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Les résultats des tests précis mais étroits que nous venons d'employer nous amènent à cette conclusion que M Marguerite est, comme pouvoir d'attention, Supérieure à | sa sœur. Avant de discuter cette conclusion, je crois intéressant de mettre ici ce que les observations de tous les jours m'ont appris sur ce point. J'ai observé que d'ordinaire Armande est plus étourdie que Marguerite.
Etourdie, voila un mot bien vague. Il m'a semblé que souvent Armande oublie une commission qu'on lui a donnée, une recommandation qu’on lui a faite; peut-être est-elle moins soignéuse pour ranger ses affaires, et moins regardante pour économiser l'argent de sa bourse. Est-ce parce qu'elle a une force moindre d'attention? Je croirais plutôt qu'elle est plus insouciante que sa sœur, moins sensible, par exemple, au petit ennui d’un objet « perdu ou égaré.
Je trouve un fait significatif dans des notes anciennes, prises quand Armande n'avait que six ans. On avait condamné pour un temps une porte de Fappartement. Marguerite l'apprit très vite, et ne s’y trompait pas, tandis M qu’Armande continua longtemps à aller. vers la porte condamnée. Croyant d’abord à un défaut de mémoïre de sa part, je l’interrogeai, et elle m'’apprit que « cela lui était bien égal de se tromper ». Bien souvent, on attribue à une perte de mémoire des distractions et étourderies de ce genre, qui sont simplement des preuves d’insouciance.
Autre fait. (te
Marguerite, quand elle entreprend un travail auquel elle n’est pas habituée, a une tendance à se méfier d'elle-même; elle hésite, se désole, elle est persuadée d'avance qu elle ne réussira pas.
Ce trait de caractère fait contraste avec l’assurance habituelle d’Armande. Le contraste se produit non seulement pour une expérience de psychologie, mais pour n'importe . quel travail intellectuel, et même pour un exercice physique un peu difficile, un tour d'adresse en bicyclette. Marguerite a donc moins de confiance en elle-même, ce sentiment la fait hésiter parfois dans l'exécution de l’acte, elle est lente, elle wa cependant pas un doute et une hésitation persistants. Ce n’est pas tout. Hésitante au début, Marguerite montre ensuite beaucoup de continuité et régularité dans le travail; elle est patiente, capable d’un effort soutenu, elle a de l'esprit de suite. C'est le contraire d’Armande; plus hardie, celle-ci se rebute plus vite devant une tâche monotone, elle se décourage, et ne continue le travail que de mauvaise grâce, et seulement si on l’y contraint. Ce n'est pas, à mon avis, qu'elle soit incapable d’un effort continu; je pense que la cause de cette diminution assez rapide d'activité provient d’une humeur changeante. Donc, Marguerite est hésitante et appliquée, Armande est hardie, maïs facilement découragée.
Il me paraît incontestable que, dans leur ensemble, ces observations sont d'accord avec les résultats précis des tests. Examinons maintenant ces résultats en eux-mêmes et voyons jusqu'à quel point il est prouvé que les deux sœurs ont un pouvoir inégal d'attention.
Une première objection est toute de détail, et ne nous arrêtera pas longtemps. Nous avons vu que Marguerite a donné dans deux épreuves des signes d’énervement qui contrastaient avec le calme parfait d’Armande,.
A-t-on le droit d’en conclure que Marguerite a plus de tendance que sa sœur à l’énervement, à la surexcitation, à l'incoordination? Peut-être; mais, dira-t-on, ce sont là des expressions bien vagues; et, de plus, ceci est l’objection grave, il faut remarquer que les énervements de Marguerite survenaient dans les moments de grands efforts intellec-
tuels; si Armande ne s’énervait pas, c'est tout simplement M qu'elle ne se donnait pas la peine de l'effort. Malgré ces réserves et ces atténuations, il demeure toujours vrai que nos tests ont découvert une différence importante dans l’état émotionnel des deux sœurs pendant l'effort volontaire.
Seconde objection : nous avons montré que Marguerite est supérieure à Armande dans les tests d'attention. Attention, objectera-t-on, c'est vite dit; le mot est bref et som= maire, et on n’a peut-être pas le droit de l'appliquer sans commentaire à des expériences aussi complexes que les nôtres. Ainsi, les temps de réaction sont présentés comme une mesure de l’attention volontaire; on admet que plus une même personne est attentive, plus ses réactions sont courtes; et cela est vrai, sans doute, d’une vérité moyenne; mais la durée des temps de réaction n’est pas influencée seulement par la concentration de l'attention, elle dépend aussi d’une qualité individuelle qui n’a point de relation avec l’attention, cette qualité est la vitesse naturelle des mouvements; une personne lente réagira moins vite qu’une personne aux mouvements vifs, quand même* les deux prêteraient une forte dose d'attention aux signaux. J’ai en observation une dame, qu a naturellement des mouvements très lents, et qui a des temps de réaction de 20 centièmes de seconde.
De même, la répétition des chiffres, quoiqu'elle soit avant tout sous la dépendance de l'attention, doit être influencée par le développement spécial de la mémoire des chiffres, ce qui fait que j'ai vu Inaudi répéter de suite une série de soixante chiffres, tour de force qui certainement fait honneur à sa mémoire plus encore qu’à son attention.
Le test consistant à barrer des lettres est moins connu dans sa nature, mais probablement si on le connaissait exactement, on découvrirait qu’il met en jeu certaines fonctions spéciales qui sont distinctes de l'attention. Ainsi aucun
test n'est d'attention pure; constamment, une autre fonc-
tion y est engagée. Comment, dès lors, faire la part de
l'attention, et dire que lorsqu'un sujet, comme Marguerite, triomphe dans l’un de ees tests, il doit cet avantage
à Ia force de son attention? Voilà l’objection, elle a, ce
me semble, une portée générale. Je crois facile d’y ré-
…pondre. Un test d'attention, pris isolément, ne peut pas
donner de conclusion relative au degré d'attention d’une
personne; cela est juste; maïs si un ensemble de tests
d'attention, qui sont de nature très variée, et qui sollici-
“tent des fonctions bien différentes, donnent des résultats
meilleurs pour un sujet que pour un autre, il est permis en conclure que l'élément commun de tous ces tests,
… c'est-à-dire l'élément d'attention, est plus développé chez “lun des sujets. C’est le cas qui se présente; la supériorité
du pouvoir d'attention de Marguerite n’est pas douteuse, puisqu'elle se manifeste dans les tests d’attention les plus éifférents.
Dernière objection. Nous avons dit souvent qu'Armande ne faisait pas un grand effort de volonté dans les expé-
“riences qui l’ennuient ou qui se prolongent trop; cette
attitude était bien manifeste pendant les temps de réaction par exemple. Il en résulterait que ce qui a manqué à Ar-
… mande c’est moins la volonté que la bonne volonté ; elle
a peut-être un grand pouvoir d'attention, mais elle ne veut
pas s’en servir, elle peut, maïs elle ne veut pas. Une
telle conclusion, si elle était démontrée, n'ôterait rien de
l'intérêt de notre recherche; après avoir bien réfléchi à mes résultats, je ne m'y rallie pas; je ne crois pas qu'il y ait
Pt
une opposition très grande entre ne pas pouvoir et
ne pas vouloir, c’est surtout une opposition de mots. Du moment qu'Armande, dans aucun test d'attention, ne fait
jamais un effort aussi vigoureux que ceux de sa sœur,
cest pour moi la preuve qu’il n’est pas dans sa nature de
… faire des efforts aussi grands ; remarquons, en effet, que:
pour les temps de réaction elle n’a jamais donné au moins
une série un peu courte; il y a eu nonchalance régulière, constante, sur toute la ligne, et non une de ces défaillances accidentelles auxquelles les plus énergiques se laissent aller. J'admets donc, tout en faisant la part de la sensibilité à l'ennui, du défaut de bonne volonté, et autres facteurs accessoires, etc., qu’il existe une différence constitutionnelle entre le pouvoir d'attention des deux sœurs.
Si enfin on compare ces deux enfants aux enfants d'école, chez lesquels j’ai fait aussi des recherches sur l'attention, on remarquera qu'Armande est sensiblement dans la moyenne comme force d'attention, c’est Marguerite qui est très supérieure à la moyenne.
Pour conclure : la psychologie individuelle peut aujourd’hui faire une mesure de l'attention, maïs c’est à la condition d'employer un ensemble de tests et d'interpréter tous les renseignements fournis par l’attitude mentale des sujets, leurs réflexions et leurs réponses. Ce serait une erreur de croire qu'il existe une petite expérience matérielle permettant de mesurer rapidement l'attention comme sn compte le pouls.