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CHAPITRE XIII

La mesure de la Mémoire

Ce chapitre sur la mémoire est un de ceux que j'avais cru les plus faciles à écrire; en réalité, c’est celui qui m'a coûté le plus de peine. J'avais comme idée directrice une observation qui était partiellement fausse. Je m'imaginais qu'Armande a tout simplement une mémoire inférieure à celle de Marguerite; le premier test, sur la recherche des mots, me semblait le démontrer, ou du moins le faisait supposer; j'organisai donc quelques expériences, du reste fort simples, pour mettre en lumière cette inégalité de mémoire; et ces premières expériences, qui consistaient à faire apprendre des vers par cœur, confirmèrent entièrement ma pévision; Sans attacher trop d'importance à des chiffres, que je n’emploie que pour faire image, on pouvait dire que la différence de mémoire des deux sœurs y apparaissait dans le rapport du simple au double. D’autres épreuves du même sens, faites dans le cours d’une année, abondèrent dans le même sens; et la question paraissait bien tranchée lorsqu'une épreuve toute nouvelle vint démolir mon édifice de conclusions; il m'apparut, sans contestation possible, que, pour certains genres de “ mémoire, les deux sœurs étaient sur un pied d'égalité. La formule se compliquait. En outre, je rencontrais beaucoup de contradictions qui me troublaient complètement. Après une longue période d'indécision, enfin la lumière se fit. Je compris que mes expériences étaient mal conçues. Au

lieu d'étudier la mémoire, j'étudiais à la fois la mémoire et l'attention; or, comme Marguerite a un plus grand pouvoir d'attention que sa sœur, — nous l'avons montré dans les chapitres précédents, — il n’est pas surprenant que dans ces épreuves mixtes elle remportât des avantages qui sont dus à ce pouvoir d'attention et non à une plus grande mémoire. Je m'excuse de l'erreur dans laquelle je suis tombé, en faisant remarquer que tous les auteurs qui ont fait des recherches sur la mémoire individuelle et essayé de la mesurer ont commis la même confusion. On peut du reste en citer un exempie bien frappant. L'épreuve de la répétition des chiffres — que j'ai décrite plus haut, en la considérant presque exclusivement comme une épreuve d'attention. — a longtemps été considérée et reste encore pour la plupart des expérimentateurs une épreuve de mémoire immédiate; or, comme le nombre de chiffres retenus croît régulièrement avec l’âge, entre 5 et 20 ans, on en a conclu avec une raison apparente que, contrairement à l'opinion populaire, les adultes ont meilleure mé-

moire que les enfants. Je crois que c’est juste le con-. traire de la vérité. L'enfant a plus de mémoire, l'adulte

plus d’attention, et l'homme mür, peut-on ajouter encore, plus de sens critique; l’expérience psychologique de répétition des chiffres a donc été mal interprétée, Biervliet est le premier auteur qui s’en soit aperçu, Il a distingué deux éléments, la plasticité, qui diminue avec l’âge, et la force d'attention, qui croît avec l’âge, et il conclut que si l'adulte retient plus de chiffres que l'enfant, c’est que laugmentation de son pouvoir d'attention compense, et au delà, la diminution subie par sa plasticité. Ce n'est là qu’une hypothèse, et Biervliet ne l’appuie d'aucun fait précis; mais l’hypothèse me paraît extrêmement vraisemblable. Ce qui la confirme, à mes yeux, c’est que des expériences toutes récentes, commencées par moi et continuées par Larguier, nous ont montré que lorsque des enfants et des

adultes apprennent des pièces de vers, les premiers en gardent le souvenir plus longtemps; c’est donc la preuve indéniable qu’ils ont une mémoire meilleure (1). J'étais donc parvenu, par la seule force de ces expériences, à

l'idée qu'il est nécessaire, dans toute mesure de mémoire

individuelle, de faire la part entre ce qui appartient à la mémoire et ce qui relève de l'attention. Puis, en creusant cette idée, je m'aperçus qu'il était facile de lui donner une application pratique; il suffisait pour cela de doser l'intérêt que l'expérience offrait au sujet. Sagissait-il de mesurer l'attention, il fallait que les éléments à retenir fussent dénués de tout intérêt, puisque l'attention suppose un effort dans le sens de la plus grande résistance. S’agissait-1l au contraire de mesurer la mémoire, il fallait rendre l'expérience intéressante, pour réduire au minimum l’effort d'attention. Les recherches qu'on va lire confirmeront le bien-fondé de cette distinction; ces recherches ont été faites bien avant que j'arrivasse à cette vue d’ensemble; je puis dire que maintenant toutes les contradictions passées sont expliquées, et tout me paraît clair, logique.

Je vais reproduire les expériences dans l’ordre où je les ai faites: de temps en temps, à titre de curiosité, je ferai suivre le compte rendu par l'interprétation qui m'avait d’abord paru la meilleure, pour qu'on puisse suivre au jour , le jour le travail qui s’est fait dans mon esprit.

J'ai dit, dans les lignes précédentes, que le test sur la

4 recherche des mots exposé dans le chapitre IT, semblait

indiquer que Marguerite a une meilleure mémoire qu’Armande. Cette constatation m'étonna.

Jusque dans ces derniers temps, quoique je sois leur professeur depuis dix ans et davantage, je n'avais pas remarqué entre elles une inégalité de mémoire : consta-

' » (1) Larguier, Année psychol., VIII, p. 185. Conf. Biervliet, Mémoire, p. 117.

tant que toutes deux, sauf de rares exceptions, savent parfaitement bien les leçons que je leur donnais à apprendre, je n'étais pas curieux de rechercher si l’une avait plus

de peine et mettait plus de temps que l’autre à apprendre

la lecon. Mais les tests de psychologie que je venais de faire ayant éveillé mon attention sur ce point, je m'adres-

sai à la mère des jeunes filles pour lui demander ce qu'elle

avait remarqué. Elle me répondit aussitôt, et sans hésitation, que Marguerite avait la meilleure mémoire, et qu'Armande éprouvait beaucoup de peine à apprendre par cœur. Cette observation confirmait jusqu'à un certain point mes précédentes expériences, et il ne m’en fallut pas davantage pour me persuader qu’il y avait réellement une grande inégalité de mémoire entre les deux sœurs.

Les expériences méthodiques que je fis d’abord confirmèrent entièrement cette vue.

Je commençai par une épreuve qui m’a toujours donné des résultats très net$, et que j’ai pris plaisir à répéter un

grand nombre de fois; cette épreuve consiste tout sim-.

plement à faire apprendre par cœur un morceau de prose ou de vers, en fixant le temps nécessaire pour cette étude, ou bien en fixant la longueur du morceau à apprendre; dans le premier cas, le nombre de mots appris donne une mesure de la mémoire; dans le second cas, la mesure est fournie par le temps dépensé pour apprendre. On woit combien cette méthode est simple; son mérite est de reproduire, en le précisant, un travail avec lequel tout écolier est familiarisé par un exercice quotidien. Qui donc n'a pas tous les jours, quand il est élève, une leçon à apprendre par cœur? Si la méthode est simple, elle n'en est pas, pour cette raison, plus employée. J'ai eu, ces temps derniers, l'occasion de m'entretenir avec beaucoup d'instituteurs qui ont adopté l'excellente pratique des dossiers d'élèves, et qui ont grand soin de consigner dans chaque dossier une appréciation sur la mémoire

Ve = nd 2 2 Do “re

de l'enfant. Dans les écoles. normales d’instituteurs, par exemple, où l’on cherche à donner aux élèves-maîtres des habitudes d'observation psychologique, on fait décrire à tour de rôle à chacun de ces élèves le caractère intellectuel et moral d’un fait qu'ils ont eu en observation pendant une semaine à l’école annexe; dans le petit plan d'études qui est tracé d'avance pour guider les pas de l'élève-maître novice, on a eu suin de faire une place à la mémoire, maïs on n'indique point comment cette fonction mentale doit être étudiée. J’ai parcouru une centaine de ces études de caractère; l'appréciation de la mémoire est généralement donnée en termes très vagues; elle s'appuie, lorsqu'on a senti le besoin de lui donner un appui quelconque, sur les notes de récitation. C'est bien chanceux; une note de récitation nous indique simplement dans quelle mesure l'élève sait sa leçon, mais elle ne nous renseigne pas sur la quantité d'effort que l'étude de la lecon a exigé; un paresseux à mémoire facile peut avoir une moins bonne note de récitation qu'un enfant studieux, à mémoire rebelle: il serait bien inexact de conclure simplement de la note à la mémoire. On pourrait faire encore beaucoup d’objections. Le plus simple, et le plus sûr, lorsqu'on veut connaître la mémoire d’un enfant, c’est de lui faire apprendre la leçon devant soi, en notant le temps, el en excitant suffisamment l’amour-propre du jeune sujet pour qu'il donne un bon effort (1).

(1) I est vraiment fâcheux qu’une expérience qui présente au pcint de vue pédagogique un si grand intérêt soit faite si rarement. Dernièrement Mme Chopin, professeur dans une école primaire supérieure de Paris, a bien xoulu, sur ma demande, faire apprendre des vers pendant 10 minutes, aux élèves de sa classe ; les élèves devaient en apprendre le plus grand mombre possible, et ensuite les écrire de mémoire, après les 10 minutes. Sous cette forme, l’expérience peut être faite collectivement en un temps

… irès court, sur une classe entière. Les résultats ont été très instructifs pour

le professeur, qui a eu la révélation d’inégalités imprévues de mémoire.

Une des élèves a pu en 10 minutes retenir 40 vers. Rien ne la signalait jusque-là comme ayant une mémoire remarquable.

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J'ai fait l'épreuve un grand nombre de fois sur Armande et Marguerite; je leur donnais à apprendre des vers; elles devaient en apprendre le plus grand nombre possible, en, un temps qui était indiqué d'avance, et qui était soit de 10 minutes, soit de 5 minutes seulement. C'était moi-même qui mesurais le temps d'étude et qui donnaïs le signal du commencement et de la fin. Mes sujets étaient toujours pris chacun à part, et isolés-ans, une chambre bien tranquille ; je ne leur parlais pas, et j’évitais même de les regarder pendant l'étude, de peur de les troubler; je notais leur attitude, j’appréciais leur degré apparent d'attention, en un mot j'essayais d'établir une observation complète. Quand le temps était écoulé, chaque enfant écrivait de mémoire tout ce qu'il se rappelait. J’évitais par là l'émotion

. Si fréquente de la récitation orale.

Les expériences sur la mémoire ne font point partie de la psychologie amusante ; elles rebutent les meilleurs courages; aussi, dans mes recherches sur mes fillettes, me suis-je appliqué à espacer les épreuves, autant que possible; celles dont je pourrais rendre compte s'espacent, sur une année entière, Il me paraît inutile de les reproduire toutes, à cause de leur conformité. Dans toutes, sans aucune exception, le nombre de vers que Marguerite apprenait par cœur, et écrivait exactement de mémoire, a été supérieur au nombre de vers appris par Armande; la différence a été constamment très grande, égale à peu près à la différence du simple au double. Naturellement, c'était le même morceau de vers que les deux jeunes filles apprenaient par cœur, et ce morceau était choisi de manière à ne pas présenter une difficulté spéciale de sens: Les morceaux ont été empruntés le plus souvent à des tragédies de Racine. La reproduction des passages que les deux sœurs apprenaient par cœur était faite pratiquement sans faute; par conséquent, nous n’avons pas à faire des calculs sur les erreurs, dont l'appréciation est toujours délicate, et

nous n'avons qu'à comparer le nombre de vers appris en

. un même temps.

Je citerai seulement quelques exemples. En octobre 14900 Marguerite et Armande apprennent la première scène d'Esther, à partir des 4 premiers vers, qu’elles connais-

— saient déjà; le temps d'étude est de 10 minutes, Marguerite

réussit à apprendre 16 vers et Armande en apprend seulement 8. La mémoire des deux sœurs est aussi persistante; 3 jours après, elles récitent sans faute les vers appris; 8 jours après, le 8 novembre, il en est de même, sauf qu’Armande a une longue hésitation et commet une faute, Marguerite a plusieurs hésitations et 2 fautes. Le 5 août 1901, six mois après, je leur fais écrire de mémoire le même morceau : Marguerite a un peu de peine, je suis obligé de souffler quelques mots, qu'elle souligne en rouge dans sa rédaction pour qu'ils restent reconnaissables ; le nombre de mots soulignés est de 25 : ils occupent presque tous le commencement d'un vers; et un vers entier est oublié; sauf ces oublis, les 16 vers sont présents. Armande, de Suite après sa sœur, est invitée à écrire de mémoire ce qu'elle se rappelle, elle écrit ses 8 vers, et je ne suis obligé de lui souffler que deux mots. Dans l'intervaile d’oubli qui a duré 6 mois, les deux sujets n’ont pas pu lire la tragédie d'Esther, car cette œuvre ne fait pas partie de leur petit bagage de livres scolaires. Je leur ai demandé à plusoeurs reprises si, dans l'intervalle, elles avaient songé à répéter les vers appris. Armande ne l’a jamais fait. Marguerite, une fois seulement, a récité les vers un soir en se couchant. D’après ce résultat, je me croyais en droit de conclure que si Marguerite a une plus grande vitesse d’acquisition que sa sœur, celle-ci a en compensation une mémoire plus tenace. Sur ce second point, je doute que cette conclusion soit juste; du moment que les morceaux appris par cœur en un même temps présentent une

» si grande inégalité de longueur, les sujets se sont placés

dans des conditions trop inégales pour qu’on puisse comparer la ténacité de leur mémoire. Ce qui confirme ma réserve, c’est la manière dont sont distribuées les lacunes de mémoire dans le morceau écrit par Marguerite; elle ra que 2 mots soufflés dans les 8 premiers vers, juste le même nombre de mots qu'Armande; et les autres mots soufflés sont dans les 8 vers suivants, qu'Armande n’a pas eu le temps d'apprendre pendant les 10 minutes d'étude que j'avais accordées. Le nombre absolu de mots conservés par Marguerite est donc beaucoup plus grand que le Dore absolu d’Armande.

Vers le mois de mars 1901, j'ai fait pendant une semaine, avec les deux jeunes filles, des essais sur les meilleures métlrodes pour retenir par cœur; j'employais comme

terme de comparaison la méthode naturelle; je consta-

tai encore qu'en un même temps Marguerite apprend un bien plus grand nombre de vers qu'Armande. Je ne cite point de détails, car ce serait trop long, et il s’agit FF étude d’un caractère tout différent.

Le 10 août 1901, je leur fais apprendre des vers dans leur recueil de morceaux choisis; le temps d'étude est réduit à 5 minutes. Marguerite apprend 16 vers et Armande seulement 8; la première commet 7 erreurs et la seconde seulement 3. Leur mémoire, à en juger par cet échantillon, est devenue plus rapide que l’année précédente, maïs la différence reste la même entre les deux sœurs.

Je citerai une dernière expérience, qui se distingue des autres en ce que j'ai obligé les deux sujets à lire et à répéter à haute voix, au lieu de le faire mentalement pendant l'étude du morceau. C’est la méthode préconisée par Miss Steffens (1); méthode qui a l’avantage de montrer comment, par quels procédés une personne apprend par cœur. Le temps accordé a été de 6’ 45. Marguerite à appris

(1) Voir l’article de Larguier, déjà cité. Do

mdr t-elle,

PT

> À. en

10 vers, et Armande en a appris seulement 4, qui ne se

- suivent pas, plus deux hémistiches détachés. Probablement

“elle a été gênée par la nécessité de répéter à haute voix,

“bien qu'elle ait prétendu le contraire. Marguerite, qui s'est “vivement plainte de cette nouvelle méthode, a donné des

résultats bien meilleurs. En regardant de près le graphique des récitations et des répétitions mentales que j'ai écrit pendant l'expérience, on voit qu’Armande et Marguerite ont appris, comme presque tout le monde, par le procédé

“des petits paquets; elles lisent un vers ou deux, puis le

— répètent mentalement, recourent au livre quand la répéti-

tion mentale est hésitante, lisent ensuite un troisième vers et l'enchaiînent au précédent, dans la lecture et dans la répétition mentale ; je n’insiste pas davantage, trouvant que ce n'est pas là ce qui fait la différence entre les deux sœurs. La différence caractéristique, c'est qu'Armande, quoiqu’elle apprenne plus lentement, se donne plus de mal, elle fait un plus grand nombre de lectures que sa sœur.

Ainsi, sans entrer dans le détail, on peut compter le nom-

bre total des lectures et le nombre total des répétitions men-

“tales. Chez Marguerite les lectures montent à 49 vers et les

répétitions mentales à 60 (ce qui ne veut pas dire, bien en-

L tendu, qu’on a lu 49 vers différents, ou identiques; le nombre est calculé, sans tenir compte de l’individualité des vers;

ainsi une personne qui, pour apprendre 2 vers, lit le premier 8 fois et le second 2 fois, aura fait, d'après la règle de calcul que nous adoptons, des lectures se montant à 5 vers); chez Armande, les lectures montent à 76 et les répétitions “à 63; ces chiffres sont supérieurs à ceux de Marguerite; et probablement ils sont encore trop faibles, car Armande

inst et répétait si vite que j'avais peine à la suivre, et % que je n’ai pas eu probablement le temps de noter toutes

hi à apprendre qu’un bien plus petit nombre de vers que Mar- —…guerite, tout en les répétant un plus grand nombre de fois,

qe aux

Or.

ses lectures et répétitions. Or, comme Armande n'a réussi

on ne peut guère attribuer la différence des résultats à la nonchalance d’Armande ou à de la mauvaise volonté —" ce qui du reste, ne me paraissait nullement probable ; et, encore une fois, je me crus autorisé à conclure qu'Armande a une moins bonne mémoire que sa sœur. | | Tout allait bien, tant que je me bornaïs à cette première forme d'expérience, et les résultats arrivaient chaque fois, tels que je les avais prévus et désirés, nets et concordants. Mais tout changea lorsque je m’avisai de faire une petite modification. Au lieu de faire apprendre par cœur des séries de vers, je voulus faire appreñdre des séries de mots détachés, des substantifs écrits les uns à la suite des autres et ne présentant par leur liaison aucun sens: C’est une méthode que j'ai décrite autrefois dans un article publié en collaboration avec Victor Henri et qui nous avait servi principalement à distinguer la mémoire des sons et la mémoire des idées (1). J’écrivis avec soin, en caractères lisibles, des listes de noms communs (la plupart désignant des objets usuels et bien connus) et je lus ces listes” de mots, sans intonation, avec une vitesse déterminée, à mes deux jeunes filles, après les avoir averties qu'elles devraient écrire de mémoire tous les mots qu’elle se rap pelleraient. C’est une expérience que j'ai répétée un grand nombre de fois, au cours d’une année, et de temps en temps" je la modifiai légèrement, tantôt les mots étaient lus par moi, tantôt ils étaient présentés au sujet, qui devait les lire et les étudier pendant un temps donné, tantôt les séries comprenaient 20 mots, tantôt elles en comprenaiïent 40: J'ai répété cette épreuve 7 fois, avec des intervalles de plu“ sieurs jours, de plusieurs semaines, et même de plusieurs“ mois. Mon insistance provenait de ce que je n’obtenais nulilement les résultats attendus. Je partaïs de ce fait que Marguerite a une meilleure mémoire, et par conséquent je supposais qu’elle retiendrait un plus grand nombre de mots,

1) Année psychol., I, p. 1.

-que sa sœur. Or, le nombre de mots retenus était à peu près le même de part et d’autre, et les différences en plus ou en moins étaient tout à fait insignifiantes.

Voici des exemples, Expérience faite le 5 mars 1901. Je dis les 20 mots suivants :

Fusil, mouchoir, corbeau, potage, guignol, tendresse, “ chimère, statue, canon, lilas, souci, théâtre, piaisir, . prairie, folie, parfum, chapeau, fumée, regard, police. Armande écrit de mémoire, aussitôt après les 12 mots suivants : : Police, regard, chapeau, chagrin, fusil, mouchoir, | théâtre, tendresse, souci, parfum, fumée, canon.

% Marguerite écrit 12 mots, ce ne sont pas les mêmes plaisirs, tendresses, prairies, chapeau, police, fusil, mouchoir, guignol, canon, folies, lilas, théâtre. Les pro- “cédés employés pour se rappeler me paraissent analogues. ES dit qu’elle a tâché de se rappeler les mots les M uns après les autres en les répétant, ou bien en trouvant “un certain rapport entre les mots. L’explication de Mar- “euerite est à peine différente. « J'ai tâché, dit-elle, quand tu dis un mot, de me le représenter comme un objet que

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fi

“pas réussi à savoir si les deux sœurs emploient un procédé “mental différent. Ce qui me parut plus important, c'est Mqu'Armande se rappelle un aussi grand nombre de mots que Marguerite. Je m'attendais à ce que Marguerite en | ,retint le double.

Je cite encore : uñe expérience de 20 mots faite le 18 . décembre 1900; ces, mots ont été lus par moi exactement “en 80 secondes. Marguerite en retient 11, Armande 11 Maussi. Une autre fois, (24 août 1901) je ne lis pas la série de 20 mots, je la laisse sous les yeux de mes sujets, qui doivent Métudier pendant 1 minute. Marguerite en retient 11 et Ar- . mande en retient 11 aussi. Dans cette expérience, Ar- À (mande répète plusieurs fois qu’elle n'ose pas écrire tel ou tel

“uot, parce qu'elle craint que ce ne soit pas celui du texte.

“je connaissais. » Malgré plusieurs interrogations, je n’ai-

Même résultat le lendemain, 25 août 1901, Sur 20 mots que je leur lis, chaque sœur en retient exactement TL.

On sera sans doute surpris de la régularité de ces résultats. Enfin, pour terminer la démonsträtion je composé une série de 40 mots que mes deux sujets doivent étudier pendant 3 minutes avant de les écrire de mémoire; da ce dernier effort de mémoire, Marguerite a été un peu supérieure, elle se rappelle 25 mots, tandis qu'Armande ne peut en écrire que 19.

Il est évident que cette série d'épreuves sur la mémoire des mots détachés donnaït des résultats en contradiction avec la série précédente, où les sujets devaient apprendre des suites de vers. Les contradictions de ce genre ne sont pas rares en psychologie individuelle; et, d'ordinaire, om est obligé de les abandonner sans les résoudre; si j'avais! fait ces recherches par exemple sur des enfants d'école, je me serais probablement arrêté devant la difficulté, faute de temps pour l’étudier de près. Ces échecs découragent beau= coup les débutants. Heureusement pour moi, les deux jeu* nes filles qui me servent de sujets ont été complètement à ma disposition pendant les loisirs de leurs vacances ef je suis arrivé, par de longs tâtonnements, à comprendre comment il se fait que Marguerite, bien qu’elle parût avoir meilleure mémoire que sa cadette, ne réussit pas mieux que celie-ci à retenir des séries de mots. \ Le procédé auquel on doit avoir recours pour concilie ÿ deux séries d'expériences qui, quoique de même nature apparente, sont contradictoires, consiste à rechercher ce que donneraient des expériences intermédiaires, faisant la transition entre les deux extrêmes. .

Le procédé est long, il exige quelque DRE mais je le crois très sûr.

La différence entre les deux épreuves à concilier consis= tait principalement en ceci : dans un cas on avait à apprendre des vers, c’est-à-dire des mots qui faisaient appel

à la mémoire textuelle, littérale — dans l’autre cas on avait à apprendre des mots sans suite, dont l’ordre n'avait pas Depvince d'autre part, l'étude de la pièce de vers était oursuivie jusqu’à ce que celle-ci fût sue par cœur, tandis qu dans l’épreuve des mots, on se bornaït à retenir tout “ce qui restait d’une seule audition ou d’une lecture hâtive. … Comme type intermédiaire d'expérience, je choisis l'étude de morceaux de prose facile, pris dans des romans, et je fs deux essais différents; l’un consistait à lire à une seule fois le morceau, puis à faire écrire de mémoire ce que Ton se rappelait, l’autre consistait à faire faire l’étude du morceau de prose, comme si c'était une pièce de vers, en demandant à ce qu'il fût appris littéralement par cœur. Je donne de suite le résultat que j'ai obtenu. Après une seule audition, les deux sœurs en écrivant de mémoire font “des copies qui sont sensiblement équivalentes; elles en ‘reproduisent exactement le sens. Au contraire, lorsque je leur demande d'apprendre le morceau par cœur, Marguerite seule parvient à une reproduction à peu près textuelle; Armande, malgré ses efforts, substitue constamment ses propres expressions à celles du texte.

« Je vais donner un exemple type de chacune de ces deux expériences. Les deux expériences, pour être plus comparables, portent sur des morceaux de prose empruntés au même roman, le délicieux Nicolas Nickleby de Dickens.

Ê 1" type d'expérience. — Rédaction après une seule audition. Le morceau que je lis aux deux jeunes filles est le suivant :

ré Nicolas avait fait sa toilette. Newmans Noggs lui-même avait fait “aussi quelques frais. Son habit, qui ne s'était jamais vu à pareille ‘fête, présentait un ensemble de boutons presque complet, et les “épingles, qui faisaient l'office de reprises perdues, étaient attachées assez proprement. Il portait son chapeau d'un air coquet, avec son mouchoir, dans le fond de la forme: seulement, il y en avait un bout chiffonné, qui pendaït par derrière comme une queue, et dont

re

Le de 18 cer on Dit

on ne peut faire honneur à l'esprit inventif de Noggs, entièrement, innocent de cet embellissement fortuit. %

Il ne s'en apercevait même pas, car l'état d'excitation de ses nerfs le rendait insensible à toute autre chose que le grand objet de leur expédition. L

A l’époque où l'expérience fut faite, on lisait en famille, à voix haute, tous les soirs, le premier volume du roman; les deux jeunes filles connaissaient donc bien les person nages, elles étaient déjà familières avec le style ironiqueh de Dickens, maïs elles n’avaient point encore lu le passage en question, qui est tiré du 2° volume (p. 115 de la tra= duction française). Je lus le passage en 45”, aux deux en-« fants à la fois (le 24 août 1901).

Reproduction de mémoire, écrite par Marguerite |

Nicolas avait fait un bout de toilette. Newmann lui-même avait fait, quelques frais, son habit avait ses boutons presque au complet, et les épingles servaient de reprises perdues; il avait mis son mouchoir dans le fond de son chapeau sans s'apercevoir qu'un bout chiffonné pendait par derrière, ressemblant à une queue, mais il ne s’en apercevait pas dans l'état de grande surexcitation où leur expédition les À avai mis, L

Reproduction de mémoire, écrite par Armande.

Nicolas avait fait toilette. Newman Nogg aussi avait fait quelques frais. En effet son habit ne manquait pas trop de boutons, les épingles. assez proprement raftachées tenaient lieu de reprises perdues.

Il portaïñt eoquettement son chapeau au fond duquel il avait mis | son mouchoir dont un bout dépassait par derrière, ce qui faisait l'effet d’une queue.

Il ne faut pas attribuer ceci à l'esprit ingénieux de Nogg. ral qu'il ne s’en doutait même pas, tant il était oceupé par le but de leur expédition.

Malgré la difficulté qu’on trouve à doser l'exactitude €e deux reproductions écrites, qui n’emploient pas les mêmes mots que le texte, il me paraît évident que, dans cette épreuve, la balance de l'exactitude ne penche pas davan-…

tage du côté de Marguerite que du côté d'Armande. Il en est tout autrement dans l'épreuve qui suit:

De jype d'expérience. — Le passage à apprendre par cœur est le: Suivant: « Le corridor du café de l'hôtel était le théâtre du désor-

“ûre, et on y voyait rassemblé tout l'établissement, habitués et domes-

tiques, sans compter deux cochers et valets d'écurie. Ils formaient le cercle autour d'un jeune homme auquel on pouvait donner, d’après sa mine, deux ou trois ans de plus qu'à Nicolas, et qui ne paraissait pas s'être contenté des provocations dont nous venons de parler tout à l'heure; il fallut qu'il eût poussé bien plus loin son indignation, car il n'avait plus à ses pieds que des bas, et l’on voyait seulement, non loin de là, une paire de pantoufles à la hauteur de la tête d’un personnage inconnu, étendu tout de son long dans un coin vis-à-vis,

et qui avait tout l'air d'avoir été premièrement couché par terre par

un coup de pied bien appliqué, puis ensuite souffleté gentiment avec

L les pantoufles.

Le temps d'étude accordé est de 5 minutes; les sujets en sont prévenus d'avance. Les sujets sont avertis qu'ils deivent reproduire mot à mot. Chacun est pris isolément (27 août 1901).

Reproduction de mémoire, écrite par Marguerite.

Le corridor du café de l'hôtel était le théâtre du désordre et l’on y voyait rassembié tout l'établissement, habitués et domestiques, sans compter deux ou trois cochers et valets d'écurie. Ils formaient le cercle autour d'un jeune homme auquel on pouvait donner d’après sa mine, 2 ou 3 ans de plus qu’à Nicolas, il ne s'était pas contenté dès provocations dont nous venons de parler tout à l'heure.

11 fallait qu'il eût poussé bien loin l’indignation, car il n'avait plus dans ses pieds que ses bas, et ses pantoufles se trouvaient non loin

… de là à la hauteur de la tête d'un personnage couché tout de som

long dans un coin vis-à-vis.

Marguerite a lu et appris avec beaucoup d'application, articulant les mots à voix basse, selon son habitude. Elle a négligé d'écrire les derniers mots du texte, parce qu’elle

ne s’en rappelait plus le mot à mot, mais seulement le sens.

Reproduction de mémoire, écrite par Armande.

Le corridor du café de l'hôtel présentait le théâtre du désordre,

habitués et domestiques étaient rassemblés sans comptés deux ou trois cochers et valets d’écurie. Ils faisaient cercle autour d'un jeune homme qui &’après sa mine paraissait avoir deux à trois ans de plus que Nicolas. Seulement, il ne s'était pas contenté des simples. dont nous avons parlé tout à l'heure. Il avait dû pousser son indignation plus loin, car ses pieds n'avaient que les chaussettes et l’on voyait de simples pantoufles à la hauteur de la tête d'un individu inconnu couché tout de son long à terre, vis-à-vis et qui semblait avoir reçu d’abord un coup de pied bien appliqué et ensuite souffleté avec les pantoufles.

Je m'attendais à ce qu’Armande, obligée de reproduire textuellement le passage, se contentât d'apprendre un très petit nombre de lignes, comme elle l'avait fait pour les vers; mais elle a au contraire essayé d'apprendre le paragraphe entier quoiqu’on ne lui aït pas imposé cette tâche; et sur mon interrogation directe, elle m'a du reste répondu qu’elle avait compris qu’on lui demandait seulement d'apprendre tout ce qu'elle pouvait. Le nombre de lignes appris est donc égal et même un peu supérieur à celui de Marguerite; mais, en revanche, le mot à mot n'y est pas; la reproduction de Marguerite est littérale, celle d'Armande est infidèle, comme mot; notre jeune sujet a souvent remplacé les tournures du texte par d'autres tournures de son invention, que j'ai mises en italiques.

Ceci nous montre, soit dit en passant, que, lorsqu'on cherche à mesurer des mémoires individuelles, il n’est pas du tout indifférent d'employer tel ou tel procédé. Les auteurs n’ont pas pris garde à ce point. Ils emploient tantôt la mémoire littérale d'une pièce de vers, ou la répétition immédiate de chiffres, tantôt la reproduction du sens d’un récit entendu une seule fois. Ce qui prouve que ces divers genres de mémorisation ne sont pas équivalents, c'est qu’avec la mémoire littérale des vers Marguerite se montre bien supérieure à Armande, tandis que, pour les autres épreuves, elles sont sur un pied d'égalité. |

Je place ici un fait d'observation, qui sans doute ne fera pas avancer d’un pas le problème que nous soulevons, mais

- qui montrera tout au moins que ce problème est bien réel.

J'ai remarqué, pendant que je donnais mes leçons habituel-

. les à ces deux jeunes filles que Marguerite a plus de mé-

moire que sa sœur.

Je leur donne souvent un exercice de littérature et de style, qui consiste à écrire de mémoire 3 ou 4 pages d’un bon auteur qu'elles doivent d’abord lire et étudier avec soin : leur rédaction est d’ordinaire un résumé, dans lequel elles doivent mettre seulement les idées essentielles du

texte ; or, les rédactions de Marguerite sont constamment

plus longues, plus copieuses que celles d'Armande, et en

outre elles contiennent un beaucoup plus grand nombre de phrases et d'expressions littérales ; elle est portée à reproduire textuellement le mot ou la phrase, tandis qu’Armande se contente d’en donner le sens général; il en résulte que la rédaction de Marguerite est précise, tandis que celle d’'Armande reste vague. J'en veux citer un exemple. : Un des sujets de rédaction donnés tout récemment avait pour objet la lettre dans laquelle M°° de Sévigné décrit

à sa fille la mort de Turenne: cette lettre a 81 lignes dans

le livre de Morceaux choisis publié par Colin (p. 261). La rédaction d'Armande a 51 lignes de 6 mots, soit 212 mots, celle de Marguerite 45 lignes de 9 mots, soit 405 mots. Je signale en passant qu’Armande a l'écriture plus läche, moins serrée que celle de sa sœur, et aussi plus penchée; plus exactement, l'écriture de Marguerite est tout à fait droite, et celle d'Armande est un peu penchée. Aïnsi, la copie de Marguerite est plus copieuse, elle est environ plus longue d’un quart.

Pour rendre compte que la mémoire littérale de Marguerite est supérieure à celle d'Armande, je découpe un passage (pris au hasrd) dans la lettre de M"° de Sévigné, et je reproduis en dessous le passage correspondant dans la rédaction des deux jeunes filles.

Modèle: — Vraiment, ma fille, je m'en vais bien encore vous par-

ler de M. de Turenne. Mr° d'Elbeuf, qui demeure pour quelque jours x

chez le cardinal de Bouillon, me pria hier de dîner avec eux deux pour parler de leur affliction. M®* de La Fayette y était. Nous fimes bien précisément ce que nous avions résolu; les yeux ne nous séchérent pas. Eile avait un portrait divinement bien faït de ce héros, dont. tout le train était arrivé à onze heures. Tous ces pauvres gens étaient en larmes, et déjà tout habillés de deuil. Il vint trois gentilshommes, qui pensèrent mourir en voyant ce portrait; c'étaient des cris qui

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