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CHAPITRE VII

Quelques caractères de l’Imagerie visuelle

Dans le chapitre précédent, nous avons surtout étudié les relations de l’image et de la pensée; changeant de point de vue, nous examinons maintenant l'image en ellemême, nous l’isolons par l’analyse de tout ce qui n’est pas elle, et nous cherchons à déterminer ses caractères pro-. pres, sa substance en quelque sorte, en nous occupant spécialement des images visuelles,

Il y a deux manières de juger une image ; la première manière, la plus usitée, consiste à rechercher si l’image est nette, si elle est intense, si elle a de la vigueur, de l'énergie, du ton, de la vivacité, de la force. Hume, dans sa psychologie très simpliste, a fait un abus de ses expressions; c'est par la vivacité des images qu'il distinguait conception et croyance, et qu'il distinguait aussi mémoire et imagination. On a souvent remarqué qu’on ignore ce que ces expressions signifient au juste. Il s’agit d’une impression d’ ensemble, pour laquelle on ne cherche pas autre chose qu’un jugement en bloc. Une seconde manière de juger l’image consiste à l’analyser, en forçant le sujet à la décrire en détail : c’est une méthode qui est CHAR ée beaucoup moins souvent.

J’adopterai d’abord le premier de ces poinis de vue; je

SA te RC Nu à OR LEE anus

demanderai à mes sujets une impression d'ensemble sur leurs images. ;

Le fait essentiel et dont on ne peut pas douter, c'est que certaines gens ont la conviction, quand ils ont des images, de presque revoir la réalité : « c'est comme si je voyais l’objet, » dit-on souvent; d’autres images ne sont nullement accompagnées de ce sentiment de satisfaction; on dit qu’on se représente mal, ou même qu'on ne se représente pas du tout, Le terme de comparaison qu'on emploie d'ordinaire pour rendre compte de l'intensité d’une image est fourni par la perception des sens.

On compare la représentation d’un objet, comme vivacité, richesse en détails, etc., à la sensation ou perception qu'on aurait si l’objet était là, présent à nos sens, posé matériellement devant notre œil ouvert; chacun peut faire cette comparaison avec ses propres images, en y mettant plus ou moins de soins et de discernement, et décider si, pour lui, la représentation mentale égale la sensation, Chacun donne ainsi le résultat de son examen individuel. On est allé plus loin : confrontant ces divers examens individuels, on a conclu que la puissance de représentation mentale est tout à fait inégale chez les différents individus, puisque les uns affirment que leurs images sont aussi fortes que la réalité, au moins dans certaines conditions, tandis que d’autres affirment que leurs images ont une vivacité bien plus faible.

J’ai prié mes fillettes de donner une appréciation sur l'intensité des images qu'elles forment à la suite des mots que je prononçais devant elles. Puisque ces deux sujets ont des types intellectuels si différents, que l’un est observateur et l’autre imaginatif, il était très intéressant de savoir lequel des deux avait les images les plus nettes, dans n'importe quel domaine.

Dois-je dire, avant d'exposer les expériences, le résulfat auquel je m'attendais? Il me semblait qu'Armande

QUELQUES CARACTÈRES DE L’'IMAGERIE VISUELLE iii

ayant plus d'imagination que sa sœur — j'entends plus d'imagination créatrice — ses images devaient être plus vives. Des personnes à qui j'ai montré des phrases que mes deux sujets écrivaient, comparant le caractère pratique des phrases de Marguerite à la poésie d’Armande, supposaient, comme je l'avais fait, que, chez Armande, l'imagerie était très intense. Cette opinion préconçue repose peut-être sur une confusion de mots, sur la ressemblance entre les mots image et imagination. Beaucoup d’imagination semble être synonyme de grande vivacité d'images. Il y a aussi une opinion très répandue d’après laquelle les images intenses se rencontrent chez les femmes et les enfants, tandis que ceux qui ont l'habitude de l’abstrac-

tion, les adultes réfléchis, n’ont pas de belles images de la réalité, mais de pauvres fantômes sans couleur et sans relief. Je suppose que toutes ces questions sont un peu embarrassées d'idées préconçues; ce ne sont point là des observations régulières, et il ne faut pas s'y arrêter trop longtemps. Je préfère à des vues générales, mais contestables, des faits exacts, quoique de portée restreinte.

Avant d'entrer en matière, je citerai quelques observations que j'ai faites sur moi-même.

J’ai dit plus haut que je me suis occupé de ce problème il y à plusieurs années, ayant trouvé un procédé très commode pour comparer les images de, souvenir avec les images d'imagination. Ce procédé consiste à utiliser les images de lecture. Il m'arrive parfois, quand je lis un roman, d'identifier un des personnages du livre avec un individu que je connais ou que j'ai vu; cette identification, involontaire chez moi, se produit soit parce que les deux personnages ont le même nom ou le même caractère, ou une ressemblance quelconque, soit pour une raison qui m'échappe, soit enfin sans raison.

Le personnage ainsi identifié, et qui est un souvenir, peut dans certains cas rester à l’état d’obsession pour moi,

sans aboutir à une image visuelle bien nette. Aïnsi, en lisant un roman, j'avais toujours l’idée qu'un des héros

ressemblait à un de mes collègues de la Sorbonne; mais

cette idée n'a pas produit son plein effet; d’autres fois, le souvenir s’incorpore dans le roman, il figure parmi les personnages fictifs, et je me suis aperçu qu'il possède dans ce cas un relief, un fini de détail qui repoussent bien lein en arrière, comme des ombres, les autres personnages du même roman, que je crée avec les seules ressources de mon imagination. |

Je me rappelle qu'en lisant les Demi-vierges, de Prévost, j'avais donné instinctivement au héros du livre l'image d’un jeune gandin que je voyais tous les soirs au casino de Saint-V….. où je villégiaturais à ce moment-là; la taille du petit jeune homme, son costume de cycliste, ses yeux bleus, son grand nez, son front blanc et ses joues hâlées, tout cela s’enlevait avec une vigueur extraordinaire sur le fond neutre du roman : les autres personnages n'étaient pas représentés, ou l'étaient vaguement, Sans caractères individuels. |

Il arrive parfois que cette incarnation d’un souvenir de la réalité se fait au profit d'un personnage tout à fait

secondaire, qui doit à cette circonstance de passer au premier plan.

Mon regretté ami, Jacques Passy, que j'avais prié d’analyser ses images visuelles pendant la lecture des Trois Mousquetaires, m'écrivit l'observation suivante, où se retrouve, à propos de Rochefort, le fait dont je viens de parler :

« Les images mentales pendant la lecture des Trois Mousquetaires, et bien que ce livre m'’ait causé un plaisir extrêmement vif, — manquent en général de netteté, de force et de précision. Il me serait impossible par exemple de dire la couleur des yeux, la forme du nez, etc., des principaux personnages; il y a même certains détails donnés par l’auteur, comme le teint blanc et rose d’Aramis, que

je retiens, mais qui ne sont pour moi qu'un souvenir verbal, et non une image visuelle. Je serais dans l’impossibilité de les dessiner d'imagination; je dois remarquer, a ce propos, que j'ai une très mauvaise mémoire visuelle et que je serais également incapable de dessiner de mémoire les personnes de ma famille à moins d’avoir fait en les regardant un effort d'attention tout particulier.

« Cependant je me représente mieux certains personnages que d’autres: Athos, par exemple, qui porte toute sa barbe, peut-être parce qu'il est associé au souvenir d’une personne réelle. Quant au personnage qui porte le nom de Rochefort, il m’apparaît avec la barbiche et les traits du directeur de l’Intransigeant; cette fusion avec un souvenir réel a donné à ce personnage accessoire une netteté incomparablement plus grande. Il en est de même du personnage de Raoul, dans Vingt ans après; il a pour moi les traits d’un de mes amis, du nom de Raoul, et dont l’âge et la figure pouvaient prêter à ce rapprochement; il est infiniment plus distinct que les autres, il a des cheveux, des yeux, une taille déterminée, enfin les attributs un peu effacés d’une personne réelle.

« Je reviens aux autres: en cherchant à démêler ce qui reste de ma vision, il me semble que cela se résume en des expressions de physionomie; ainsi p. 55.:

« Ma foi je me bats parce que je me bats, répondit Porthos en rougissant.

« Athos, qui ne perdait rien, vit passer un fin sourire sur les lèvres du Gascon.

« Je vois Porthos rougir, je vois le sourire de d’Artagnan et le coup d'œil d’Athos. Pendant un dialogue insignifiant je ne vois rien; puis, si les personnages expriment des passions ou agissent, je verrai un sourire, une expression de colère, de fureur, un mouvement, et tout cela sans que le sourcil qui se fronce, la bouche qui rit, ou le bras qui se lève aient rien de bien individuel. »

On voit donc que l’image de souvenir a, pour employer le mot consacré et si vague, plus d'intensité que l’image d'imagination, quand il est possible de les ‘juxtaposer, . comme par l'artifice précédent, et lorsqu'on les aperçoit du même coup d'œil mental. |

Mais si cette conclusion est incontestable, on peut objecter qu'elle ne vaut que dans les limites très précises où elle a été faite: c’est une imagination bien mécanique, bien modeste, que celle qui consiste à créer d’après une description de livre. Peut-être n’a-t-on pas le droit de comparer cette imagination de lecteur à celle de l’auteur qui compose le roman; pourquoi celle-ci, qui est plus échauffée, n’arriverait-elle pas à plus de puissance dans ses créations (1)?

J'arrive maintenant aux expériences faites sur mes deux fillettes. Je veux d’abord étudier d’une manière générale l'intensité de leur imagerie mentale, sans tenir compte de l'espèce des images. Nous entrerons ensuite dans le détail.

Pour donner plus de précision à leurs appréciations (je ne dis pas: plus d’exactitude), je leur ai recommandé d'attribuer à chaque image une cote, de 0 à 20, le O représentant une image de l'intensité la plus faible, le 20 correspondant à l'intensité de la sensation réelle. Cette convention a été acceptée sans résistance, ainsi que je my attendais; les enfants font moins de réserves que les adultes. Mes fillettes commencèrent par me décrire ce qu'elles se représentaient; d'ordinaire, c'est seulement quand la description était terminée, ce qui avait permis

(1) En réalité, je dois dire que dans lenquête que j'ai faite avec Jacques Passy sur l'imagination créatrice, nous n'avons jamais rencontré d'artiste nous ayant dit qu’il avait l’hallucination de ses personnages. On a souvent cité les quelques mots que Flaubert a écrits à Taine sur la manière dent l’affectaient les personnages de son roman et sur le goût d'encre qu'il a éprouvé en décrivant l’empoisonnement de Mme Bovary. Cela est fort pittoresque ; mais Daudet et Goncourt, deux amis intimes de Flaubert, qui l'ont ben connu, nous ont assuré, chacun séparément, qu'il ne faut pas prendre au pied de la lettre la parole de Flaubert; c'était un grand enfant; de la

“en foi du monde, il se contredisait à chaque instant. (Année Psych,, > Pr 90)

à limage d'atteindre son plein développement, qu’elles donnaient une cote. J’ai remarqué que ce chiffre était donné sans hésitation appréciable, et sans expression de doute sur son exactitude. Il est arrivé quelquefois que le sujet a dit 7 ou 8, mais c'était bien rare ; généralement, on donnait un seul chiffre, et on s’y tenait. Pourquoi cette sécurité? Comment Marguerite, par exemple, u'était-elle pas choquée du contraste entre la précision du chiffre et le caractère bien vague de ce que ce chiffre avait pour but de noter? Je ne sais. C'était peut-être tout simplement de l’obéissance passive; j'avais prescrit une twiéthode, me dira-t-on, et on la suivait, sans en prendre la responsabilité.

Si, sans faire de distinction entre la nature des images, on regarde l’ensemble des cotes, on trouve que celles d'Armande sont dans l’ensemble très inférieures à celles de Marguerite. Les premières oscillent autour de 5 et dépassent, rarement 10: les secondes oscillent autour de 15, et atteignent souvent 20, le maximum. C’est là ce que j'ai

constaté dans une première épreuve, faite en novembre

1900 sur une cinquantaine de mots,

Du reste, ce ne sont pas seulement les chiffres de la cote qui diffèrent; mais la différence existe aussi dans les expressions de langage; Marguerite exprime bien plus souvent qu'Armande la satisfaction de se représenter réellement ce qu’elle pense. Examinons à ce point de vue l’ensemble de leurs réponses.

Armande ne cesse de répéter : « C'est vague, c’est brouillé, je me représente mal. » Très souvent aussi elle dit : « J'y pense, mais je n'ai pas d'image. » Cette absence d'image ne se présente pas seulement pour des idées abstraites, mais aussi pour des objets familiers, pour des personnes qu’elle connaît et qu'on lui nomme; elle dit dans ce cas : « Je pense à elles, mais je ne me les représente pas; » et

en effet, elle n'ajoute aucun détail, ne dit pas si les per-

sonnes sont de face ou de profil, ce qu’elles font, comment elles sont habillées. D'autre fois, enfin, elle dit qu'elle se représente assez bien. Lorsqu'elle n’a pas d'image, elle refuse de donner une cote quelconque; lorsqu'elle a une image vague, brouillée, sa cote habituelle est 5: enfin si elle dit qu’elle se représente assez bien, sa cote s'élève à 9 ou 10; elle a une fois atteint 12, son maximum. La rapidité de ses réponses, toujours moins grande que celle de Marguerite, n'est point en rapport avec la netteté de ses images; il y a des images qu’elle trouve très nettes, qu'elle commence à expliquer au bout de 8” seulement, tandis que des côtes sans images lui viennent au bout de 4”; il aurait sans doute fallu régler autrement la vitesse de ses réponses pour trouver une relation — que du reste je ne cherchais pas — entre le temps qu’elle met à répondre et l'intensité de l’image qu’elle évoque. Maïs en revanche, il apparaît bien nettement que toute image à laquelle elle donne une cote élevée est riche en détails, tandis que les images à cote faible ne contiennent que des détails sommaires.

Marguerite a aussi, mais bien plus rarement que sa Sœur, des représentations sans image; dans ce cas, elle refuse de donner une cote. Un certain nombre de fois, elle prétend qu’elle se représente mal, que ce n’est pas net, qu'elle n’est pas en train; sa description est pauvre en détail; la cote va de 5 à 10. Le plus habituellement elle répond qu'elle se représente très bien, que c’est très net, que c’est comme si elle voyait. Son affirmation est précise et rapide; et, d'elle-même, le plus souvent, elle donne beaucoup de détails. Sa cote habituelle, dans ce cas, est de 18 à 20; souvent elle donne 20. On voit, par les renseignements que je viens de donner, que ces cotes ne sont pas aussi arbitraires qu’on pourrait le croire: elles sont en relations avec l'abondance de la description de l’image, abondance que nous pouvons vérifier nous-même. J'ajoute

que Marguerite est un esprit calme et posé, qui n’a jamais montré de tendance à l’exagération. Toutes ces raisons peuvent être invoquées en faveur de l’expérience.

Pour faire une nouvelle vérification, j'ai recommencé l'épreuve après dix mois d'intervalle, dans lesquels je n'avais pas parlé aux deux sœurs de leurs images mentales; en août 1901, je leur ai lu encore une cinquantaine de mots, en les priant de décrire leurs images, puis d'en coter l'intensité. Les résultats ont été identiques aux précédents; les cotes d’Armande vont habituellement, de 5 à 10, et celles de Marguerite vont souvent à 18 et atteignent souvent 20.

Malgré toutes les raisons que je viens de donner, j'avoue francherment que cette dernière cote m'embarrassc beaucoup. Pauvre visuel, me représentant avec un vague déSespérant les choses auxquelles je pense et qui ne se précisent que grâce à ma parole intérieure, je suis incapable de comprendre comment on peut dire d'une représentation mentale évoquée les yeux ouverts, et. par le seul effort de la volonté, qu'elle égale la sensation en intensité. Et cependant, je suis bien obligé d'admettre ce que je ne comprends pas, car tout récemment encore j'ai étudié minutieusement des personnes adultes dignes de foi, bien capables de s'observer, et qui avaient la même aptitude que Marguerite à se représenter les objets comme elles les voyaient, et qui en outre cotaient 20 leurs images. « Cela ne peut pas être plus net, » me disait l’une de ces personnes.

Nous pouvons donc résumer tout ce qui précède en adop-

tant cette conclusion, qui n'exprime en somme qu’une

réserve de prudence : le pouvoir d'imagination créatrice n'implique pas nécessairement une grande intensité des images mentales dans les domaines autres que celui de l'imagination créatrice.

Examinons maïntenant si l'intensité des images varie d'après leur nature de souvenirs ou d’actes d'imagination.

Je commence par Marguerite. En cherchant à grouper ses images d'après leurs cotes, et aussi d’après leurs autres qualités, on trouve à faire trois groupes bien distincts :

1° Le groupe où la cote est de 20, ou rarement inffrieure, et très peu inférieure;

2° Le groupe où la cote va de 10 à 15;

3° Le groupe où la cote va de 3 à 6.

1° Le groupe des cotes de 20 comprend seulement, des souvenirs. Ce sont des souvenirs de personnes, ou d’objets, ou de sites, par conséquent des souvenirs de’ choses matérielles; ce sont des souvenirs dont les objets sont bien connus de Marguerite; enfin, et cette condition est ta plus importante de toutes, ce sont des souvenirs récents, parfois datant seulement de quelques minutes. Toutes ces conditions se trouvent réalisées d’elles-mêmes - quand ie mot que je prononce devant Marguerite est le nom d'une personne qu'elle voit fréquemment (1). D'autres mots sont des termes généraux, que Marguerite individualise de suite; ainsi, pour chien, elle se représente aussitôt et uniquement notre chien; pour misère, elle se représente dans la misère une paysanne que nous connaïssons et voyons très souvent. Tous ces souvenirs ont le double caractère d’être tout récents, et de se rapporter à des personnes bien connues. La cote qui leur est donnée est le plus souvent de 20. Exemple : « Un chien? — B. 20. J'ai pensé à Friquet (notre chien). — D. Comment {e les-tu représenté? — R. Comme je l'ai vu en entrant, couché au soleil. » — « Mour? — R. 10. Quand il sortait, comme nous l'avons vu la dernière fois, il était de face, ül sortait de sa maison. » — « Luc? — R. Ah! ben, comme je viens de la voir, assise sur un banc de pierre, lisant son journal. Oh! 20. » Souvenir récent, objet familier, ce sont

{1} On a soutenu que l’image mentale d’un objet familier est souvent confuse. Ce n’est pas exact pour Marguerite. On a fait trop souvent la description des images mentales saus tenir compte des types individuels.

Et M QE

deux motifs pour que l’image soit bien nette. Même netteté pour des souvenirs de paysage vus récemment. Exemple: « La caverne des brigands (site de la Forêt de Fontainebleau, visité 2 jours auparavant). — R. Très net, 20. » Même netteté encore pour les images d'objets présents. « Epingle. — R. Ah! ben oui, mon épingle à chapeau. Très net. 20. La grise, la plus noire. » — « Boucle d'oreille. — R. Je pense aux miennes, Oh! 20. Je les vois très bien. J'ai pensé en même temps à celles d’une femme qui était hier près de moi, sur le banc. »

Ainsi, voilà un premier groupe d'images qui sont toutes des souvenirs récents et bien connus, et qui presque toutes ont reçu la cote 20. Ce sont du reste les seules qui ont mérité une cote aussi élevée. Pour donner une idée de la régularité de cette distribution, je reproduis la cote de tous les souvenirs de cette catégorie: 18-—20—20—29 —20—18—20—18 ou 17—20—20—20—17.

2 Le deuxième groupe, pour lequel la cote va de 10 à 15, est aussi composé de souvenirs concrets; il comprend

des endroits et des personnes connus; mais ce ne sont pas

des souvenirs récents; les personnes n'ont pas été vues la veille, les lieux n’ont pas été visités dans l’année. C’est très nettement le recul du souvenir dans le passé qui en affaiblit la vivacité. La loi opère avec une régularité curieusc. Exemple : « Paris? — R. Oh! ben la place Saint-Germaindes-Prés, près de l'Ecole. 15. » La cote est plus faible que pour le souvenir de la caverne des Brigands. Marguerite n’a pas vu la place Saint-Germain-des-Prés depuis environ 2 mois. — « Bi... (personne bien connue)? — R. 15. Je me la représente dans la cuisine, comme la dernière fois à Paris, elle était en corsage rose, jupe marron qui ressemblaït aux nôtres, je l’ai vue de profil. » La cote est 15; Marguerite n’a pas vu la personne en question depuis 2 mois. Autre exemple, encore plus frappant. Il s’agit de Marie, autre personne que Marguerite n'a pas vue depuis .

4 mois. « Marie? — R. Oui. Je vois Marie de face, le corps un peu de profil. Je ne sais pas en quel endroit. 10. Je ne

la vois pas trop bien. » Dernier exemple. « Une LAC TA

R. fête de S..., pas celle de cette année. Celle de l’année dernière. 10 ou 11. » Le nombre de ces souvenirs plus anciens n'est pas grand, parce que Marguerite a une tendance à ai surtout les souvenirs les plus récents.

3° Le troisième groupe, celui des images faibles, est plus pauvrement représenté encore. Il comprend des souvenirs de lecture, de récits entendus, et des représentations imaginaires qui sont restées très vagues. Je donnerai des exemples de ces trois genres de représentations. Souvenir de récit : « Un cheval échappé? — R. Ah! ben, c’est d’après le récit que Luc... m'avait fait d’un cheval échappé à Meudon, 3 ou 4. Je ne peux pas bien me le représenter. » Souvenir de lecture : « Modestie? — R. Oh! j'ai pensé à une petite fille dans un conte de fées, qui s'appelait Modeste. — D. Combien? R. — Oh! 5. » Représentation imaginaire : « Une petite fille cueillant des coquelicots? — R. c’est que je ne me représente pas du tout ça. Oh! 4 Ce que je me le représente mal! » — « Une tempête de grêle? — KR. 5 ou 6. Je ne me représente pas trop bien. »

Il est impossible de ne pas remarquer que la vivacité de l'idéation chez Marguerite est soumise à une loi d’une régularité parfaite; c'est presque schématique; l'esprit de Marguerite fonctionne comme un appareil enregistreur bien réglé, en effet; l'intensité de l’image qu'elle évoque est presque toujours inversement proportionnelle à son ancienneté; tout se passe comme si ses images étaient des lumières que la perception allume et qui perdent progressivement de leur éclat, à mesure que le temps s'écoule,

jusqu’au moment où elles finissent par s'’éteindre. Cet

effacement régulier des images paraît du reste un fait très naturel et très logique; on comprend que l'évolution se produise ainsi, quand aucune cause extérieure ne vient

ni la troubler ni la compliquer. Ce sont les irrégularités qu’il faudrait expliquer, et non la régularité, Ajoutons, pour ceux qui craindraient de la suggestion, que la forme de l’expérience ne conduisait pas à ce résultat, nous ne nous doutions pas de ce résultat, et c’est bien longtemps après avoir terminé l'expérience que nous avons constaté l’exis-

tence chez Marguerite d'un effacement des images, si rigou-

reusement en fonction du temps. Remarquons aussi que, chez elle, les images fictives sont plus faibles que les images de souvenir.

Etudions maintenant la vivacité de l'idéation d’Armande. Nous ne trouvons pas dans son imagerie une relation constante entre l'intensité des images et leur date de souvenir, soit que ce rapport soit, objectivement, moins marqué et moins constant chez Armande, soit que celle-ci le juge moins exactement. J'ai essayé de retrouver dans ses réponses les trois catégories que j'avais établies dans les réponses de Marguerite, en me guidant d'après les cotes des images. La première catégorie, on s’en souvient, est celle des souvenirs tout à fait récents; la seconde, celle des souvenirs un peu plus anciens; la troisième, celle des

souvenirs de lecture et de récit, et des images fictives et

abstraïtes. Je ne trouve point chez Armande qu'il existe une différence bien nette entre les trois catégories; la dale du souvenir n’influe pas sur la vivacité de son image. Voici les chiffres des cotes :

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