‹ L'étude expérimentale de l'intelligenceChapitre 10 sur 55 · Catégorie. Souvenirs récents · texte numérisé non relu

Catégorie. Souvenirs récents

2° Catégorie. Souvenirs non récents. 4.1.5.5.0.8.3.9.9. 2.4.10.10.6.

3° Catégorie. Souvenirs de lecture, de récit, images abstraites, images fictives. 3.2.1.4.4.

Je vais citer quelques exemples. Voici des images de la EE catégorie, des souvenirs tout récents et familiers. « M.M.? (un voisin que nous voyons très souvent) — R2. Je me le suis représenté en plusieurs tableaux successifs,

très rapidement, » Une cote 2 pour un souvenir aussi récent est assez bizarre. — « Luc? (personne avec qui nous demeurons) — R. 6. Je la vois de profil, je ne la vois pas dans une occupation particulière ». — « La caverne des Brigands? (site visité quelques jours auparavant.) — R. Je vois l'entrée, un trou noir, 5. » — « Jon? — (Un ami qui nous a rendu visite quelques jours avant) — R. Je me souviens, quand il est venu ici, que tu avais fait sa photographie. 8. »

Voyons maintenant des souvenirs plus anciens;

« Paris (qu’on a quitté depuis deux mois) ? — R. Oh! jeme représente Paris, comme quand nous venons de S..; ce vaet-vient paraît singulier quand on est resté longtemps sans le voir, 9. » Ainsi cette cote d’un souvenir ancien déjà est plus élevée que celle d’un ami qu'on a vu quelques jours avant. Dernier exemple. « Napoléon? — R. J'ai wu le Bois de Boulogne, au champ de courses, nous avions essayé de nettoyer un sou pour le rendre brillant, Assez net. 9. »

Je cite, pour terminer, deux images fictives; elles sont très faibles toutes deux. Une petite fille cueillant des/coquelicots? — R. Je ne vois cela qu'en gravure, ça change continuellement. 3. » — « Une tempête de grêle? — R. 1. Oh! ça, c’est très vague. Une journée qu'il grêlait. »

Il n’y a pas arbitraire absolu dans la cote de ces images; les images de fantaisie, les souvenirs de lecture sont certainement plus faibles que les images de souvenirs de la vie réelle; mais, pour ceux-ci, je ne trouve point comme chez Marguerite, une proportion entre l'éclat du souvenir et sa nouveauté. Il n’y a rien de régulier. La régularité manque souvent dans la psychologie d'Armande, et il est fort difficile d'expliquer pourquoi.

Dans le paragraphe précédent, nous sommes restés sur l'impression d'ensemble que donnent les images. Nous

devons maintenant chercher à en faire l'analyse, et par

conséquent nous demanderons à nos sujets de nous donner une description de tout ce que l’image contient. | À ce propos, nous allons étudier les points suivanis : 1° Coexistence de l’image et de la réeflxion; 2° Caractère analytique de l’image; 3° Défaut de précision de l’image:

4* Images latentes.

Coexistence de i’image et de la réflexion

Marguerite n’éprouve point d'hésitation à faire la description de son image, parce qu’elle peut, à ce qu'elle assure, décrire l'image tout en la gardant devant la conscience; elle peut à la fois contempler l’image et faire des réflexions. Aïnsi, elle se représente son déjeuner; elle visualise un bol bleu, et elle se rend compte que les fleurs du bol sont d’un bleu plus foncé que le fond. D’autres fois, cependant, la réflexion ne vient qu'après la fuite de l'image; et peutêtre est-ce de cette manière que les phénomènes d’idéation se produisent d'ordinaire; l’image, puis les réflexions, puis l'image, et ainsi de suite, en consécution rapide. Par exemple, je dis à Marguerite le mot : côtelette. Au bout de 3”, elle répond : « J’ai d’abord entrevu la chair un peu rouge, avec des morceaux de gras blancs. ça, c'était tel-

\ lement vite. Je ne me suis même pas dit qu'il y avait des

morceaux de gras blanc. Je ne me suis rien dit en les voyant. » La description verbale, avec sa précision toujours si remarquable, s'est donc produite bien après l’image.

Cette succession est de règle chez Armande, dont les images sont bien plus faibles. Armande m'a donné de curieux détails sur les relations de l'image et de la pensée.

Je transcris quelques mots d’une conversation sur des. images : « Il faut que je n’aie plus rien à à penser, pour que j'aie des images. — D. Développe un peu cette idée que les images et les idées s'excluent. — R. Elles sont séparées les unes des autres et ne viennent jamais ensemble. Je n'ai jamais d'images quand un mot me suggère un très grand nombre de pensées. Il faut que j'’attende un certain moment. Lorsque sur ce mot j'ai épuisé toutes les pensées, alors les images me viennent, et si les pensées recommencent, l'image s'efface, et alternativement. Les images, j'en ai beaucoup moins, mais elles durent beaucoup plus longtemps que les pensées. »

Outre la difficulté très spéciale qu’elle éprouve à décrire ses images, Armande explique encore que les images sont extrêmement nombreuses, quelques-unes tout à fait insignifiantes, et qu’elles sont pour la plupart frappées d’amnésie, quand elles ont disparu.

Je transcris le passage suivant : il est curieux comme analyse exécutée par une fillette de quatorze ans.

« Je crois que j'ai des multitudes d'images chaque fois; seulement elles sont tellement vagues, et me laissent si. peu le temps d'y penser que je les oublie aussitôt. D'habitude, je ne dis que les images dont je me souviens. y en a une multitude d’autres qui sont très vagues, et mêlées aux réflexiôns. — D. Que te rappelles-tu le mieux, les réflexions ou les images? — R. Je me rappelle mieux les réflexions, car je me parle, je formule les mots, tandis que, pour les images, il n’est pas possible que je m'en souvienne beaucoup, Quelquefois, elles ont l'air de venir ensemble, et je ne puis les séparer. Quand je cherche une image, il y en a beaucoup qui s’en vont avant que j'en aie trouvé une.

« Les images qui restent sont celles dont je me suis aperçue, que j’ai vues quand elles sont venues. Les autres, je n’en aï pas conscience; je ne les vois qu'après qu’elles

sont’ parties, quand c’est fini. Au moment même, je ne m'aperçois pas que je les ai. »

Je fus un peu sceptique, quand je recueillis ces réponses; mais plus tard j'ai pu me convaincre qu'Armande a bien raison. J'admets qu'il existe une sorte d’antagonisme entre l'image et la réflexion, surtout quand l’image est bien intense, car, d’une part, Galton et d’autres ont constaté que les images sont plus belles chez les femmes et les enfants que chez les adultes les plus cultivés, qui excellent dans la réflexion, comme si la réflexion développée leur nuisait; et, d'autre part, nous voyons que c’est surtout pendant les états mentaux où la réflexion est suspendue, comme la rêverie et aussi le rêve, que les plus belles images prennent leur essor. Autre confirmation : Marguerite me dit spontanément, au cours d'une expérience, que l’image qui se présente toute seule est beaucoup plus vive que celle que l’on cherche. Armande m'apprend également que si elle a des images pendant qu’elle écoute une phrase avec l'intention de se faire des images, elles sont moins vives que les images qui viennent d’elles-mêmes, en écoutant une phrase sans aucun souci d'imagerie. Semblablement, dans un tout autre genre d'expériences, M. C.., psychologue professionnel, me disait que les images mentales qui lui viennent pendant la lecture d’un roman sont bien plus vives lorsqu'elles ne sont pas dictées directement par le texte. Il est donc très vraisemblable que ces deux modes d'activité psychologique, l'imagerie et la réflexion, sont essentiellement différents et antagonistes.

Une autre observation d'Armande est à retenir : on se rappelle mieux les réflexions que les images. Je puis citer à l’appui une observation personnelle. J’ai des images mentales assez vives si je m'étends sur un canapé dans une pièce silencieuse; j'ai alors une série de rêveries ; au bout de quelque temps, je reviens à moi, c’est-à-dire à l’état de réflexion, je ne me rappelle presque aucune des images que

je viens de contempler, si ce n’est la dernière; pour fixer dans ma mémoire une des images, il faut que je la prenne comme objet d’une réflexion.

Caractère analytique de l’image

D'après de longues et minutieuses questions que j'ai posées à Marguerite, un des caractères de l’image visuelle, comparée à la vision, est d'être une analyse. C'est moi qui emploie le mot, non la fillette; maïs c’est bien son idée que ce mot exprime. Je donne quelques exemples. Dans une expérience, elle pense à la blanchisseuse, et, sur ma demande, elle dit, décrivant cette image : « Si j'avais vu la blanchisseuse en nature, je crois que j'aurais distingué comment elle était habillée, ce qui l’entouraït, ce qu'elle faisait; je n'aurais pas vu qu’elle. Je n'ai vu que sa tête, je crois; si j'ai vu sa personne entière, je l'ai vue tout à fait imparfaitement. » — Une autre fois, elle se représente un coïn de cour, et comme je lui demande quelle différence avec la

réalité, elle dit : « La réalité, j'aurais vu des choses que je n'ai pas vues; des pierres sur la route, un tas de choses comme Ça. » — Dernier exemple. Dans l'épreuve qui con-

siste à écrire des séries de 20 mots, elle écrit une fois des mots comme cristallin, guidon. Je l'interroge, et elle m’apprend qu’elle s'est représenté, pour cristallin, l'œil de notre chien, et pour guidon, le guidon de sa bicyclette. Elle a très peu visualisé le reste, par exemple la tête du chien; et pour la bicyclette, elle n'a vu ni la selle ni la roue de derrière. Je iui demande encore les différences avec une vision réelle, et elle répond, non sans quelque embarras : « Si je voyais la bicyclette, je ne verrais pas qu'un guidon, je verrais tout. C’est la même chose pour notre chien: s’il était sous mes yeux, j'aurais vu le corps tout entier, et j'aurais eu l'idée de mettre (dans la série de mots qu’elle écrit) autre

chose que l'œil, par exemple les poils, le nez, la langue. » En résumé, il n’y a que l'élément dont on a besoin qui devient saillant dans l’image, ou, si l’on préfère cette autre manière de parler, l’image ne contient que quelques éléments nets, et ce sont les seuls qui fixent l’attention. Conséquemment, les portions marginales de l’image sont vagues.

Le contour extérieur de l'image, ce qui la limite, ne peut pas être défini comme forme. C'est Armande qui m'en

fait spontanément la remarque; on ne peut pas dire — ce Sont ses expressions, — si le tableau mental est rond ou carré.

Défaut de précision de l’image

L'image, en général, est imprécise, et nous verrons tout à l'heure pour quelle raison nous ne nous en apercevons pas. Cette qualité de l’imprécision varie beaucoup, évidemment, suivant les cas. Certaines images seraient, quoiqu'on ait soutenu le contraire, dessinables.

Ainsi, Marguerite, priée de penser à sa sœur, se représente son nom; elle voit le nom écrit, elle voit que c’est écrit en caractères cursifs, un peu droit, elle peut reproduire l'A, elle le trace et se trouve contente de son dessin, qui représente un À majuscule un peu spécial; elle hésite seulement sur un point, elle ne saït pas si la barre transversale de l'A dépassait de peu ou beaucoup les deux lignes montante et descendante. Si cette image est assez précise, il en est d’autres dont l’indétermination est poussée à un degré extrême, ce que montre du reste la description qu’on nous en fait. Je dis à Marguerite caravane. Elle répond : « [y a toujours quelque chose d’indistinet avant. Je vois une rangée ; c'est mon imagination,ca ne peut pas s'appliquer à quelque chose que j'ai vu. Puis, j'ai vu dis- tinctement après un tableau du Louvre, représentant une

caravane avec des chameaux, et ce que j'ai mieux vu c’est.

un Arabe qui était perché dessus (sur un chameau). » On remarquera combien doit être vague une image à laquelle convient cette description singulière : « Je Vois une rangée. » Aussi, Marguerite, priée de coter, dit que cette image ne compte pas, et lui donne la note 1 ou 2. H ya vraisemblablement beaucoup d’images de ce genre, presque indistinctes, auxquelles nous ne prêtons pas d’attention, et qui sont comme la poussière de l’imagerie. Armande en fournit un autre exemple, tout aussi topique; je lui cite le nom de notre chien, Friquet, et elle a une réponse assez longue, que je ne reproduis pas, dans laquelle elle dit qu’elle a eu « une lueur de Friquet ». Laïissons ces images tellement indistinctes qu’elles sont inexpressibles pour la parole, et venons-en à des images mieux développées, et pour ainsi dire plus intellectuelles, que le sujet décrit comme si c'était un tableau. Si, au lieu de lui laisser prendre l'initiative de la description, on lui pose des questions, si on lui demande des renseignements sur tel objet qui figure dans son image, alors, très souvent, mes fillettes répondent : « Je ne sais pas. » Ù

Cette réponse m'est donnée pour les parties les plus importantes de l’image.

Marguerite se représente M. M. personne qui lui est bien connue : « Il était un peu de profil, il avait son teint jaunâtre. » — D. Avait-il un chapeau? — R. Je ne sais pas s’il avait un chapeau ou non. » .

Armande se représente un chien, elle ne sait pas si elle a vu la tête ou s’il n’en avait pas. Une autre fois, elle se représente M°®* A.., assise sur son canapé; je demande quel est le costume de M”° A, s’il était blanc ou noir: <lle répond qu'elle ne peut pas dire, elle ignore la couleur. du costume et sa forme. Mais quand je lui demande si du moins M”° A. est habillée, alors elle se récrie, elle est certaine que M”° A. est habillée. Une des preuves les plus curieuses que l’on puisse citer de cette imprécision de

l'image est la suivante : Plusieurs fois mes sujets m'ont dit qu'ils ne savaient pas au juste s'ils se représentaient la personne vivante ou une photographie de cette personne. De même pour les tableaux. Je prie Marguerite de se représenter la statue de Carnot; elle se représente bien la femme allégorique assise au piédestal et admire encore une fois la beauté de son attitude (que je lui avais fait remarquer autrefois), maïs elle ignore si c’est la vue réelle qu’elle se représente ou une carte postale avec une vue de la statue. Combien il faut que l’image soit vague pour permettre une pareille indécision!

Remarquons bien que si nous réussissons à recueillir toutes ces imprécisions de l’image, c'est parce que nous demandons à notre sujet de nous décrire l’image dans la forme où celle-ci a fait son apparition, sans rien y ajouter. En effet, s’il était permis au visualisateur de retoucher sen œuvre, il préciserait ce qui est vague, il mettrait un chapeau à M. M... ou dessinerait son crâne avec soin, il définirait par raisonnement ou par appel à la mémoire je costume de M”° B.., ce serait une image travaillée, raccommodée, redessinée, repeinte.

Dans une de ses réponses, Marguerite me paraît avoir trouvé la vraie raison pour laquelle nous ne nous apercevons pas du défaut de précision de nos images. Je viens de lui dire le mot : les instruments, en lui demandant les images que ce mot a évoquées; sa réponse est embarrassée; elle ne s'attendait pas à cette question; « j’ai pensé aux instruments avec lesquels tu piquais (esthésiomètres), puis j'ai pensé qu'il y avait des instruments de chirurgie. J’ai vu les choses noires, c'était assez embrouillé, des choses assez indistinctes, noires, et je savais que c’étaient des instruments… — D. Plutôt que tu ne le voyais? — R. Oh! oui, parce que Ça n'avait pas beaucoup de formes. » Voilà la vraie raison; on se contente d’une image imprécise parce qu’on sait ce qu’elle représente.

Images latentes

Il faut toujours faire bon accueil aux faits qui sont en opposition avec nos théories. Tout ce que nous avons décrit jusqu'ici tend à une même conclusion : la dépréciation de l'imagerie en général, et de l'imagerie visuelle en particulier. C’est une raïson de plus pour je n’omette pas un certain nombre de faits que j'ai recueillis autrefois, dans des recherches déjà mentionnées sur des images de lecture. Ces recherches ont montré que nous avons, en lisant, des images bien plus précises que nous le supposons. Ce sont des images de position, de mise en scène. En lisant une description qui nous intéresse, par exemple dans un roman d’aventures, nous situons les acteurs les uns par rapport aux autres, et nous faisons une plantation du décor; tout cela se fait sans idée arrêtée, sans intention: et ensuite, lorsqu'on demande au lecteur s'il s’est représenté une mise en scène de roman, il déclare spontanément que non ; il faut lui dessiner un plan de la scène, lui dire que tel personnage vient par le fond, pour qu'aussitôt il prenne conscience de sa mise en scène personnelle, qui est en contradiction avec celle que nous lui indiquons. C'est à peu près de la même manière qu'on révèle parfois à une personne son audition colorée; à la question: les lettres ont-elles des couleurs? elle répondra négativement; mais si on insiste en lui disant : l’a n'est-il pas rouge? Elle se récrie et déclare qu’il est noir. J’ai fait dessiner par plusieurs personnes un grand nombre de ces mises en scène à demi inconscientes, dont elles avaient commencé par nier l'existence. Je donne la description écrite que m'en a fournie Jacques Passy.

« Questionné sur le point de savoir si en lisant je fais la mise en scène, si je vois la topographie des lieux et la

. position des personnages, j'ai répondu : non! sans hésiter. Ce n'est que lorsque M. Binet a insisté sur ce point que j'ai découvert avec un véritable étonnement que j'avais inconsciemment toute cette mise en scène, et cela d'une facon bien positive, car j'y tiens, et, si l’on m'en propose une autre, elle me DE erronée et presque choquante.

« Quant à la position des personnages, je la vois généralement dans les scènes à deux; ainsi chez Milady, d'Artagnan est du côté de la porte, elie au fond.

« Au Colombier-Rouge, Athos est près de la porte, elle près de la fenêtre; d’une façon générale il me semble que la position des personnages est la plus simple possible; je ne me mets pas en frais; le dernier venu est près de la porte, et les personnages s’arrangent en général pour faire le moins de chemin possible. Dans une scène à plu-

sieurs, je ne vois pas tous les personnages à la fois, mais ceux dont j'ai momentanément besoin.

« Ainsi pendant le duel des mousquetaires avec les gardes du Gardinal, je vois successivement : d’Artagnan et Jussac, — Athos, Cahusac Ê d’Artagnan — enfin Porthos et Bicarat.

« Quant à ma propre position, elle n’est pas invariable; je me déplace avec les acteurs suivant les besoïins du récit.

« Ainsi pendant la scène du Colombier-Rouge j'arrive avec

. les mousquetaires et trouve l’auberge à droite; je lui fais face, j'entre et reste en bas regardant les trois amis autour du tuyau de poële; puis, le Cardinal reparti avec son escorte, je monte avec Athos et trouve Milady en face de moi; je la vois partir vers la gauche du papier, je me retourne, suis le galop d’Athos; arrivé à hauteur des autres, je les lâche pour rejoindre le Cardinal, et au bout d’un instant je trouve Athos en face de moi. »

« J'ai essayé également de dessiner le lieu où se passe l'exécution de Milady; il m'est arrivé alors une chose

assez curieuse : la position de la maison par rapport à la rivière pendant le jugement et celle des personnages par rapport à la rivière pendant l'exécution étaient contradictoires; il me semblait que les personnages avaient dù traverser la rivière dans l'intervalle. Jai relu le passage sans en tirer aucun éclaircissement; deux explications sont possibles; ou bien j'ai eu en lisant un vertige de di-. rection, comme j'en ai parfois dans la vie réelle. Ou, plus simplement, comme j'ai lu deux fois le roman, j'ai eu deux représentations différentes qui se sont brouillées. »

L'exemple précédent, auquel je pourrais en ajouter bien d’autres, mais ce n'est pas nécessaire, montre bien l'importance de ces constructions d'images relatives à la position des objets. Je dis: images. Il s’agit bien en effet de choses vues, d'images visuelles, et non de langage intérieur. Il peut donc se produire en nous, sans que nous y prêtions grande attention, beaucoup de développements imaginatifs : et c’est là tout simplement ce que je voulais démontrer.

CONCLUSIONS ET HYPOTHESES

Dire que l’image mentale est vague, c’est faire une constatation qui à première vue paraît banale, et qui à la réflexion paraît équivoque; qu'est-ce en effet que le vague? Est-ce l’indéterminé? Alors, en quoi consiste l’indétermination? Sans nous perdre dans la spéculation a priori, revenons un moment aux faits d'observation très simples que nous venons dé recueillir. Il y a, dans les réponses de nos sujets, deux traits qui m'ont frappé; le premier n'est peut-être qu’une forme de langage; j'ai remarqué que mes sujets ne décrivent pas l'image en elle-même, mais plutôt leur perception de l’image: ils emploient les mots j'ai vu ou je n'ai pas vu. Ainsi, ils ne diront pas,

décrivant l'image mentale d'une prairie : dans ce champ, il n’y a pas de coquelicots, mais bien : je n’ai pas vu de coquelicots. En second lieu, et ce deuxième fait a une signification probablement plus précise que Île premier, ils répondent très souvent : je ne sais pas. Ce je ne sais pas revient si fréquemment qu'il finit par paraître naturel; il est cependant curieux, car il révèle une ignorance de la personne relativement à l'objet de sa pensée; que signifie cette expression de doute? Elle montre que le sujet prend l'attitude de perception. Une chose, en elle-même, n’est pas douteuse; elle est comme ceci ou comme cela. Prenez un dessin, une esquisse, qu'y a-t-il de douteux dans les traits? Ils sont ce qu'ils sont; ils n’ont rien d’informe; le doute est en nous, il est mental, il provient d’un équilibre entre des pensées contraires, ou d’un état particulier d’émotion (1). Lorsque, par conséquent, le sujet refuse de répondre à une question capitale relativement à son image — par exemple ce chien qu'il visualise avait-il une tête ou non? — le doute vient du spectateur, qui se rend mal compte de l’image et la perçoit mal. Celle-ci ne contenait pas d'éléments suffisants pour permettre une interprétation dans laquelle on aurait confiance. Si bien réellement, comme je l'ai montré, nous pouvons avoir des doutes sur tel ou tel détail contenu dans une de nos images, et si ces doutes viennent de ce que nous les interprétons, il s’ensuit très logiquement que de temps en temps nos interprétations peuvent être fausses : il est possible que nous

(1) Dans un curieux passage de sa psychologie, Rabier déclare impossibles des formes d’idéation que nous venons de décrire. « Tout ce qui est, dit-il, est déterminé, dans la pensée non moins que dans la nature. L’indéterminé, suixant une parole célèbre de Hégel, est égal au n‘ant, dans la pensee comme dans la nature » (Psychologie, p. 308.) — Et, en note, le même auteur ajoute : « Il importe de distinguer l’indéterminé de l’inachevé. Un dessin ébauché est indéterminé par rapport au dessin achevé; mais pris en soi et hors de toute comparaison, illest aussi déterminé que le dessin achevé lui-même. Car il n’y a en lui rien de vague, rien d’uniforme, puisque, aussi bien que le dessin ne il est fait de traits absoluments arrêtés et préeis. — Ainsi de toutes choses. » /

nous trompions sur la signification d’une image. Sans doute, ces erreurs doivent être rares, Le sujet représenté par l’image, nous le connaissons d’avance quand il s’agit d'idéation volontaire; et par conséquent nous avons toute facilité d'interpréter exactement ce que nous visualisons; il en serait tout autrement, à ce que je suppose, si l’image, au lieu de répondre à l'appel de son nom, venait d'elle-même se présenter, comme un inconnu qu'il faudrait dévisager et reconnaître; alors il seraït possible qu'on se trompât sur l'identité de ses images. C’est ce que j'ai vu autrefois chez des hystériques à qui je donnaiïs des images visuelles en excitant certaines régions insensibles de leur corps; la sensation tactile n’était pas sentie, mais continuait à provoquer les images visuelles appropriées, et celles-ci, apparaissant dans la conscience sans être précédées d’une pensée volontaire, étaient souvent l'objet d’une erreur d'interprétation. Aïnsi, quand j'agitais plusieurs fois le doigt d’une main anesthésique (en dehors de la vue de la malade) celle-ci croyait voir des colonnes en mouvement; une piqûre sur la peau insensible donnait lieu à l’image d’un point brillant, et ainsi de suite. Ces exemples étaient du reste assez rares; quand on mettait un objet dans la main anesthésique, en général le sujet recevait l’idée exacte de l’objet.

Enfin, je ferai remarquer que notre conclusion relative à l’indétermination des images, telle que nous l'avons définie, est contraire à cette opinion, vraiment surannée aujourd'hui, qui admet que l’introspection est infaillible parce qu’elle est un mode direct de connaissance.

ré

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