MAISON DÉSERTE
Imaginez-vous une grande et superbe maison inhabitée que le passant admire lorsqu'il l’aperçoit au fond d'une allée de massifs embaumés. Le jardin est grand et désert; lorsque le vieux Janvier vient y faire son tour il n'y trouve jamais que les arbres eouverts
DESCRIPTION D’OBJETS Ph 134
d'une neige éblouissante que les chemins couverts d'hermine blanche; c'est triste, c'est lugubre; tout au fond de ce jardin solitaire, tremblent les restes d’un vieux portique sur lequel les corbeaux viennent sinistrement croasser lorsqu'ils n’ont plus rien à faire. C’est mortel “de vivre dans cette maison aux fenêtres closes, aux rideaux tirés; les vieux pianos dorment dans les salons, reposant leurs cordes an-
eiennes, les fenêtres ne s'ouvrent plus, tout est usé, rouillé par le.
temps et surtout l'inaction; tout respire une odeur âcre de la pièce que l’on n’aère pas. Les vieux fauteuils se regardent tristement comme d'anciens camarades habitués à vivre ensemble, ils se regardent de leurs dorures éteintes, et les grandes statues se plaignent amèrement de leur solitude, il fait froid au dehors et on ne chauffe pas la maison
qui tremble de douleur, les chaises s'approchent inutilement de la.
cheminée jadis flamboyante!
Mais lorsque le printemps vient rayonner et rendre la vie aux arbres,
: Jes lilas fleurissent comme l'aubépine, le soleil mûrit les fruits, les
oiseaux gazouillent, la joie renaît au sein du jardin qui soupire, avec le zéphir qui caresse les têtes embaumées des lilas.
La rédaction d’Armande est plus concise; elle est surtout beaucoup plus vague et plus émue; ce qui se voit déjà au titre choisi: Maison déserte, au lieu de maison de Lar.. On ne peut pas dire que les détails donnés par
… Armande soient faux, tant ils sont vagues.
J'arrête ici cette énumération. J'ai fait faire à ces mêmes enfants une dizaine d’autres descriptions, et je trouve toujours les mêmes caractères à leurs rédactions, sauf dans le cas où l’objet que je leur propose de décrire est une gravure compliquée, ou un dessin énigmatique; dans ce dernier cas, les rédactions des deux jeunes filles sont des descriptions, celle de Marguerite toujours plus minutieuse que celle de sa sœur; il semble que Marguerite trouve un grand plaisir à décrire, tandis que la description matérielle et attentive ennuie Armande.
- Résumons les caractères principaux des épreuves pré-
- cédentes; elles nous ont montré, c’est le fait capital, que
Marguerite appartient exciusivement au type descriptif et Armande au type imaginatif. La copie de Marguerite __ débute toujours très simplement : ceci est une plume, écri-
ra-t-elle, par exemple; ensuite, elle donne un grand nombre de détails matériels, précis; ces détails sont considérés»
en eux-mêmes, et non rattachés à quelque idée générale; parfois il y a quelques détails d’érudition, et la description se termine sans conclusion, sans effort de synthèse; elle se termine d'ordinaire sur un détail particulier, et quelquefois même le sujet écrit qu'il s'arrête parce qu'il na plus rien à dire; telle est la description que Marguerite nous donne des objets comme un livre, une boîte d’allumettes, une plume, etc. C'est une sorte d'inventaire de l'objet. Quand on lui montre une gravure, Marguerite cesse de s’astreindre à la description matérielle, elle exprime aussi le sujet de la scène, et y subordonne plus ou moins de détails; mais elle ne subordonne cependant pas tous les détails matériels à ce sujet de la scène, et elle garde, à plusieurs points de vue, son type descripteur.
D'où provient ce type descripteur? Marguerite, pourrat-on supposer, a compris de cette manière l'épreuve qu'on lui a demandée; elle s’est imaginé qu’elle se conformait au programme en faisant une description pure et simple; ét vraiment, on ne peut pas lui donner tort, car on lui a demandé une description et non une histoire. Mais je crois que si elle avait eu, en regardant l’objet, une tendance à imaginer, et que cette tendance eût été forte, elle s'y serait laissé aller quelquefois; or, ses copies ne contiennent pas trace d'imagination.
La description d’Armande, en revanche, appartient au type imaginatif le plus franc; Armande a les qualités de ce type et aussi les défauts. Les qualités, c’est d’abord une tournure littéraire élégante, des expressions ingénieuses; sa rédaction a un commencement, un milieu et une fin. Tout se tient, les phrases forment un tout bien unifié. Il y a une impression d'ensemble qui se dégage, et les détails matériels sont d'ordinaire subordonnés à cette impression. Parfois, la phrase prend un ton émotionnel;
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VAULAN 2
cette enfant ne manque pas de sensibilité littéraire, Le défaut, c'est que la description matérielle est toujours incomplète; les détails sont peu nombreux, et souvent imprécis; et même, en y regardant de près, on trouve que quelques-uns sont inexacts; ils ont été mal vus, ou mal interprétés, faussement ou négligemment décrits, avec des expressions qui ne cherchent pas à serrer la réalité de près. /
Un an après les expériences que je viens de rapporter, j'ai fait refaire des descriptions d'objet par mes deux fillettes, Marguerite est restée observatrice; Armande a, au contraire, beaucoup changé; elle a cessé dans ses descriptions de faire de la fantaisie, et se borne à décrire l’objet qu'elle a sous les yeux, comme Marguerite, mais avec moins de détails, de minutie et d’exactitude. Etonné du changement, je mets sous les yeux d'Armande ses anciennes descriptions, je l’interroge, et elle me répond : « Maintenant je n’aime pas mettre des choses comme ca, ca me paraît bête. »
Esprit d’observation
Nous avons vu précédemment, dans l'expérience de recherche de mots, que Marguerite nomme beaucoup plus souvent qu'Armande des objets présents, faisant partie du milieu actuel. Cette tendance si manifeste était cependant difficile à expliquer; on aurait pu y voir la preuve de quelque pauvreté d'idéation, plutôt que de l'esprit d’observation; et je pense que la première interprétation serait juste dans certains cas, pour: certains sujets, et fausse pour d’autres. L'expérience sur les associations d'idées nous a montré ensuite que lorsqu'on nomme un objet qui figure dans la pièce, c’est le plus souvent à cet objet
que Marguerite pense, tandis qu'Armande pense plus volontiers à un objet rappelé ou imaginaire ou abstrait. Cette seconde épreuve confirmait donc notre interprétation de la première catégorie d'expériences, en nous montrant que Marguerite ne perd pas aussi facilement que sa sœur le contact des objets extérieurs. Un troisième genre de recherches est venu lever tous les doutes; nous avons vu, en faisant décrire les objets, combien Marguerite s'attache avec plus de soin qu'Armande aux caractères matériels de l'objet à décrire. C'est dans cette voie qui commençait à se tracer que nous nous sommes engagé pour les expériences nouvelles que nous allons exposer.
: Pour apprécier l'esprit d'observation d'une personne, je pense qu’on peut employer la méthode suivante. Nous sommes entourés d’un milieu matériel dont certains détails ont pour nous une grande importance et sollicitent vivement notre attention; d’autres détails du milieu n’ont qu’un intérêt secondaire et peuvent être négligés sans grand dommage; d’autres enfin sont dénués de tout intérêt. Je suppose que certaines personnes, qui n’ont pas d'esprit d'observation, ou chez lesquelles cet esprit d'observation est très spécialisé, et souvent suspendu par un état de distraction ou de préoccupation intense, je suppose, dis-je, que ces personnes auront une tendance à négliger dans le milieu extérieur tout ce qui est d’un intérêt secondaire ou nul, et remarqueront seulement les détaïls de prime importance; elles sauront, par exemple, le plan de leur appartement, en gros, elles connaîtront la place approximative des meubles dans les chambres, maïs elles n'auront pas remarqué la couleur et le dessin de la tapisserie dans une des chambres; elles ne sauront pas si tel tableau a un cadre noir ou doré, elles ne distingueront pas le timbre de l'entrée et la sonnette de la salle à manger, elles ne reconnaîtront pas le bruit différent que fait A porte en se fermant, et ainsi de suite.
Je sais que ces différences mentales existent. Il y a des . personnes de ma connaissance qui sont presque insensibles au monde extérieur, tandis que d’autres ont conscience des plus petits détails, même les plus inutiles, comme la forme d'une marche, la saillie d’un bâtiment, l’éraflure … d'une écorce d'arbres. J'ai fait à ce propos sur les deux fillettes quelques expériences.
1° expérience. — Un souvenir de la veille. — La veille du jour où je fais l'expérience, j’ai pris avec les deux fillet- - tes le train de Paris à Meudon, vers 5 heures du soir; le trajet dure 20 minutes; nous étions montés en wagon dix minutes avant le départ; notre séjour total dans le wagon a donc été de 30 minutes; pendant ce temps, des voyageurs sont montés et descendus, et il s’est produit quelques-uns de ces ads insignifiants de tous les voyages. Je prends à part Marguerite, puis Armande, et je leur demande d'écrire tout ce qu’elles peuvent se rappeler de leur voyage.
La copie d’Armande a 4 pages, elle a été écrite en 30 minutes, la copie de Marguerite a 7 pages, elle a été écrite en 50 minutes; elle est écrite plus serré, d’une écriture droite, tandis que l'écriture d'Armande est inclinée. Cette première différence, la différence d’abondance, nous l’avons déjà rencontrée bien souvent; mais elle est beaucoup moins importante que la différence du contenu. Je regrette de ne pas pouvoir reproduire complètement les deux copies, ce serait trop long, j'en donnerai seulement quelques extraits. 11 y a dans ces récits deux choses, une action et le cadre dans lequel elle se produit. Dans la narration d'Armande, le cadre est absent, et comme sous-entendu. Le récit commence tout simplement par « Nous montâmes en wagon, le compartiment était vide, » puis, il n’y a pas d’autres détails. Marguerite, au contraire, a cru nécessaire d'insister longuement sur ce cadre, elle indique d'abord la place que chacun de nous occupait dans le wagon; puis elle parle du wagon lui-même.