le commencement de la phrase, le sujeM étant chargé de la terminer. Le commencement de ver taines phrases commande presque nécessairement un dé veloppement logique; dans d’autres, c'est un développe ment poétique ou imaginalif qui est suggéré Ainsi, mot : « Le soir » ou « l'étoile » éveille nalureller des images poétiques, tandis que le membre de phrase « Quand on est obligé » suscite plutôt un effort de raison nement ou de mémoire. Dans un premier (âlonnement, comme celui-ci, on n'est jamais certain d’alteindrele but; je crois cependant que l’expérience est bonne.

J'ai écrit à l'encre noire le commencementde20 phrases. sur 4 feuilles de papier écolier; chaque commencement, de phrase est séparé du suivant par environ 2 cm. 5, afin, que le sujet ait la place nécessaire pour écrire environ 3 lignes. Le sujet écrit à l’encre rouge; il a chaque com mencement de phrase recouvertd’une feuille blanche, etil ne le découvre que lorsqu'il a fini d'écrire la phrase précé dente; je note avec une montre à secondes le tempsqué s'écoule entre la lecture du commencement de phraseret. le moment où le sujet se mel à écrire ; c'est le. temps der recherche, il ne représente pas loujours exactement 6e qu'on veul mesurer; parfois mes deux fillettes, après avoir écrit 2 ou 3 mots, se sont mises à réfléchir longuement avant de trouver le reste de la phrase.

20, Le souffle du zéphyr agitait doucement les bou cheveux.

Armande a toujours trouvé rapidement la phrase à. écrire; cel exercice lui Es facile, amusant, parce qu'on. peut mettre ce qu'on veut » ; il ÿ a beaucoup de Lemps des recherche de 2", cequi représente presque le maximumden rapidité ; quelques autres sont plus longs de 5, de 7; ilÿ en a, mais assez rarement, de 15, de 20, et méme de 28 secondes ; dans un cas, la recherche 4 duré 70 et elle n'a mème pas abouti, Armande n'ayant AE J'ai marqué le temps à la suite de chaque phrase. La moyenne qu'on pourrait extraire de temps aussi liers ne serail guère réprésentative, Je préfère dire ques sur 25 expériences, Armande à eu 12 fois des temps de recherche au-dessous de 5° ; 4 fois, entre 5 et 40! ; et fois de 40 à 20". Je l'ai priée de juger elle-même, par souvenir, en relisant chaque phrase, si le travail d'invens tion lui avait paru facile ou difficile : el j'ai écrit textuel lement sa réponse, dansle moindre détail; ces apprécie tion étaient faites sur Les 5 dernières phrases qu'elle wenail d'écrire. J'ai élé surpris de la sûreté avec laquelle elle a porté ses jagements ; en général, sauf de rares exceptions elle a trouvé facile toute phrase dont la recherchea duré moins de 10 secondes. Il y a donc eu, chez elle, unerelas tion presque constante entre le sentiment subjectif de fat lité qu'elle éprouve à composer certaines phrases ebt durée dutemps de recherches.

La nature des phrases écrites par Armande est bien pars liculière; je note 12 phrases qui contiennent des tableaux imaginaires, les tableaux sont tout à fait dans sa manière habituelle. Ce sont les phrases1, 3, 4,7, 12, 14, 15, 16,47, 20, 23, 24. Les autres phrases contiennent des assertions vagues, des aphorismes ou des banalités. Or, en rappros chant chaque genre de phrase du temps qu'il a coülévon trouve que les phrases contenant des tableaux poétiques

184 L'ÉTUDE EXPÉRIMENTALE D près impossible; et tout ce qu'on critique littéraire. à

Prenons par exemple la rédaction sur le sujet suivant La mort d'un chien. 7 Voici le commencement de la rédaction de

6 heures du soir, à Paris.

1 pleut, c'est un vilain temps d'hiver, on est au mois di

La boue couvre la chaussée, les trotioirs sont de frais m

Les passants sont rares, el ceux qui passent encore

de pitié pour l'être malheureux qui git à terre

boue, grelottant de froid sous un banc de bois qui Iniss

Un seul cependant lui jette un regard de compussion, rmaurant :

— Pauvre bète !...

l'allure d’un feuilleton de petit journal, avec ses, points, ses phrases coupées, ses détails précis et pratiques, et un ton de mélodrame.

Voici le commencement du récit d’Armande #

La mort d'un chien, durée : 16 m. 15 secondes. — C'était iroïde matinée du mois de janvier. La neige etle givré les chemins, les maigres arbres étendaient avec désel branches dépouillées vers le ciel. La Seine était gelée, presque pu paliner dessus. À l'angle d’un pont se tenait blottin ke la froide pierre un vieillard aveugle, 11 s'emmitouflait de. mieux dans un fichu humide de brouillard et Lout percé D'un moment à un autre il baissail la tête comme à terre; comme si ses yeux eussent pu voir encore. L.

De temps à autre aussi un faible gémissement s'échappait” lèvres glacées.

La rédaction d'Armande est plus brève et plus Vagie | que celle de sa sœur; c’est moins un récit d'événement. qu'un tableau; il y a quelques expressions curieuses, | beaucoup de banalité comme dans la rédaction précédente, peu de faits précis, un ton émotionnel évident (1).

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