F CHAPITRE XI SEM
Des descriptions d’objets
Nous cherchons à compliquer l'expérience, à exiger de nos sujets une élaboration intellectuelle de plus en plus grande, pour savoir si, dans ces nouvelles conditions, où l'effort intellectuel devient plus intense, les types mentaux que nous avons reconnus à nos deux fillettes conserveront leurs caractères distinctifs. En ce moment, nous mettons nos deux sujets aux prises avec un objet matériel, qu'il leur faut décrire.
Je rappellerai d'abord ce qu'on sait déjà sur l'expérience de description d'objets :
Dans ces dernières années, j'ai eu souvent l’occasion si constater que si l’on demande à un groupe de personnes de faire une description écrite d’un objet qu'on place sous leurs yeux, on obtient des descriptions qui présentent de très grandes différences individuelles. Avant de rechercher
ce que signifient ces différences, je crois qu'il est préfé:.
rable de montrer, par des exemples multipliés, leur existence permanente.
Rendons une personne témoin d’un événement quel-
conque et faisons-lui raconter cet événement; il est bien
certain que les récits varieront beaucoup d’un individu à l’autre, non seulement au point de vué de l'exactitude, mais au point de vue de l'attitude d'esprit qui aura été prise par le témoin. Les unes ont le sens de l'observation plus développé; les autres ont plus d'imagination; chez d’autres, la réaction émotionnelle domine, etc. Ce sont des
remarques que chacun peut faire tous les jours, mais qui, en général, restent peu précises, et qu'on ne songe pas à coordonner. Le but que nous nous sommes proposé a été de mettre différentes personnes en présence d'un même objet, pour chercher à saisir quels sont les processus psychiques différents que cet objet fera naître suivant les personnes. ee |
Déjà, en 1893, en collaboration avec M. V. Henri, j'avais fait une expérience de ce genre dans une école primaire ; la photographie d’un tableau assez compliqué (c'était un tableau de Neuville, les Dernières Cartouches) était présentée pendant 2 minutes aux élèves d’une classe et ils devaient ensuite la décrire de mémoire. Cette épreuve surprit et intéressa vivement les élèves, qui, dans notre système actuel d'instruction, sont si rarement appelés à se rendre compte de ce qu'ils voient. Les copies furent réunies et conservées; mais engagé dans d’autres recherches, je n’eus pas le temps de les étudier.
Plus tard, j'appris que Miss Bryant, pédagogue anglaise, avait employé sur ses élèves un test analogue et en avait tiré un parti avantageux. Miss Bryant faisait décrire la salle d’études familière aux élèves. L'objet qu’elle a choisi pour la description est un peu complexe; de plus, comme il n’est pas transportable, il ne pourrait être employé pour des recherches comparatives de psychologie individuelle. Miss Bryant insiste beaucoup sur l'intérêt pédagogique de cette épreuve, et elle a bien raison, Les professeurs d'école primaire devant lesquels j'ai répété l’expérience ont été souvent frappés des renseignements qu'elle fournit sur le caractère et sur la forme d'intelligence des enfants; et quelques-uns ont regretté que cette épreuve ne figurät pas sur les programmes. On la trouve dans quelques cours de littérature, sous le nom d'exercice de rédaction d’après des images.
Les premières expériences de description d'objet que
nous avons faites ont eu lieu en 1896 à notre laboratoire de la Sorbonne et dans une école primaire de Paris, sur des jeunes gens et des adultes, qui se répartissaient en trois groupes : 1° 7 anciens élèves d’une école primaire élémentaire de Paris; leur âge varie de 13 ans à 20 ans; parmi ces élèves, les uns suivent les cours d’une'école primaire supérieure, les autres exercent déjà une profession (ils sont pour la plupart employés de commerce); 2° 5 élèves d’une classe de mathématiques élémentaires d’un lycée de Paris; il est difficile de faire sur eux une appréciation quelconque, parce que, à eux seuls, ils forment toute la classe; ils nous ont été amenés au laboratoire par un de leurs professeurs; 3° des élèves et assistants du laboratoire de
psychologie; ils ont de 25 à 35 ans, sont, par conséquent,
plus âgés que les précédents : leur nombre a été de 6.. Comme culture intellectuelle, ces trois groupes de sujets correspondent à peu près à notre division française de l'enseignement en primaire, secondaire et supérieur; ic premier groupe correspond à l'enseignement primaire, Le deuxième groupe à l'enseignement secondaire, et le troisième groupe à l'enseignement supérieur. Le nombre total des sujets n'est pas aussi considérable que je l'aurais désiré; néanmoins, les documents que j'ai recueillis me paraissent indiquer déjà des conclusions intéressantes (1):
L'objet à décrire était une cigarette.
Voici comment l'expérience était conduite. On donnait au sujet une plume et du papier, on le faisait asseoir, et ensuite on lui disait : « Je vais mettre sur la table devant vous un petit objet, par exemple ce couteau ou un porteplume, etc., et je vous prie de le décrire, l’objet restera sous vos yeux. — Vous comprenez, il ne faut pas le dessiner, il faut en faire une description en mots. Voilà l’objet. »
(4) Ce test a été expérimenté avec la collaboration de M. Holst, qui suivait à cet époque les travaux de mon laboratoire.
Toutes les personnes qui se sont soumises à celie épreuve l'ont bien comprise et se sont mises à écrire sans demander d'autre explication. Il faut remarquer que nous leur donnions une indication très sommaire de ce que nous voulions qu’elles fissent; il s'agissait de décrire l'objet; on n’ajoutait aucune autre détermination. C'est volontairement que l'indication est toujours restée vague, afin que chaque personne eût la liberté de l’interpréter à sa façon. En fait, aucun des sujets ne s’est aperçu de la liberté qu'on lui accordait, et chacun, en écrivant, a cru répondre avec précision à la demande qu'on iui avait faite. Le but que nous nous proposions a donc été pleinement atteint.
Le temps réglementaire fixé pour ceite épreuve était de 5 minutes; on avertissait d'avance la personne du temps qu'on lui accordait; assez souvent, on a jugé que le nombre de lignes écrites était insuffisant, et on a prolongé le temps de quelques minutes.
En étudiant les copies, on peut se rendre compte de plusieurs qualités distinctes : 1° l'abondance des mots : 2° le nombre de phrases et leur construction; 3° les hésitations d'esprit, indiquées par les ratures et les surcharges; mais ce sont des point secondaires; il est bien plus important de chercher à dégager l'orientation intellectueile du sujet. C'est ce que nous allons faire en reproduisant un certain nombre de copies caractéristiques, que nous avons classées de la manière suivante:
1° Type descripteur.
Observations minutieuses et sèches, sans aucun raisonnement ni conjectures, sans imagination ni émotivité.
(1) Une mince feuille de papier entourant une petite quantité de tabac à fumer, le tout ayant la forme d’un cylindre dont une des extrémités est légèrement aplatie. A l’une des extrémités seulement quelques brins de tabac sortent de la feuille; la feuille @e papier est légèrement froissée par place. Le cylindre ainsi formé est de très petit diamètre par rapport à sa longueur.
Ce sujet a eu beaucoup de peine à écrire ces quelques phrases; il ne l’a fait que sollicité et pressé à plusieurs reprises par l’expérimentateur.
Second exemple du même genre :
(2) La cigarette affecte une forme générale de cylindre coupé à l'une des extrémités par un plan incliné. Cette section est déterminée par un plissement du papier. |
Elle est bourrée de tabac d'un brun assez foncé. Le papier est strié dans le sens de la largeur : elle est fermée selon une ligne non parallèle à l'une des génératrices. Le papier est légèrement froissé; le tabac dépasse d'environ 0 em. 5, l’une des extrémités.
Troisième exemple, chez lequel on remarque la même sécheresse :
(3) Une cigarette : elle se compose de tabac de couleur brun-blond roulé dans un papier fin transparent: le tout forme un cylindre long et mince. — Le tabac dépasse un peu les extrémités du papier et sort du cylindre du papier.
Notre quatrième sujet a un peu plus d'abondance; on a cependant été obligé de le presser plusieurs fois.
(4) Un objet allongé dont l'épaisseur égale la hauteur et dont la longueur est environ huit fois plus grande; la partie extérieure est blanche et se compose d'une mince feuille de papier; à l'intérieur, du tabac; sur l’objet une légère fente. A l'extrémité droite, le tabac dépasse un peu, à l'autre extrémité la feuille est légèrement vidée, et un peu froissée, et se relève un peu en l'air; la feuille forme sur l’objet des replis plus ou moins accentués. À côté de l’objet des brins de tabac sont tombés sur la table.
Dernière copie appartenant au même type :
(5) Cet objet représente une cigarette. Elle est placée sur une table d'écolier. Elle est formée de tabac à fumer roulé dans un morceau
- de papier de soie blanc qui est collé à son bord pour qu'elle ne se
déroule pas.
2° Type observateur.
Observations et tendance à juger, à conjecturer, à interpréter ce qu’on aperçoit. Ce type mental a déjà été signalé
par Miss Bryant. Nous en trouvons dans notre recherche 4 exemples bien nets.
Premier exemple : Observations en nombre très grand, conjectures. Aucune espèce d’émotivité, d'imagination ni de poésie.
(6) Objei long, blanc, rond.
Composé d’un cylindre de papier très léger, d'environ 1/2 ou 8/4 centimètres de diamètre, rempli de tabac qui doit être du tabac d'Orient. ‘
Long d'environ 7 centimètres, doit peser environ 6 grammes (en réalité, 2 grammes).
C'est une cigareite mal roulée, inégale, et qui a été remaniée après avoir été collée. En deux endroits, à droite et à ‘gauche du centre, ‘le papier présente des Stries comme s'il avait été tordu. D'autres dépressions horizontales montrent qu'il y a eu une pression de haut en bas sur la cigarette. ï
Je ne vois pas la ligne où cela à été collé; mais elle doit être mal
collée.
Deuxième exemple : Mêmes tendances d'esprit, mais moins d'observations et un peu plus d'idées générales.
(7) Une cigarette qui doit avoir été dans la poche sans envelopp2, parce qu'elle semble un peu pressée, et parce que le tabac sort des deux côtés. Je crois qu’elle est assez forte, à cause de la nuance foncée du tabac; elle semble être roulée à la main, je ne trouve pas de marque; elle me rappelle que le tabac est malheureusement si cher en France à cause du monopole, de même que ïes allumettes.
Dans notre troisième exemple, la conjecture conduit à l'illusion des sens.
(8) Un rouleau blanc d'environ 8 centimètres de long, de 1 centimètre de diamètre; le cercle de ce rouleau qui se présente à ma vue est brun. On voit que ce n’est qu'une mince feuille renfermant une cs: pèce d'herbe sèche; ïil est visible que la substance renfermée se trouve serrée comme ayant passé dans un moule, le tube du rouleau blanc paraît fermé à l'autre extrémité, bien que je ne puisse l'affirmer, car je ne vois pas bien distinctement, l'objet étant posé ds trois quarts. |
En réalité, la cigarette était ouverte à ses deux extrémités.
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3° Type d’érudit.
Le sujet dit ce qu’il sait, ce qu’on lui a appris sur la cigarette en général; c’est une leçon qui côtoie le lieu commun et le cliché; c'est, comme résultat, tout ce qu'il y a de plus impersonnel. Peut-être le test que nous avons choisi ne se prêtait-il pas à la manifestation de ce genre de type intellectuel, qui doit être assez commun. Voici la seule copie pouvant se rattacher à ce type mental.
(9) Nous voici en présence d'une cigarette, res de quoi elle est formée :
D'abord, l'enveloppe extérieure est en papier légal dit de soie. Puis à l'intérieur le tabac; le tabac est un produit qui croît un peu partout, dans les climats tempérés et chauds; on récolte les feuilles de cet arbuste qui, après une préparation qui dure environ 4 ans sont livrées au public sous la forme de poudre, c'est-à-dire le tabac à priser, ou sous la forme de fibres, c'est celui en présence duquel nous nous trouvons; enfin, les feuilles non hachées servent à faire des cigares.
Cette cigarette a la forme cylindrique; elle sort des fabriques de l'Etat (si elle a été vendue en France) qui en a le monopole,
4° Type imaginatif et poétique.
Notre quatrième type est complexe, et peut-être devrat-on le subdiviser. Il représente une négligence de l’observation, et la prédominance de l'imagination, des pren personnels, de l'émotivité.
Nous en citons quelques exemples d’une forme littéraire assez réussie: le mauvais goût et la sottise peuvent aussi se retrouver dans ce type.
Voici un exemple court, sec.
(10) À la suite d'un banquet au Grand-Orient (raturé). Cigarette, petit tuyau de papier, rempli de tabac, plus où moins bon, tu me rappelles les premières joies de l'&dolescence, quand...
Second exemple : plus développé; on y voit quelques observations, mais elles ne s'appliquent pas particulièrement
DESCRIPTION D’OBJETS d 197
à la cigarette que le sujet avait sous les yeux; développement considérable des idées, de l'imagination, tour poétique.
(11) Objet cylindrique et long. Le tabac, de couleur brune avec ses grains plus ou moins foncés, est délicatement pressé dans une enveloppe de papier pelure blanc comme neige et! l’ensemble suggère l'idée d'un corps moelleux et lisse. Des fumeurs y trouveraient matière à des considérations différentes, plus personnelles, plus en- .thousiastes peut-être, mais le tabac m'indiffère au goût, et la vue de la cigarette n'éveille en moi l’idée d'aucun autre plaisir que celui . de la vue du nuage bleuâtre de la fumée qui monte, répandant alentour un parfum agréable.
Dans notre troisième et dernier exemple, les observa- ‘tions existent, mais au second plan; ce ne sont pas elles qui ont mis en branle l'imagination : esprit, enjouement!, beaucoup d'imagination.
(12) C'est une cigarette. Elle est fine, longue, rondelette, un peu plissée. Les plis lui donnent un caractère de désinvolture élégante. Est-ce par elle-même, est-ce par les souvenirs qu'elle évoque qu'elle a quelque chose de polisson? Cette cigarette, là, sur la table, toute seule, me fait penser au collégien mauvais sujet qui va fumer sa cigarette dans un coin, au fond de la cour. Mais il faut décrire la cigarette en elle-même et bannir l'idée du fumeur. Alors les asso- @Gations gamines s'évanouissent : on n'a plus sous les yeux qu'un petit cylindre long, imparfait, original. Il faudrait décrire les jeux de la lumière : un côté pleinement. éclairé; l’autre, dans l'ombre, et audessous, la projection de l’ombre : il faudrait décrire ses extrémités où le tabac dépasse, foncé par endroit, tacheté de chair de l’autre. Mais surtout il faudrait s'arrêter, car il y a déjà 12 minutes que: j'écris.
Voici une seconde série de recherches, qui fut faite à peu près à la même époque que la précédente, et sur des sujets beaucoup plus jeunes; ces sujets étaient des enfants d'école primaire de Paris et de Versailles; le nombre d’élèves qui ont pris part à ces expériences est de 175; ils appartenaient au cours supérieur et au cours moyen; leur âge varie de 8 à 14 ans; ces expériences étaient faites dans la classe même par le Directeur de l’école, qui, d’après un
plan concerté d'avance, procédait de la manière suivante : On commençait par faire distribuer à tous les élèves une feuille de papier, et ils écrivaient en marge leur nom; prénom, âge, classe, le nom de l’école. Puis, tous les élèves croisaient les bras pour écouter, et le Directeur, tenant en mains une photographie, leur adressaïit le discours suivant :
Je vais mettre sous vos yeux, pendant 2 minutes, la photographie d'un tableau représentant le sujet de la fable de La Fontaine Le Laboureur et ses enfants.
Vous devrez vous abstenir de tout mouvement pouvant appeler l'attention de vos voisins sur telle ou telle partie de l'image.
Ayez soin de ne vous occuper en rien de la fable ; ne voyez que le tableau et donnez la description aussi détaillée ‘que possible de ce que vous y aurez remarqué.
Pour ce travail 10 minutes vous sont accordées.
Comme nous ne disposions que de cinq photographies du même tableau, chaque élève ne pouvait pas avoir la sienne; on groupait les élèves par 3 sur le même banc pour regarder une seule photographie. Malgré l’ordre donné de ne pas se communiquer les impressions, les enfants d’un même groupe se parlaient souvent à voix basse et se montraierit du doigt un détail de la photographie. On peut donc supposer qu'il s'est exercé un peu de suggestion dans chaque groupe, et que les copies des 3 enfants du même group= doivent présenter une certaine ressemblance; pour nous rendre compte de ce fait, nous avons mis sur les copies des signes spéciaux indiquant à quel groupe elles appartenaient; mais, aprés un examen attentif, nous n'avons constaté que des traces insignifiantes de cette influence, par exemple le même nom donné à un objet de caractère douteux.
Lorsque les élèves qui faisaient l'épreuve de mémoire avaient tous examiné pendant un temps suffisant la photographie, ils se mettaient à écrire, et on n'avait plus à
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s'occuper d'eux autrement qu'en les surveillant et en les empêchant de copier les uns sur les autres.
Alors, on s’adressait à une douzaine d'élèves, occupant une région différente de la classe, auxquels on n'avait pas montré les photographies, et on faisait sur eux une épreuve un peu différente; ils devaient, comme les autres élèves, décrire la photographie, mais sans avoir recours à la mémoire, car la photographie était laissée sous leurs yeux pendant qu'ils décrivaient; 10 minutes leur étaient également accordées, comme aux précédents. Le but de cette épreuve complémentaire était d'arriver à faire la distinction entre ce qui appartient à la mémoire et ce qui appartient à l'attention directe. Cette distinction deviendra, du reste, parfaitemnt claire quand nous exposerons nos résultats. Il nous a semblé que le but n'était pas toujours atteint. Beaucoup d'élèves qui savent qu'on leur permet de décrire la photographie en la gardant sous leurs yeux pendant les 10 minutes négligent de la regarder; ils commencent par l’étudier attentivement pendant 1 minute ou 2; puis ils se mettent à écrire, s’absorbent dans leur page écrite, et ne sentent plus le besoïn de revenir à la photographie; parfois même ils terminent la description sans avoir regardé de nouveau la photographie; d’autres la regardent à la fin, sans doute pour vérifier quelque détail de minime importance. Ces épreuves sont surtout des épreuves de mémoire. Nous avons tenu compte de cette cause d'erreur; quand nous l'avons remarquée; mais certainement beaucoup de cas nous ont échappé.
On s’est servi de deux photographies différentes; pour abréger, nous ne parlerons que des résultats obtenus avec une seule; elle a 18 centimètres sur 12; elle est collée sur une feuille de papier bristol de 24 sur 20; elle est la reproduction d'un tableau de Duverger, qui appartient au Musée de Luxembourg de Paris; elle représente et illustre la fable de La Fontaine, intitulée: le Laboureur et ses enfants.
Presque tous les enfants de la classe connaissaient cette fable, et quelques-uns la savaient par cœur. Nous avons pensé que, par la nature du sujet représenté, ce tableau était propice à une expérience scolaire; le nombre et la variété des personnages représentés est une sollicitation pour la mémoire et un piège pour les illusions; le caractère expressif de la scène éveille l’émotivité de l'enfant.
Les résultats obtenus avec ce tableau ont été plus satis-
faisants que ceux qui nous ont été donnés par d’autres tableaux analogues.
Nous devons noter que les enfants ont été vivement intéressés par cette expérience, qui était toute nouvelle pour eux.
La lecture la moins attentive d’une série de ces copies montre que ceux qui les ont écrites se sont placés à des points de vue très divers, puisque sur 150 il n’y en a pas 2 de semblables; une expérience de ce genre est bien faile pour montrer combien il existe de différences individuctles dans la manière de regarder, de comprendre ce qu'on voit, et d'être touché, ému, par les scènes expressives. Nous avons essayé de classer les copies d’après leur caractère principal, et nous allons exposer notre classification. Bien qu'elle nous soit inspirée par les faits, elle repose sur des interprétations et des appréciations qui nous sont personnelles; on ne mesure pas encore une qualité mentale comme on mesure une longueur; il y a quelque arbitraire, certainement, dans nos appréciations; c'est un inconvénient qu'on rencontre souvent en psychologie, par exemple dans l'étude des associations d'idées. Nous donnerons beaucoup de copies d’éièves, afin que le lecteur puisse contrôler, et, au besoin, corriger notre classification. ÿ Nous sommes arrivés à distinguer 4 types intellectuels et moraux :
1° Le type descripteur;
LMD ACTE RAT RTE NE. NRA VAE PALNTQTS RER
2° Le type observateur; 3° Le type émotionnel; 4° Le type érudit.
1° Type descripteur
Nous appelons descripteurs ceux qui décrivent les objets placés sous leurs yeux, en tenant compte surtout des caractères les plus apparents, et sans chercher à en saisir la signification. Quand l'enfant examine la photographie du laboureur, il a sous les yeux deux choses à la fois : 1° un ensemble d'objets, des personnages debout et assis, des meubles, etc.; 2° une scène particulière, c’est-à-dire une situation, un événement. Dans un très grand nombre de copies, nous constatons que l'enfant a porté principalement son attention sur l’ensemble des objets matériels et a négligé le sujet; il a décrit la photographie comme si c'était une photographie de nature morte. Exemples :
(1) Devant une cheminée une dame et. un petit bébé sur ses ge-
.noux; devant un lit, trois jeunes hommes; à côté d’une chaise un petit garçon et une petite fille; un chien épagneul; à côté d’un bui-
fet une dame; par terre une petite voiture et un béret. — Garçon de 12 ans, 3° classe. — Description ü'après nature. Appréciation. — Sécheresse. Aucune idée de sujet.
Simple description d'objets, avec insistance sur leur position. Le personnage principal, le vieillard, est oublié. Etant donné l'âge de l'enfant, développement intellectuel médiocre.
(2) Le père allait mourir, il fit venir ses enfants pour leur parler: à gauche, il y a un fils, une petite fille, un petit enfant, la mère qui tient dans se bras un bébé, et la cheminée avec ses ustensiles; % droite, il y a les deux fils, une chaise, un chien, la grand-mère, par terre une casserole pour le chien et un jouet. — Garçon, 3° classe,
- Appréciation. — Bon début. Description “sèche des objets. L'enfant a suivi dans sa description un ordre bizarre,
énumérant d’abord ce qui se trouve à gauche, puis ce qui se trouve à droite.
(3) Le laboureur et ses enfants. Il y a une cheminée, une dame et deux enfants, et trois jeunes hommes, et le père malade dans s02 lit, un chien et une grand mère, un béret, un buffet, une petite voiture, un petit garçon, avec des bottes, une petite fille, une pendule sur la cheminée, une petite chaise pour mettre les genoux de la dame, une chaise pour mettre les habits du laboureur. — Garçon de 40 ang et demi, 3° classe. — Description d'après nature.
Appréciation. — Sécheresse. Description pure et simple des objets, mais détaillée et exacte.
(4) Le père est couché dans un lit en bois dans une alcôve; ses trois enfants sont près de lui. ZL y a un fauteuil devant son lt; un petit enfant est tout à côté, et la main posée dessus. La mère tient « son enfant sur ses genoux, qui est en train de dormir. Derrière elle, « se tient une petite fille qui regarde son père avec tristesse. Ensuite : il y a une cheminée dont on remarque les ustensiles de cuisine. En dessous des pieds de la mère, il y a un tabouret. A côté du troisième fils, à droite, il y a une chaise et un chien qui regarde vers Ia porte; plus loin la grand'mère qui ouvre le loquet de la porte; au plafond il y a un panier, et sur la chaise il y a un paletot; plus loin, une gibecière et une assiette. Le plafond est retenu par des poutres. Le
petit garcon tient un bâton à la main. — Garcon de 12 ans et demi, 3° classe. — Description d'après nature.
Appréciation. — Description pure et simple des objets;
décousu; abondance de détails.
(5) Sur ce tableau on voit : un vieillard dans un lit, à côté de lui se trouvent trois jeunes hommes, un fauteuil et un petit garçon, une mère tenant dans ses bras un enfant, derrière elle se trouva une petite fille de neuf ans à peu près. Vers une porte à droite est une femme avec un chien, par terre une petite voiture en bois et une
écuelle. — Garçon de 10 ans et demi, 3 classe. — Description de mémoire.
Appréciation. — Sécheresse. Description pure et sim-
ple des objets. Aucune idée de la scène.
(6) Dans la photographie, je vois que c'est à la campagne. Dans la ehambre, je vois dans un lit un vieillard qui a autour de lui trois hommes, une femme qui est devant la cheminée et qui a un jeune enfant sur les genoux; une autre femme, peut-être plus vieille que
celle qui est devant la cheminée, est en train d'ouvrir une porte qui se trouve sur le côté droit du lit; enfin, deux jeunes enfants, une fille et un garçon, paraissent inquiets. Je vois une chaise sur laquelle est posée un habit; par terre, il y a un jouet d'enfant, une petite
charrette et un plat. — Garçon de 14 ans, 2° classe. — Description de mémoire.
Appréciation. — Description d'objets, mieux liée que
dans les copies précédentes. Plusieurs détails.
(7) Je remarque un vieillard à son lit de mort, 3 jeunes gens qui l’écoutent, un chien, une femme allaïitant un enfant, un jeune garçon qui joue, une jeune fille qui s'appuie sur le dos d’une chaise, un panier, des vêtements, 3 chaises, une domestique qui ouvre une porte,
un petit banc, une cheminée, des plats, des assiettes, une porte, les "murs de la chambre, des rideaux, une écuelle. — Garçon de 13 ans,
4e classe. — Description de mémoire.
Appréciation. — Description d'objets. Sécheresse. Absence
de liaison.
(8) La photographie représente une chambre de villageois; au côté droit la porte d'entrée, au fond un lit, et à gauche une grande che-
… minée. On remarque au plafond des solives. Une dame assez âgée
ferme la porte d'entrée; au fond, dans le lit, un vieillard ayant 2 de ses 3 fils en face de lui, autrement dit au pied du lit, et un autre à la tête du lit. A côté de ce fils se trouve une dame assise tenant ün nourrisson dans ses bras. En face du lit, un enfant et un chien, puis des jouets. — Garçon de 13 ans et demi, 1'° classe. — Description de mémoire.
Appréciation. — Description d'objets, Sécheresse.
(9) Le vieillard couché dans son lit est en train d'expliquer une chose à ses enfants qui sont autour de son lit; l'aîné, le 2° est à côté de l'aîné, le 3° est à gauche. Puis un petit garçon appuyé sur une chaise ayec un fouet, puis une dame assise sur une chaise, ayant sur ses genoux un petit enfant qu'elle endort : pour lui relever un peu la tête, elle a un pied sur un petit tabouret; ce pied est le mpiex droit; puis à droite du lit on voit une dame à côté d'une porte, el dans la chambre on voit un petit chariot qui amuse le plus petit, celui qui a un fouet en main, puis une écuelle, un peu pius loin on voit un chien qui regarde la dame qui est à la porte. On voit aussi un banc et une chaise. — Garçon de 14 ans, 1r° classe. — Description de mémoire.
Appréciation. — Description d'objets. Description assez