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CHAPITRE II

Ce qu’on pense

Laïssons là les considérations théoriques, toujours un peu vagues, et occupons-nous d'expériences. Notre but est dé montrer qu'il est possible de faire une application des méthodes expérimentales à des phénomènes psychologiques qui ne sont ni la sensation, ni le mouvement; pour ne pas esquiver la difficulté, j'ai choisi une de ces questions qui jusqu'ici ne sont traitées le plus souvent que ; par l’ancienne psychologie : la question de l'idéation. Rechercher à quoi pense une personne, comment elle passe du mot à l’idée, comment sa pensée se développe, par quels caractères précis sa pensée lui est personnelle et différente de celle d’un autre individu, voilà toute une série de problèmes qu'il serait certainement difficile d’examiner avec les méthodes ordinaires de la physiologie: je ne vois pas le secours que nous donneraient les appareils d'enregistrement ou de chronométrie; toutes les expériences que j'ai faites sur l’idéation n’ont exigé comme, appareils qu'une plume, un peu de papier et beaucoup de” patience; elles ont été faites en dehors du laboratoire. Ce sera donc, à mon avis, une excellente occasion de montrer que la psychologie expérimentale ne consiste pas essentiellement dans l'emploi des appareils, et peut se passer de laboratoires, sans cesser d'être exacte.

J'exposerai successivement:

1° Des expériences sur l’idéation, faites avec des mots;

2° Des expériences faites avec des phrases; »

8° Des descriptions d'objets;

4° Des renseignements sur l'esprit d'observation;

5° Des expériences de mesure sur l'attention;

6° Des expériences de mesure sur la mémoire;

7° Des recherches diverses montrant l'opposition entre la vie extérieure et la vie intérieure;

8° Des recherches sur le rôle de l'image dans la pensée, sur la pensée sans image, sur la pensée abstraïte et ses images. |

Les personnes qui se sont prêtées à mes recherches sont au nombre de 20; il y a des adultes et des enfants, des gens des deux sexes et de toutes conditions. Je n'en ferai pas ici l’'énumération; je les présenterai chaque fois que j'aurai à parler d'eux. Je ferai une exception pour deux sujets que j'ai étudiés bien plus longuement que tous les autres : ce sont deux fillettes, appartenant à ma famille, deux sœurs, dont l’une, Marguerite, avait 14 ans et demi, et la cadette, Armande, 13 ans, vers FÉDOdE où j'ai terminé les principales expériences.

Les recherches que j'ai pu faire sur ces deux enfants

sont extrêmement nombreuses, et se sont espacées sur trois.

ans. Elles s’y sont prêtées avec beaucoup de bonne grâce;

sans timidité, ni fou rire; elles ont toujours compris qu'il

{ s'agissait d’une chose sérieuse, et elles étaient persuadées

que la moindre erreur pouvait me causer un préjudice deal

plus graves.

Plût au ciel que les adultes qui servent de sujets “

psychologues eussent toujours une attitude aussi bonne!

I1 s’en faut de beaucoup. Quelques-uns n’ont aucunement.

le respect de l'expérience, ils la dédaignent ou la critiquent; d’autres croient spirituel de faire des plaisan-

teries, ou de tourner légèrement à la blague les épreuves;

d'autres ne se livrent pas tout entiers, ils craignent de donner matière à des jugements défavorables sur leur caractère et leur intelligence. Quant aux enfants d'école, ils prennent trop souvent vis-à-vis de moi l'attitude de l’écolier devant son professeur; lorsque je leur demande des produits naturels de leur activité mentale, ils répondent souvent par des souvenirs de classe, ils se couvrent

en quelque sorte d’une cuirasse d’érudition qui dissimule -

leur véritable nature.

Je noterai encore comme trait caractéristique des deux |

fillettes qu’elles montraient une certaine crainte dans jies !

expériences où il faut écrire: d'abondance des idées personnelles; les tests sur l'imagination en sont un exemple; elles m'ont demandé de ne pas lire par-dessus leur épaule pendant qu’elles écrivaient, et de ne pas lire à haute voix leur rédaction quand elles avaient terminé, Je ne surprendrai personne en disant qu’elles ont préféré certaines épreuves à d’autres; il est quelques fests, celui de-la recherche des mots, par exemple, qui, en se prolongeant, les a sérieusement ennuyées; elles n'ont point osé me l'avouer au moment même des séances, mais quelques semaines après. Marguerite, en général, m'a paru plus . appliquée qu’Armande et moins sensible à l'ennui. |

Reste une dernière question, celle de la simulation. La.

simulation est un gros mot. Il ne s’applique pas exactement ici. Ce que je pouvais craindre, c’est que les deux fillettes, qui vivent continuellement ensemble, ne se fissent des confidences, et n’eussent l’idée de concerter la manière dont elles s’adapteraient aux tests. Je leur ai toujours fait promettre, en termes exprès, de n’échanger aucun mot sur les épreuves.

Parmi les recherches, il en est beaucoup, par exemple celles sur la mémoire, l’attention, qui ne peuvent être viciées, d'aucune manière par une indiscrétion. Ce sont les phénomènes d'orientation des idées qui sont sensibles à

pe

ces influences; il est clair que la manière dont Marguerite décrit un objet qu’on lui montre pourrait se modifier si. elle jetait un coup d'œil sur une description écrite par sa sœur. C’est même pour ce test de description qu'on doit le plus redouter l'influence de l’imitation.

Aussi, ai-je toujours, ou presque toujours, fait la première épreuve successivement, et, sans aucun intervalle. de temps, sur les deux jeunes filles, et par conséquent, elles y arrivaient sans idée préconçue. Au reste, je me demande comment elles auraient pu échanger des confdences sur leur manière de faire des associations d’idéess li leur aurait fallu prendre conscience de leur type intellectuel; cela me paraît assez difficile. Voici pourquoi.

Ce n'est que très tard que je me suis aperçu que les deux fillettes appartiennent à des types très différents, et que ces deux types sont assez accusés pour mériter chacun un nom. Ainsi que nous le verrons peu à peu, Marguerite représente assez bien le type observateur, et Armande le type imaginatif;, mais je n'avais nullement songé à ces épithètes, encore moins forgé une théorie avant de commencer ces recherches. j

Pour savoir au juste comment se forme la pensée d'une personne, ne serait-il pas très simple de laisser cette personne penser en liberté, puis de lui demander la notation par écrit de toutes les pensées qui lui sont venues et de l’ordre dans lequel elles se sont succédé? Séduit par la simplicité de cette expérience, je l’ai essayée plusieurs fois avec les deux fillettes. Je leur demandais de fermer les yeux pendant quelques minutes, de se laisser aller au cours naturel de leurs idées, sans fixer intentionnellement leur attention sur un objet en particulier, puis de décrire par

écrit tout ce qu'elles auraient eu dans l'esprit. Je ne sais . D si cette expérience pourrait devenir intéressante, grâce

à quelque modification heureuse; telle qu ’elle est, je regrette de dire qu'elle ne m'a rien donné, quoique j'aie eu la constance de la répéter six fois, à différents jours, sur. chacun de mes sujets.\Je me suis aperçu qu'on ne donne pas à une personne la consigne de penser avec naturel. Cette recommandation a fait l'effet d’une obsession, et mes deux jeunes filles se sont demandé très souvent à quoi elles feraient bien de penser, et si la pensée qu'elles suivaient était bonne ou non. Ajoutons que, pendant cette recherche faite par les jeunes filles, elles étaient extrèmement sensibles aux bruits extérieurs qui sont inévitables dans une maison habitée; elles écoutaient ces bruits, se rendaient compte des causes qui les produisaient et ce travail banal occupait la plus grande partie de leur pensée. Ajoutons encore la préoccupation de l'heure qui s'écoulait, et un peu d’'énervement produit.parfois par l’occlusion des yeux, et nous aurons cité à peu près tous les phénomènes de conscience que mes deux sujets m'ont décrits. Ce qui est important pour nous, c'est que les descriptions d'Armande, la cadette, ne diffèrent point nettement de celles de Marguerite; du moins, je ne saisis point les différences si elles existent; il y a eu seulement chez la dernière une préoccupation plus fréquente de sa personne. Sur les 6 essais, il y en a 5 où je trouve une réflexion personnelle, sur son âge, sa chevelure, les traits de son visage, etc. Je prends au hasard une description de chacune des deux sœurs. Le temps pendant lequel elles devaient rester immobiles les yeux fermés à été de deux minutes.

Notes écrites par Armande aussitôt après avoir ouvert les yeux (c'est sa première expériénce).

D'abord je ne pensais à rien, sinon que les minutes s'écoulaient et que je devais penser à quelque chose, puis j'ai entendu L.… (la

femme de ménage) qui remuait les lits, je ne pensais qu'aux grin=

cements qu’ils faisaient, puis j'ai pensé à la promenade d'hier, mais je cherchais à penser parce que je n'avais pas d'idée, je me suis représenté les routes de Thomery, et de nouveau. j'ai écouté le grincement des lits; je pensais au temps qui s'écoulait et à des serpents endormis au soleil, je me faisais cet effet, et tout en pensant au serpent j'ai revu un endroit du bois où nous avions vu un serpent avec L...

C'était chez Mr° L... Alors j'ai pensé à la maison, à la vieille statua et de nouveau j'ai pensé au grincement et aux minutes.

Notes écrites par Marguerite aussitôt après avoir ouvert les yeux (c'est sa sixième expérience).

Il me semble que le temps a été moins long (que la fois précédente).

J'ai pensé à la roue que l’on faisait tourner (dens le jardin, à la pompe), je me suis dit que ce devait être Alph. (la cuisinière), ensuite j'ai entendu un coq chanter et j'ai pensé à ce coq.

Je me suis demandé si P... (un parent) voudra bien me prêter sa

bécane pour que Margot (une amie) puisse prendre la mienne pour aller à Fontainebleau avec nous.

J'ai pensé que je voudrais bien avoir 16 ans, mais ne plus ca bouger.

Je trouve qu'il est fatigant de fermer les 7e cela me donne un léger malaise,

Les mots entre parenthèse sont de moi, ils sont explicatifs.

En comparant ces deux rédactions, on remarquera un peu plus de vague chez Armande; le style de Marguerite est certainement plus précis, et les faits qu'elle cite sont plus nombreux; mais cette différence est loin d'être constante}.

Bien que cette épreuve ait été négative, en ce sens qu’elle ne met pas en lumière la différence intellectuelle de deux sœurs, elle a cependant l'utilité de montrer deux caractères d’idéation qui leur sont communs; d’abord leur idéation est celle d’enfants, et, en second lieu, elle est sincère.

Pour le premier caractère, le caractère enfantin, je me

puis mieux le montrer que par une comparaison qui m'est fournie par le D' S.., un de mes amis, qui s’est soumis à la même expérience avec la conscience qu’il met en toutes choses, et aussi, il me l’a avoué, avec une crainte subconsciente d'écrire quelque réflexion qui le ferait mal juger. Voici ce qu'il a écrit:

2° Epreuve. Idéation spontanée.

J'ai enlevé mon lorgnon machinalement en fermant les yeux, mais bien que machinal, c’est le 1% acte qui m'a occupé l'esprit, je me suis demandé si ce fait n'allait pas être noté à titre de condition différente de l'expérience et si cela n'allait pas.réellement influer. Je ne sais plus bien après ce qui s'est passé, j'ai cepenGant cherché à retenir, et même cela me génait, semblait-il, en sorte que je me suis peut-être plus laissé aller que dans lépreuve précédente. Je me rappelle bien, par exemple, que j'ai pensé à quelque chose, mais ce n’est qu'après que j'ai réfléchi que j'y pensais Et je me suis fait alors cette réflexion, que penser une chose ei penser qu'on la pensait étaient deux phénomènes différents. Peut-être ce que j'avais ainsi pensé était-il seulement qu'essayer de retenir me gêénait? Quoi qu'il en soit il m'a semblé à propos de la dualité des phénomènes de pensée, et de réflexion sur une pensée, que j'invoquais autrefois en philosophie un argument de même nature contre : la liberté et j'ai cherché, pour occuper le reste des 3 minutes qui me paraissaient longues, à le retrouver, maïs je n’ai pu arriver à le formuler qu'à peu près : c’est que, pour vouloir quelque chose, il faudrait d'abord penser à vouloir cette chose, par conséquent vouloir penser, mais on ne peut vouloir penser quelque chose qu'on ne pense pas déjà. Je ne sais plus au juste comment m'a surpris la fin des 3 minutes, mais je n’en ai pas été fâché.

En comparant ce document aux impressions de nos deux fillettes, on voit de suite combien celles-ci sont étrangères à l'esprit d'analyse qui caractérise un adulte lettré, intelligent, et réfléchi.

Le second terme de comparaison, que je destine à montrer chez mes deux fillettes ce que les Américains appellent candor (quelque chose de la spontanéité naïve et loyale), m'est fourni par un enfant d'école primaire, le jeune Gr... âgé de 12 ans. Cet enfant, dans toutes les expériences

que j'ai faites avec lui, m'est demeuré insaïsissable, car il ne m'a jamais livré que des souvenirs d'érudition. Voici, à titre de curiosité, ce que donne un enfant d'école; il ny a pas d'analyse logique, bien entendu, et il n'y a guère de sincérité, à ce qu'il me semble :

J'ai pensé à mes parents, à ma patrie, aux hommes en général, à

mon grand-père, à mon frère, à l'école, aux défauts, aux hommes anciens de l'époque préhistorique.

Je crois qu'il y aurait peu de chose à tirer de cette dernière expérience pour connaître le contenu mental du jeune Gr...

De ce premier essai d'expérience, je rapprocherai um autre, que j'ai fait quelque temps après sur les mêmes fillettes, et qui ajoutera quelque précision aux résultats précédents. Je demande à ces deux enfants de répondre par écrit à la question suivante : « Vous arrive-til, parfois, dans la journée, de révasser, c’est-à-dire de rester à ne rien faire, pour laisser la pensée aller comme elle veut? Dans ces rêveries, à quoi pensez-vous en général? » Mar-

guerite est un peu embarrassée pour répondre, car, dit-elle, « il m'arrive bien rarement d'être entièrement,

désœuvrée ». Après cette réflexion, elle indique un certain nombre d'exemples de pensées précises, qui ne paraissent päs avoir le caractère de rêveries. Je cite: « Il me semble que je pense parfois à ma leçon de piano, et je me demande si je la saurai.

« Ou bien, je pense à la bicyclette, que c'est ennuyeux de ne pas en faire, que je voudrais être à S... pour voir Margot, etc., etc.

« Mais tout cela, je crois que je le pense aussi bien, lorsque je fais quelque chose; je ne me souviens pas être Per sans rien faire, et savoir à quoi je pensais. »

Cetté auto-analyse, à caractères surtout négatifs, ne devient intéressante que si on la rapproche de celle d’Ar-

mande. Celle-ci écrit : « Souvent, lorsque je ne fais rien, je pense à ce qui arrivera plus tard, ce que nous ferons dans quelques jours, ou je passe en revue ce que nous avons fait. Je pense si la semaine sera encore longue, combien de jours il faudra pour arriver à telle date. Je pense aussi à un moment de la journée à venir, et je me dis : Il est certain que cette époque arrivera, qu’elle ne reviendra plus jamais. » Ainsi, chez Armande, la rêverie est un état familier, puisqu'elle n'hésite pas à en parler; de plus, elle ne cite point de faits précis, elle reste toujours vague dans ses exemples; enfin elle paraît avoir des préoccupations logiques ou psychologiques (sur l’arrivée d’une date et son retour impossible) que nous ne rencontrons pas chez sa sœur. En résumé, nous avons d’une part : une fillette dont l'esprit, bien éveillé, contient des faits précis, exacts, c’est Marguerite; et une autre fillette dont l'esprit, plus rêveur, contient des idées plus indéterminées ou des préoccupations de nature mentale, c’est Armande.

J’insiste en passant sur l'utilité qu'on trouve à rechercher si une personne a de l’aptitude aux rêveries pendant la veille; en général, cet état de rêverie se reconnaît à deux signes : le sentiment qu'on ne conduit pas sa pensée, et la perte de conscience du milieu. J'ai réuni plusieurs observations sur cette question. Il y a des personnes qui ignorent complètement l’état de rêverie; M°° X.…, par exemple, femme intelligente et qui s’analyse bien, n’a jamais eu de rêverie jusque dans ces derniers temps, où, par suite d’une anémie profonde qui l'empêche de lire et la rend souvent oiïsive, elle s’est mise à rêvasser: une autre personne, M'e Ch..., qui spontanément m'avait décrit des rêveries si complètes que lorsqu'elle en sortait elle avait peine à reconnaître son corps et les objets environnants (elle regarde son bras, par exemple, en se disant: est-ce 1à mon bras?) a perdu cette aptitude depuis quel-

ques années, et prétend que le changement provient d’une amélioration dans l’état de sa santé; elle a vu en même temps, et pour les mêmes causes, pense-t-elle, s'affaïblir son audition colorée. Une jeune fille de 18 ans, Came, connaît bien l'état de rêverie et m'en donne une longue description. Sa rêverie est assez profonde pour qu'elle oublie l'endroit où elle se trouve. En général, l’état débute ainsi: son regard se fixe sur un point et devient immobile. La veille, par exemple, revenant en bicyclette de F..., elle s'arrête sur le pont du chemin de fer, pour attendre un omnibus; elle s'approche d’une petite affiche indiquant les heures de départ de l’omnibus; tout en lisant, elle sent que son regard devient fixe et s'immobilise sur l’affiche, et elle commence à rêver. Je remarque que ni Armande, ni Marguerite n’ont pu me donner une description aussi complète de la rêverie, ce qui prouve wraïisemblable-

ment qu'elles n’ont pas une nature aussi rêvasseuse que Came...

Laissant de côté ces premiers tests, qui ne donnent que des indications, je vais exposer les résultats obtenus avec mes tests d’idéation. Le premier de ces tests consiste à faire écrire à une personne une série de mots: ensuite, on lui demande d’expliquer le sens qu'elle a attaché à chaque mot écrit, et par quelle association elle a passé d'un mot au suivant. Les mots écrits ne sont là que comme des points de repère, qui permettent au sujet de mieux analyser après coup, par le souvenir, ses phénomènes d'idéation.

Je désigne cette épreuve sous le nom de recherche des mots; ce nom exprime bien la préoccupation constante du sujet pendant qu'il fait l'exercice, préoccupation qui donne à son travail un caractère artificiel; car penser librement, ce n’est pas du tout chercher des mots. Ce travail auquel on oblige le sujet a toutefois l'avantage 5 le rendre à peu

près insensible aux distractions produites par les bruits extérieurs. Je n'ai jamais vu les deux fillettes troublées par les bruits de la chambre ou du dehors; elles s’absorbaïent complètement dans la recherche des mots.

Cette expérience est exactement celle que Fiournoy, sur ma prière, a bien voulu faire il y a six ans sur 43 personnes (1); le but était alors différent du nôtre. Flournoy et moi désirions définir l’action de ce qu’on peut appeler le milieu psychologique. « On sait, écrivait Flournoy, combien ce milieu influe sur les expériences de suggestion, notamment sur les expériences dites de transmission de pensée. On croit, quand on a choisi un mot pour le suggérer, qu’on l'a choisi au hasard entre cent mille, en réalité on a subi un certain nombre d’influences inconscientes qui ont considé-

rablement rétréci le cercle de ce choix. Il serait fort intéres- |

sant de se rendre compte de l’étendue et des restrictiens de cette apparente liberté illimitée d'imagination dont on croit

jouir, en comparant les idées que le même milieu fait naître

chez des sujets différents. » Des observations récentes m'ont montré qu'une influence au moins aussi grande que celle du milieu est exercée par la personnalité de celui qui fait faire l'expérience. Mais ce n'est pas ce point de vue qui nous intéresse pour le moment; j'emploie cette épreuve aujourd'hui pour une fin toût autre, qui consiste à étudier l'idéation dans ce qu'elle a de personnel. Flournoy avait du reste bien compris que ces mots écrits au courant de la plume par une personne peuvent jeter du jour sur les différents types d'idéation, d'association, d’intellection, d’expression; il revient sur ce point tout à la fin de son étude (p. 188) et il développe longuement sa pensée, en citant à l’appui plusieurs exemples intéressants; dans l’un des cas, la série de mots écrits, très fantaisiste, paraît se former par des liens phonétiques à peine conscients, tandis

@) Année psychologique, 1, p. 481. De Paction du milieu sur l'idéation.

que, dans l’autre cas, « éclate l’unité d'une coordination lo-| gique voulue ». Malheureusement l’auteur n'a pas prolongé

dans ce sens l'étude commencée: il croit qu'elle devrait: être reprise sur un nombre de sujets beaucoup plus grand

que celui dont il a pu disposer (1).

Voici comment je fais l'expérience avec les deux fillettes. L'une d'elles étant seule avec moi dans la pièce, je la fais asseoir, je lui présente une plume et une feuille blanche : sur laquelle j’ai écrit d'avance l’ordre suivant : Ecrire 20 mots. Cet ordre suffit, et elles ne me demandent pas d’explication supplémentaire.

Je parle ici de ces deux sujets; la même règle s'applique aux enfants d'école sur lesquels j’ai répété l'épreuve; mais il en est tout autrement des adultes, qui, en général, se. prêtent de très mauvaise grâce à une recherche dont ils ne comprennent pas le but, mais dont ils redoutent lindiscrétion, et ils nous posent une foule de questions oïseuses.

Pendant que mon sujet écrit ces 20 mots, je le surveille discrètement; je note avec une montre à aiguilles indépendantes le temps qui lui est nécessaire pour términer son travail; mon sujet ignore que je marque le temps, et par conséquent il n’a pas la tentation de faire une épreuve de vitesse, ce que je cherche à éviter: il est préférable de mesurer sa vitesse naturelle d'idéation. $

Quand les 20 mots sont écrits, je reprends sa liste de mots, et je la lis à haute voix en le priant de m'expliquer le sens de chaque mot. j

Ceci fait, et les explications une fois données et écrites, je demande qu'on écrive encore 20 mots; j'interroge de la même manière; et enfin, troisième partie de l’expérience, je fais écrire les derniers 20 mots, et j'interroge de nouveau. La division de l'expérience en trois parties m'a paru.

() Sur ce point accessoire, je ne suis pas tout à fait de l'avis de notre

collègue et ami ; l’expérience ne demande pas tant un plus grand nombre de sujels qu’une étude plus approfondie sur cha-un d'eux.

la faciliter, et épargner un peu de fatigue au sujet, qui aurait pu s’effrayer si on l'avait averti dès le début qu'il avait 60 mots à écrire.

Mes questions, que je note à mesure que je les énonce, portent sur deux points principaux: 1° Quel est le sens exact de chaque mot écrit? 2° Comment chacun des mots a-t-il été suggéré? Je n'ai, bien entendu, trouvé que peu à peu les questions utiles à poser.

Ces ‘recherches sont les premières que j'ai faites sur Marguerite et sur Armande. Elles n'étaient inspirées par aucune idée directrice appréciable.

J'ai fait avec Marguerite 6 séances d'expériences; dans 5 de ces séances, elle a écrit 60 mots, et dans uñe elle n’a écrit que 20 mots. Le nombre total de mots qu’elle a écrits et expliqués est de 320.

Il n'y avait qu'une seule expérience par jour, dans la matinée, et j'y procédais de suite, sans conversation préalable. La première séance a eu lieu le 6 septembre et la dernière le 16 du même mois. Marguerite était intéressée par la nouveauté du travail; mais elle s’est ensuite lassée, et, dans les derniers temps, elle éprouvait quelque ennui de ces interrogations continuelles. Voici l'explication que je lui ai donnée avant de l’interroger, quand elle eut écrit les 20 premiers mots:

Voici ce que je vais te demander pour chacun des mots que tu as écrits : on peut écrire un mot sans penser à rien, machinalement, on peut aussi écrire ce mot en pensant à l’objet qu'il désigne, mais sans penser à un objet particulier; on pense à n'importe quel objet, par exemple à une table quelconque; enfin, on peut écrire le mot en pensant à un objet particulier, par exemple à notre table de la salle à manger. À propos de chacun des mots que tu as écrits, tu vas me dire exactement à quelle catégorie il appartient, si tu l'as écrit sans penser à rien, si tu as pensé à un objet quelconque, ou si tu as pensé à un objet

particulier. » Marguerite ayant bien compris mon explication, j'ai relu à haute voix chaque mot d’un ton interrogatif, et sans rien ajouter; elle me donnait son explication; puis quand je l’avais écrite, je lui posais quelques questions générales. Dans les premières séances, je me suis toujours proposé de fixer le sens des mots, plutôt que le mode d’apparition des idées, je ne me suis occupé de ce dernier point que beaucoup plus tard.

Les expériences avec Armande ont eu lieu à partir du 18 septembre, et toujours le matin, elle a fait 5 séances et écrit 300 mots. Nous avons donc 620 mots à étudier pour savoir si notre test est bon à quelque chose. J'ai recommandé aux deux fillettes de ne pos parler entre elles de ce qu’elles écrivaient,

Ce sont des expériences très longues et peu récréatives. La durée de l'écriture pour les séries de 20 mots n'est pas considérable, elle ne dépasse pas 4 minutes; ce qui est long et infiniment plus long, c’est l'analyse mentale de chacun des mots écrits; l’expérience to pour les 60 mots, dure environ 70 minutes.

Les deux sœurs ont écrit leurs séries de 20 mots avec une rapidité assez différente. Les temps de Marguerite sont à peu près ceux des enfants d'école; ils varient entre 1 m. 45” et 3 m. 20”; la rapidité d'Armande est supérieure; pour elle les temps varient entre 1 m. 35” et 2 m. 15”; rien n'est plus difficile que de connaître la cause de cette différence de vitesse dans l’idéation, et je renonce à choisir parmi plusieurs explications possibles, telles que richesse des idées, vivacité des idées, défaut de choix et de réflexion, etc. g

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