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mots que le sujet a écrits avec une pensée, dont il se rappelle l'existence, mais il ne sait plus ce que c'est. C'est de la même manière que le matin au réveil on se dit: Je suis sûr d'avoir rêvé, mais on ne se rappelle rien autre. Ce genre de souvenir abonde chez Armande; 3° les mots que le sujet a écrits « machinalement » ou « comme on aurait écrit autre chose », ce sont soit des mots dont le sens n’a rien de particulier, soit des mots dont la signification, au contraire, est bien faite pour frapper l'esprit. Ainsi Ar-
mande a écrit machinalement, dit-elle, c'est-à-dire sans
penser à rien, le mot assassinat.
Je cite un certainnombre de ces mots inexpliqués.
Mots inexpliqués écrits par Marguerite : table, cheval, âne, assiette, cuiller, papier, nappe, café, sentier, bras, neige, livre, lèvres, genoux, laine. Ê
Ce sont presque toujours des mots usuels, et dont le sens n’a rien d’assez frappant pour accrocher l'attention au passage.
Mots inexpliqués écrits par Armande : habit, poule, poisson, courrier, cheval, bouteille, chemin, crayon, terrain, tiroir, tempérament, regard, moquerie, lourd, terrasse, séchoir, métier, sortir, mouchoir, ornements, cadeau, jupe, personnage, envoie, orange, orage, courage, chef-lieu, vis, crochet, rapidité, presses, compatir, interroger, ehaud, ange, eyele, écriture, clef, etc. etc.
Les mots précédents ne sont pas aussi usuels que ceux de Marguerite; la différence est assez nette. Cette différence est la même que l’on trouve lorsqu'on compare deux séries quelconques de mots écrits par les deux sœurs : c’est donc surtout une différence de vocabulaire, et le seul fait intéressant à relever, c'est que cette différence de vocabulaire se conserve même pour les mots inexpliqués.
La proportion de ces mots inexpliqués n’est pas la même dans l’idéation de mes sujets. Chez Marguerite, leur importance est insignifiante, sur 320 mots qu'elle a écrits,
il n’y en a que 15, soit 1/20, dont elle me peut pas rendre compte; et encore, ces 15 mots appartiennent-ils principalement aux premières séries qu’elle a écrites. A mesure que l'expérience s’est poursuivie, Marguerite a dû faire une plus grande attention aux mots qu'elle écrivait, parce qu'elle savait d'avance qu’elle aurait à répondre à mes questions, si bien que de la 1'° à la 16° série, on ne trouve que 4 mots qu’elle n’a pas réussi à expliquer. Elle a du reste déclaré à plusieurs reprises qu’en écrivant elle songeait aux explications qu’elle aurait à donner. Chez Armande, le nombre total de mots inexpliqués est beaucoup plus grand, il est de 84, soit presque 1/3 et cette proportion ne diminue pas sensiblement au cours de l’expérience. Je note tout de suite que lorsqu’Armande ne peut. pas répondre à mes interrogations par autre chose que « je ne sais pas », elle paraît très contrariée, et même honteuse, comme quelqu'un qui est en faute, Ce sentiment de confusion est si fort chez elle que j'ai été obligé plusieurs fois de la rassurer, en lui affirmant qu’on a le droit d'oublier, et que, du reste, elle est toujours libre de faire l'expérience comme elle l'entend.
Il y a donc entre les deux sœurs une différence très grande; l’une, Marguerite, fixe beaucoup mieux que sa sœur l'attention sur le sens de ce qu’elle écrit. Mais ce n’est là qu’une différence de fait, et il reste à en donner une interprétation psychologique, ce qui est fort difficile. D'où vient la différence?
Je trouve cinq explications, qui me paraissent également possibles, et entre lesquelles j’hésiterais beaucoup à choisir :
L’amnésie.
La rapidité de l'écriture produisant linconscience du sens des mots qu’on écrit. R
L'état de distraction.
Le goût du verbalisme.
Un défaut de précision dans l'esprit.
1° L'amnésie. C'est l'explication la plus simple et la plus directe. On n’interroge le sujet sur le sens des 20 mots que lorsque la série est écrite, et comme les interrogations sont longues et minutieuses, il s'écoule parfois un temps assez long, dix minutes et davantage, entre le moment où le mot a été écrit et celui où on doit en rendre compte. Supposons deux sujets qui ont une mémoire de force très inégale; celui qui a le moins de mémoire sera le moins capable d'expliquer la pensée qu'il a eue pendant quil écrivait sa série de mots. Armande serait-elle dans ce cas? Son fort contingent de mots inexpliqués s’expliquerait-il par un défaut de mémoire, défaut tout relatif bien entendu, et n'existant que par comparaison avec sa sœur? Peut-être cette explication est-elle juste, au moins en partie, car, d’une part, nous apprendrons bientôt qu’Armande est celle qui a le moins de mémoire, et, d'autre part, nous avons son témoignage, d'après lequel elle accuse presque toujours sa mémoire quand eïle est incapable d'expliquer un mot.
2° La rapidité de l’écriture; il est constant qu’Armande écrit ses mots beaucoup plus rapidement que Marguerite, et cette rapidité doit entraîner l’automatisme, en ôtant aux mots écrits le temps qui leur est nécessaire pour éveiller des idées. J'ai fait autrefois quelques observations sur ce point en étudiant des enfants d'école, et j'ai vu que si on leur recommande d'écrire les 20 mots avec une grande rapidité, on imprime à tout le travail un caractère très net d’automatisme, et les mots sont écrits sans que le sujet ait le temps de réaliser leur sens.
Cette question méritait une étude spéciale. J'ai fait. quand toutes les séries précédentes étaient terminées, de nouvelles expériences dans lesquelles les fillettes recevaient la recommandation d'écrire la série avec leur maximum de vitesse; de cette manière, on résolvait deux questions
en une seule fois : 1° on constatait si la différence de vitesse des deux sœurs se maintient quand toutes deux faisaient des efforts volontaires pour aller vite; 2° on examinait quelle influence les changements de vitesse exercent sur la nature et la signification des mots écrits.
J'ai fait l'expérience le 8 octobre; j'ai prié tour à tour chacun de mes deux sujets d'écrire une série avec Vitesse maxima, et une autre série avec une très grande lenteur. Voici d’abord les temps :
Vitesse maxima. Vitesse minima.
Marguerite Ari 3945
Armande 1m20 3m13
Ainsi, Marguerite, quand elle s’en donne la peine, est aussi rapide qu'Armande; sa vitesse naturelle est inférieure à celle d'Armande, sa vitesse maxima est équivalente. Ce fait montre d’abord qu’il n’y a pas une relation nécessaire entre les deux vitesses, et ensuite qu'il ne faut pas attacher trop d'importance à la différence de vitesse des deux sœurs.
Voyons, en second lieu, l'influence des changements de vitesse sur la nature des mots écrits.
Commençons par Marguerite : dans l'épreuve rapide il y a 7 mots inexpliqués, soit 35 .%, tandis que sa proportion habituelle est de 4,6 %; dans l'épreuve lente, il ny a qu’un seul mot inexpliqué. Donc, la rapidité a produit de l’automatisme. Résultat facile à comprendre, sinon à prévoir. Marguerite a remarqué d'elle-même que si elle est pressée, elle écrit les mots n'importe lesquels, sans choisir, sans s'arrêter à leur sens. Chez Armande aussi, la hâte a produit l’automatisme. « Je pense moins ce que j'écris, » remarque-t-elle spontanément. Et, en effet, presque tous les mots de la série rapide sont inconscients : il y en à 16, ou 80 %, proportion qu’elle n’a jamais atteinte, quand elle écrit de son allure ordinaire : dans ce cas, le
nombre de mots inexpliqués est de 28 %. Avec la lenteur il n’y a plus que 5 mots inexpliqués. En résumé, le plus ou moins de rapidité à écrire exerce une influence incontestable sur la signification des mots écrits; le fait le plus saillant, c’est que les mots à signification inconsciente augmentent; l'augmentation est de 1 (série lente) à 7 (série) rapide) pour Marguerite; et de 5 (série lente) à 16 (série . rapide) pour Armande. Mais remarquons que, malgré ce changement de vitesse, chacun de nos sujets conserve assez bien son type mental; rapide ou lente, Armande écrit toujours un plus grand nombre de mots inconscients que Marguerite dans les mêmes conditions; il est donc vraisemblable que la vitesse de l'écriture n’est pas une explication suffisante.
3° L'état de distraction. Armande, c’est un fait constant, s’absorbe moins que sa sœur dans un travail quelconque; elle est plus facilement distraite; or, la distraction produit l’automatisme.
4° Le verbalisme. Nous trouverons dans maïnte expérience qu'Armande a, bien plus que Marguerite, du goût pour le verbalisme; son attention se fixe volontiers sur le mot comme mot, et la preuve, c’est qu’il lui est arrivé assez souvent d'écrire des mots dont elle ne connaît pas le sens.
5° Un défaut de précision. I1 y a, chez Armande, comparée à sa sœur, un certain laisser-aller de la pensée, un besoin moindre de se rendre compte, un souci moins accentué de donner des réponses nettes et précises; le vague ne lui déplaît pas. C’est encore une raison pour qu'elle ne cherche pas à dégager le sens de ce qu’elle écrit.
Voilà beaucoup d’interprétations différentes; nous trouvons un peu de vérité dans chacune, et nous n'osons choisir entre elles; notre doute montre d’une manière * curieuse combien, en psychologie, l'interprétation du résultat expérimental le plus précis peut rester flottante:
or, quelle est la valeur d’un résultat, quand il ne peut pas être interprété? |
2° Noms d’objets présents
Le second groupe est formé par des noms d'objets qui
sont dans la pièce où l'on fait l'expérience. Il est arrivé
très souvent à Marguerite de jeter un coup d'œil autour d’elle et d’écrire les noms d'objets qu’elle voit sur la table, sur les murs, ou autour d'elle; souvent, elle cherche volontairement des noms d'objets autour d'elle. elle emprunte parfois des noms d'objets à la personne de l’expérimentateur, elle écrira son lorgnon, son œil, sa maïn, etc.; parfois encore elle note les bruits qu’elle entend, des pas daps la pièce voisine, un roulement de voiture dans la rue; parfois aussi elle écrit les noms d'objets qu'elle porte sur elle, ses vêtements, diverses parties de sa personne.
Cette influence du milieu extérieur sur l'idéation de Marguerite a été considérable; il n’y a pas moins de 120 mots (environ le 2/5 de tous ceux qu’elle a écrits) qui sont simplement des noms-d’objets environnants; le nombre de ces objets a même augmenté au cours de l'expérience. Armande a écrit aussi un certain nombre de noms d'objets présents; mais ce nombre est bien plus faible. Marguerite en a 120, et Armande seulement 30; de plus, à mesure que l'expérience se répétait, Armande a diminué le nombre de ces mots, ce qui est juste le contraire de ce qu'a fait sa sœur. On pourrait encore remarquer qu'Armande a quelquefois écrit des mots qui n'étaient pas des noms d'objets présents, mais qui étaient suggérés par eux; ainsi, le papier posé sur la table où elle écrit l’a fait penser à parchemin et elle a écrit ce dernier mot ; nous avons groupé dans la même catégorie ces diverses espèces de mots; si on faisait la distinction, le nombre 30, qui représente les: mots d'objets environnants écrits par Armande, seraït encore diminué.
Voici quelques-uns de ces mots.
Mots nommant des objets extérieurs, et écrits par Mañguerite. na Ensrier, colle, lampe, phonographe, rouleau, porte-plume, fauteuil, porte-jupe, cheveux, guêpe, serrure, escalier, livre, tableaux, oreilie, main, bouton, breloque, lorgnon, tapis, plafond, cheminée, journal, boîte, châssis, œil, pendule, candélabre, tiroir, clef, parapluie, boîte d'allumettes, photographe, crayon, poule, dépêche, parquet, papier, agenda, presse-papier, couleur, nez, sourcil, appareil, clef, vase, marbre, carton, acajou, étoffe, agrafe, etc., etc.
Mots nommant des objets extérieurs, et écrits par Armande. — OEil, presse-papier, plan, encre, couleur, allumette, feu, horloge, letire, buvard, point, plume, enveloppe, chapeau, fauteuil, fenêtre, feuille, ongle, bahut, tableau, bague, dessin, dorure, etc.
Les mots ne diffèrent point.
Il n’est pas facile de se rendre compte pour quelle raison une personne cherche si souvent son inspiration dans le milieu extérieur, tandis qu’une autre personne puise de préférence dans son propre fond.
On peut trouver deux raisons différentes à cette tendance : 4
1° On est à court d'idées.
Il est certain que lorsqu'une personne ne trouve plus de mots à écrire, elle jette un coup d'œil autour d'elle, et cherche de nouveaux mots en regardant les objets; la vue de ces objets la tire d'embarras, et tantôt, elle nomme simplement les objets qui sont sous ses yeux, tantôt elle reçoit de ces objets une suggestion d'idées. Ainsi, dans mes expériences sur les enfants d’école, j'ai remarqué que ces enfants écrivent très vite les premières séries de mols en regardant continuellement leur papier; mais quand ils ont écrit les 20 premiers mots, ils se ralentissent, ils cessent de paraître absorbés, ils regardent autour d’eux; et c'est à ce moment-là que le nombre des mots désignant des objets présents augmente dans les séries. Il est donc évident que ce recours au monde extérieur trahit une
idéation mise à sec. Chez Marguerite, cet embarras s’est
produit souvent, car elle ne cessait de répéter, certains jours : « Je ne sais plus qu'écrire », elle regardait ensuite autour d'elle, et elle écrivait un nom d'objet présent. Je l'ai interrogée sur ce point, et elle m'a dit © qu'il lui semble que c'est plus facile » d'écrire les noms d'objets présents. Par conséquent, si on faisait état de ces deux raisons, on devrait conclure que le fait de nommer beaucoup d'objets présents provient d'un peu de paresse d'esprit, ou encore de ce qu'on est à court d'idées.
2° On est observateur.
Il y a des intelligences qui sont ainsi faites qu'elle ne perdent jamais le contact avec le monde extérieur; elles vivent d'observations; Marguerite me paraît bien être de ce type; d’autres tests nous montreront très nettement qu'elle appartient au type observateur. Les deux explications précédentes ne sont pas contradictoires, peut-être
renferment-elles toutes deux une part de vérité.
8° Mots s’appliquant à ‘a personne
En relisant les mots écrits par mes deux sujets, j'ai eu l'occasion de faire une remarque qui m'a paru assez importante pour mériter une mention spéciale; cette remarque porte sur l’idée de la personne. Cette idée, chacun de nous la possède; elle nous accompagne partout; à tout moment, nous avons le sentiment de notre être physique et moral, et nous rapportons à cet être nos états de conscience, nos volitions et nos sensations. C’est une question intéressante, maïs fort obscure encore, que celle de savoir en quoi consiste cette idée de la personne, avec quels. éléments elle est faite, et quel rôle elle remplit dans nos opérations mentales. C’est surtout la méthode pathologique qui a servi à éclairer cette question, et on sait que Janet, d’après ses études sur les hystériques, a admis que nos actes inteMectuels sont accompagnés d’une perception
personnelle, ou attribution à notre moi du phénomène de! conscience qui vient de s’accomplir; ce serait par défaut | de cette perception personnelle que s’expliqueraient beau- | coup de désordres de la sensibilité et du mouvement chez | les hystériques. Chez les scrupuleux, en revanche, la préoc- | cupation exagérée de la personne donne lieu à des désordres |} d’une nature toute différente.
On ne croirait pas, à première vue, que notre test de 20 mots à écrire pût donner quelques renseignements sur ce sentiment de la personnalité. Cependant, le fait est exact. Nous avons vu que Marguerite écrit un très grand nombre de noms d'objets présents; elle en a une proportion de 39 %, beaucoup plus grande que la moyenne de sa sœur Armande, qui est de 10 %. Or, parmi les objets appartenant au milieu extérieur, j'ai compté ceux qui concernent le sujet lui-même, son corps et ses vêtemenis par exemple. Ces objets personneis sont très rares dans les séries de mots écrits par Armande; ils sont, au contraire, assez fréquents chez Marguerite. J'en trouve 15, disséminés dans presque toutes les séries; ces mots s’appliquent tous à sa personne ou à des parties de son costume; je n’ai pas fait entrer dans la liste les objets qui lui appartiennent, comme sa bicyclette, et qui sont au moins aussi nombreux; peut-être devrait-on les compter, car ils sont probablement inspirés par la même idée, et sont comme une extension de sa personnalité. Ce que nous possédons, alors surtout que nous avons un sentiment vif de notre droit de propriété, ne fait-il pas partie de nousmêmes? Il est donc intéressant de irouver dans cette expérience sur la recherche des mots quelques signes semblant démontrer chez l’aînée des deux sœurs une préoccupation de son existence et une attention particulière aux objets qui lui appartiennent.
En cela, Marguerite ne fait, du reste, que se conformer à la règle commune. Son cas est le même que celui des
élèves d'école primaire. Ceux-ci, très fréquemment, nom= ment des objets qui font partie de leur personne, ou qui leur appartiennent.
C'est plutôt Armande qui fait exception à la règle, car, quant à elle, je constate qu'elle n’a jamais nommé un objet lui appartenant, il n'y en a pas un seul dans les 300 mots écrits.
J'ignore si on pourrait appliquer ces remarques à d'autres personnes, surtout des adultes, si prompts à prendre l'adaptation de défense; et il est possible que si un adulte n’emploie jamais le mot je dans nos tests, il ne faudrait y voir qu’un mouvement secondaire de réflexion et d'arrêt.
En ce qui concerne nos deux fillettes, je crois très intéressant de remarquer que le test sur l’idéation donne parfaitement raison aux observations de tous les jours. Il est constant que Marguerite est plus attachée que sa sœur aux objets qui lui appartiennent; elle s'en occupe davantage, elle les range avec plus de soin, et elle regrette bien plus vivement leur perte ou leur destruction. Ce sont là ds faits précis; et il me paraît bien curieux qu'ils marquent leur trace dans un test sur l’idéation.
4° Souvenirs
C'est le groupe le plus important, celui qui donne son caractère à l'expérience, et lui imprime un cachet d'intimité. Nos deux jeunes filles, en écrivant les mots, se sont représenté un grand nombre d'objets qui leur sont familiers, et un grand nombre de leurs souvenirs personnels; avec ce qu'elles ont écrit, surtout avec ce qu'a écrit Marguerite, on pourrait presque reconstituer leur existence: la maison, le jardin, les maisons et les rues du voisinage. les personnes amies, les connaïssances, les petits événements quotidiens, les promenades à bicyclette, des détails sur le village de S... où elles habitent l'été et sur F…., la
ville voisine où elles vont presque chaque jour en promenade, voilà ce qui forme la matière de ces souvenirs. Nous groupons sous ce terme de souvenir, en l’opposant ie notions générales, tout ce qui a un caractère de particularisation, par exemple la représentation d’un événement particulier ou d’un endroit connu.
Voici quelques mots-souvenirs. Ils sont peu intelligibles sans doute par eux-mêmes; s'ils n'étaient pas commentés, ils n’indiqueraient pas un souvenir plutôt qu’une idée abs-
traite. j
Mots-souvenirs écrits par Marguerite. — Bicyclette, chien, casserole, soupière, voiture, tasse, fourchette, piano, afrique, maison, vinaigre, lait, chocolat, mouton, chignon, rideau, diligence, écurie, arbre, trappe, ferme, four, gâteaux, pharmacie, tramway, hall, chemin de fer, grille, rue, jardin, tombeau, peuplier, etc., etc.
Mots-souvenirs écrits par Armande. — Lapin, chaîne, silence, culsine, renard, volcan, pompe, volant, ardoise, buffet, ligne, pigeon, perdrix, herbe, pantin, sanglier, royal, marche, chien, prune, glace, hiver, salamandre, marmotte, laisse, gélatine, fémur, graisse, brosse, etc., etc.
La nature même des mots n'indique nullement qu'ils ont été écrits automatiquement ou qu'ils étaient pris dans le sens de souvenirs. Il est donc très important d'interroger le sujet et de lui faire dire quel sens il attache à chaque mot.
Il est certain que la personnalité de l’expérimentateur a eu une énorme influence sur la nature des mots écrits; si ces jeunes filles ont donné une si grande abondance de souvenirs intimes, c'est que d’abord je connais ces souvenirs, et elles pouvaient me les expliquer rapidement; en second lieu, elles n'étaient retenues dans leurs explications par aucun sentiment de réserve. J'ai fait aussi écrire des séries de mots à des élèves d'école primaire; les souvenirs personnels de famille y étaient toujours en tout petit nombre, ce que j’explique par l'embarras où auraient été ces élèves pour expliquer des événements de famille
à un étranger; ces souvenirs étaient remplacés par d’autres, relatifs à l’école et à la rue. En outre, on trouvait souvent dans leurs séries de mots un élément qui manque ici presque complètement, les souvenirs d’érudition, par exemple des mots d'histoire, de géographie, de science. Il est certain qu’une personne en expérience s'adapte à L'expérimentateur, et que les élèves d'école primaire m'ont surtout traité en professeur — d'où leurs souvenirs d'érudition, tandis que les deux fillettes n’ont vu en moi que le parent; le personnage professeur s'était effacé. Peut-être y a-t-il aussi une autre raison. J'ai remarqué que ces deux fillettes n’utilisent pour ainsi dire jamais des souvenirs de leurs leçons; elles savent un peu d'histoire, de géographie, de physique, d'histoire naturelle; ces notions ne paraissent pour ainsi dire jamais dans leurs conversations, en dehors des heures de classe.
J'ai remarqué le même fait chez plusieurs femmes du monde, possédant leur brevet supérieur, et dont la conversation ne laisserait jamais soupconrer ce fonds solide d'instruction, ce qui ne les empêche pas, bien entendu, d’être des femmes intelligentes et fines. Il semble que ce qu'on leur a appris est resté à part dans leur intelligence, ne s’est pas mêlé au cours de leurs idées, bref n’a pas été assimilé.
Le nombre des mots-souvenirs écrits par les deux. sœurs est très différent, bien que la répétition des expériences eût dû égaliser les nombres, s’il n’y avait eu là qu'un fait accidentel. Marguerite a écrit 172 mots-souvenirs et Armande n'en a écrit que 88; ici encore, nous rencontrons une différence absolument nette, et on sera tenté de l’attribuer à ce fait qu'Armande a une moins bonne mémoire que Marguerite; mais cette explication ne suffit vraiment pas; une inégalité de mémoire, si forte qu'elle soit, n’explique pas comment Armande, qui est passionnée pour la bicyclette, n’a presque jamais écrit de
mots se rapportant à la bicyclette, tandis que Marguerite en a écrit un très grand nombre. Je crois qu'il est plus vraisemblable d'admettre que c’est là une différence de préoccupation; c'est surtout l’crientation des idées qui est en cause. En tout cas, les séries de mots écrites par Marguerite sont mieux documentées en faits que les séries de sa sœur.
Il y: a une distinction de date à faire entre les souvenirs; par convention, nous appellerons récents ceux qui sont relatifs aux vacances et remontent à une période de deux à trois mois en arrière du jour où se fait l'expérience; nous appellerons anciens ceux qui remontent plus loin. Dans les séries de Marguerite, dominent les souvenirs récents, de trois mois au maximum; je compte 139 souvenirs récents pour 33 souvenirs anciens; Armande a renversé la proportion, elle a évoqué 58 souvenirs anciens et seulement 30 souvenirs récents.
Je suppose que cette différence doit être considérée comme une conséquence d’une autre différence psychologique que nous avons déjà signalée. Marguerite, avonsnous vu, reste en contact avec le monde extérieur, son attention n’abandonne pas la réalité; nous avons dit que c'était là peut-être une preuve de l'esprit d'observation, en appuyant surtout notre interprétation sur les résultats d’autres tests, que nous décrirons plus loin. Maintenant n'est-il pas vraisemblable que les souvenirs récents ne sont guère qu’une observation prolongée, une rallonge mise à l'observation actuelle? Les souvenirs anciens, exhu-
més après plusieurs années de conservation, n’ont pas le même caractère. Il est naturel que Marguerite, qui est l'observateur, invoque surtout ces souvenirs récents, qui se distinguent à peine de l'observation actuelle, tandis qu’Armande, qui ne craint pas de perdre le contact avec la réalité ambiante, s'enfonce résolument dans le passé le plus lointain.
5° Abstractions
Nos sujets, n'ayant reçu aucune culture philosophique; ne peuvent comprendre que confusément le sens des mots général et abstrait; et nous ne chercherons pas dans ce chapitre à pénétrer leur pensée; nous nous en tiendrons à une constatation très sommaire; ce qui est évident pour moi qui les ai interrogés, c'est que, dans un certain nombre de cas, l’idée qui leur vient n’est point particularisée; leurs idées abstraites et générales se distinguent des souvenirs en ce qu’elles ne correspondent point à un objet individuellement déterminé; c’est dans ce sens seulement que nous prendrons les mots abstrait et général, au moins provisoirement.
Voilà la forme la plus fréquente sous laquelle mes deux filles ont donné une signification générale ou abstraite aux mots. C’est le cas le plus fréquent, ce n’est pas le seul. De iemps en temps, Armande a donné un sens un peu différent, que je n'avais pas prévu, que je n'ai pas compris, et que, par conséquent, je n'ai nullement suggéré; Armande, dans ces cas spéciaux, et très rares, pensait à quelque chose de bien particularisé, mais elle pensait à l’ensemble, et non au détail. Ainsi, une fois, elle: a l’idée du règne de Napoléon et des gloires de l'empire. C'est une idée d'ensemble, dans laquelle aucun détail n’émerge.
Chez Marguerite, le nombre des idées générales constitue une minorité infime, elle a écrit seulement 12 mots à signification abstraite sur 320; ces mots se rencontrent dans les premières expériences; après la sixième, elle n’en écrit plus un seul. Pour le dire en passant, Marguerite, au cours des expériences, n’a pas cessé d’accentuer son type d'idéation; à la première épreuve, elle réunissait presque toutes les catégories de mots; puis elle en a éliminé une bonne part, ne conservant que deux catégories
principales, auxquelles nécessairement elle a donné une importance croissante, les mots suggérés par les objets présents et les mots souvenirs. Armande n’a point accentué par l'exercice son type d’idéation; il était tout aussi net au début. Sur
Elle a écrit un nombre considérable de mots abstraits; elle en a 70, presque autant que de mots-souvenirs, et bien plus que sa sœur, qui n'en à que 12. Nous verrons plus loin qu'Armande a écrit beaucoup de mots qui, pris en eux-mêmes, dans leur sens usuel, sont abstraits; il est donc intéressant de constater qu’il y a pour elle une relation entre le vocabulaire et la nature de l’idéation.
Un exemple fera bien saisir la différence qui existe entre l’idéation d'Armande et celle de Marguerite. Supposons qu’elles aïent toutes deux l’idée d’énumérer les difrérents objets contenus dans une maison; et cette idée, elles l'ont eue, en écrivant des séries de 20 mots, Marguerite choisit l'exemple particulier d’une maison qu’elle connaît, elle visite cette maison mentalement, et nomme les objets par le souvenir. Armande, au contraire, pense à une maison quelconque, indéterminée, et elle énumère des objets qu'elle saït exister dans une maison quelconque.
J'ai été étonné de rencontrer une idéation abstraite chez Armande; étant persuadé qu'elle avait beaucoup d'imagination, je m'attendais à ce qu’elle donnât une grande abondance d'images détaillées et précises: or, des images abstraites sont, par leur nature même, pauvres en détail, et elles restent le plus souvent très vagues, au témoignage de notre sujet. Pour expliquer un fait inattendu, on recourt à une foule d'hypothèses. J'ai supposé d’abord que c'était par paresse qu’Armande avait une idéation abstraite; il me semblait que ses images restaient abstraites parce qu’elle ne les poussait pas à fond, parce qu’elle ne se donnaït pas la peine de les préciser, parce qu'elle ne faisait pas un effort pour voir clair dans son
esprit. Je me suis encore imaginé que la rapidité avec laquelle elle écrivait ne lui laissait pas le temps de changer ses images abstraites en images concrètes. Maïs toutes ces raisons sont bien petites, à mon avis, pour produire des effets aussi grands; et je préfère me contenter d’admettre que bien réellement Armande a une idéation plus abstraite que sa sœur.
Voici quelques exemples de mots à sens abstrait :
Mots à sens abstrait écrits par Marguerite : mandoline, cuir, marchepied, fiacre, haridelle, glace, heure, temps, paille, pavé, laine, question. ;
Mots à sens abstrait écrits par Armandr : ortie, travail, cratère, faiblesse, étau, dentition, langue, avoir, ronger, rat, souris, pureté,
tente, légèreté, nouveau, année, parchemin, ouverture, tristesse, mélan-
colie, ennui, malheur, souvenir, chaleur, etc.
Pour arriver à une interprétation satisfaisante de Pidéation d’Armande, il faut, ce me semble, rapprocher les mots inexpliqués et les mots abstraits. Ces deux catégories de mots sont très abondantes dans les séries de cette fillette, et peut-être sont-elles de nature analogue, Armande possède un certain nombre d'aptitudes qui sont à noter. D'abord, je trouve chez elle quelques mots qu'elle écrit sans les comprendre, ce qui suppose une attention tournée vers les mots, le don de s’assimiler les mots, bref un développement de la faculté verbale auquel je donnerai le nom de verbalisme (1).
Un autre faït nous démontre son verbalisme, c'est que dans des expériences que je citerai plus loin sur les associations d'idées, Armande emploie souvent des associations verbales, bien plus souvent que sa sœur. Si nous ajoutons à ces traits précédents une certaine négligence du sens, une tendance à se contenter d'idées vagues, un
() Proposons ici une définition de mots. Le verbalisme se distingue du Psiltacisme en ce que les mots qu’on emploie ne sont pas nécessairement dénués de sens pour celui qui s’en sert.
Le
CE QU'ON PENSE At
besoin faible de se rendre compte, un goût peu décidé pour la précision — j'exagère dans tout ceci le type mental de mon sujet, pour mieux faire saisir une pensée — on comprendra comment Armande paraît avoir un si grand nombre d'idées abstraites ou générales. Quant à la question de savoir si ce sont là réellement des idées abstraites et générales, nous Fexaminerons dans un chapitre spécial.
: 6° Imagination
J’appelle mots d'imagination ceux qui réunissent un des caractères du souvenir à un des caractères de l’abstraction. Les créations de l'imagination ressemblent au souvenir en ce qu’elles sont détaillées et précises, et elles ressemblent à l’abstraction en ce qu'elles ne correspondent à aucun fait ou objet extérieur, qui aurait été perçu antérieurement.
A l'inverse, on peut dire que les choses fictives ne sont pas des souvenirs parce qu'elles sont fausses, et ne sont pas des abstractions parce qu’elles sont détaillées.
Je vais citer plusieurs exemples de mots d'imagination, tous empruntés à Armande.
Connaïssance. — A pensé à quelqu'un qui perd connaissance, une jeune fille étendue sur un on ce n’est pas un souvenir.
Emietter, nourrir. — A pensé à des personnes imaginaires qui émiettent du pain et nourrissent des oiseaux.
Craintivement, épouvante, panique, peur, résultat, encombrement, chaussée, piéton. — A vu des gens cernés, qui ne pouvaient pas fuir. C'était dans une ville, à Paris, c'était une épouvante de foule; a vu la chaussée du boulevard Montparnasse envahie par beaucoup de monde.
Papillon, aubépine, fleur. — A pensé à un papillon jaune blanc, dans un coin de forêt où nous étions allés la veille et où nous avions garé nos bicyclettes. Elle ne l'avait pas vu, ce papillon, il n’est pas un souvenir, c’est une œuvre
d'imagination. Elle a continué à se représenter cette partie du bois, et elle a pensé qu'il y avait des aubépines, ce qui, dit-elle, est tout à fait faux.
Voiture. — À vu une voiture renversée, près d'un pont, à Paris; il y avait beaucoup de monde autour.
Elle se rend compte que c’est imaginaire,
Route, soleil. — A pensé à une route imaginaire, qui montait sous un soleil brûlant; c'était une route en plein champ, et il n’y avait pas d'ombre.
Bouquet. — A pensé à un bouquet de fleurs ou de fruits suspendu à un arbre, dans un petit sentier à Meudon. Le bouquet est imaginaire, le cadre est fourni par le souvenir
Toutes ces descriptions n’ont point été données d'un jet, mais arrachées mot à mot par mes questions. Le seul caractère propre à ces images, caractère tout subjectif, c'est que le sujet est persuadé que l’image est irréelle, ne correspond point à un souvenir.
Parfois, la fiction est si peu développée qu'on hésite sur sa nature et qu’on se demande si ce n’est pas tout simplement une abstraction. La distinction avec lé souvenir ne m'a jamais présenté de difficulté, car mes deux sujets ont été constamment très affirmatifs, pour localiser et dater lès souvenirs; mais la distinction avec l’abstraction est au contraire très difficile, et souvent arbitraire. Exemple: Armande écrit peluche, et elle s'est représenté un fauteuil de peluche bleue, qu’eile n’a jamais vu; c'est bien une image fictive, puisque le fauteuil est inventé; c'eût été une image abstraite, si Armande s'était représenté de la peluche comme étoffe, sans rien y ajouter, sans préciser aucun détail de forme. ;
Chez Marguerite, jamais, dans aucun cas, il ne s’est produit d’image fictive; et je crois du reste que cette pénurie d’images fictives dans l'expérience de recherche des mots est la règle commune; Marguerite, à ce point de vue, se rapprothe de l’ensemble des autres personnes sur
lesquelles j'ai fait les mêmes expériences. Chez Armande, les images fictives sont nombreuses; j’en compte 23, elles sont presque aussi nombreuses, par conséquent, que les noms d'objets présents. Elles ont apparu dès la seconde expérience et se sont montrées tantôt rares, tantôt abondantes, avec beaucoup d'irrégularité; elles ont disparu dès la 11° expérience; et jusqu’à la 15°, je n’en ai plus noté une seule, Malgré l'incertitude que présente la distinction entre les imagés abstraites et les images fictives, je suis bien persuadé que comme développement des images fictives il y a une très grande différence entre les deux sœurs. Il peut paraître assez inattendu de rencontrer chez une même personne à la fois de l’abstraction et de l’imagination, Cela déroute; car, d’après les notions qu’on a généralement admises en psychologie, il y a comme unc antithèse entre l'esprit d'imagination et l'esprit d’abstraction. Ribot, dans son livre sur les Idées générales, a longuement développé cette idée; les imaginations, ce sont les artistes, les femmes, les enfants, tous individus doués d'une riche vision intérieure, chez lesquels la forme des personnes, des monuments, des paysages, surgit nette, bien délimitée. Au contraire, chez les abstracteurs, théoriciens, savanis, la tendance est toujours vers l'unité, les lois, les généralités. Bien qu'on fût sans doute quelque peu embarrassé de dire sur quels documents expérimentaux et sérieux repose l’antithèse qu’on établit d'ordinaire entre l'imaginatif et l’abstracteur, je crois cette antithèse trop vraisem- .blable pour la mettre en doute à la légère; et je pense qu'il est nécessaire de faire ici une distinction entre deux genres d’abstractions. Quand je remarque qu'Armande, une fillette de 13 ans, à une tendance très nette à l’idéation abstraite, j'entends par là tout simplement que ses images sont pauvres en détails particuliers et précis, et ne se particularisent pas, maïs ce n’est pas à dire que cette enfant ait le goût de la spéculation abstraite, qu’elle
aime le raisonnement abstrait et le comprenne facilement. Autre chose est l’image mentale appauvrie par défaut de mémoire et formant passage à l'imagination, autre chose est l'aptitude au maniement des idées abstraites. Du reste nous examinerons plus loin si les idées que nous avons décrites chez Armande sous le nom d'idées abstraites ne sont pas tout simplement des idées embryonnaires.
Résumé de la classification précédente, sous la forme de coefficients.
Le parallèle que nous venons de faire entre les deux sœurs a montré combien il existe d'opposition entre leurs natures; Armande a une idéation plus rapide que Marguerite, et aussi plus abondante, puisqu'elle sent moins le besoin de chercher des inspirations dans le monde extérieur. Son attention est moins bien fixée sur le sens des mots qu'elle écrit, elle prend une conscience moindre du sens de ces mots, et elle est moins capable d'en donner une explication. Ses images de souvenir sont beaucoup moins abondantes, ce sont surtout les souvenirs récenis qui sont pauvrement représentés, mais, en revanche, il y a chez elle un développement considérable d'images générales et abstraïtes, et, de temps en temps, apparaiïssent des images entièrement fictives.
Ces différences, je voudrais leur donner une forme plus précise, en employant le procédé des coefficients, qui m’a déjà servi à exprimer les degrés inégaux de suggestibilité qu’on rencontre chez les différentes personnes (1). Ce procédé est applicable à l’idéation, sous des réserves que j'ai déjà indiquées ailleurs; je les résume ici, en disant que le chiffre n’est qu'une étiquette, un symbole brutal, et ne sauraït dispenser d’une analyse approfondie, ni FES interprétation, toujours délicate.
O@) Suggrstibilité, p. 103.
Pour calculer le coefficient de la mémoire, de l'imagination, de l’abstraction, il suffit de rapporter le nombre des souvenirs, des images abstraites et fictives au nombre total des mots écrits, ce nombre total étant rendu égal à 100. Ainsi 15 % d'imagination signifie que, sur 100 mots écrits, il y en a 15 qui relèvent de l'imagination.
Le tableau suivant indique ces divers coefficients; il n’ajoute rien à notre texte; il synthétise sous la forme précise du chiffre nos principaux résultats.
ÿ MARGUERITE ARMANDE Coefficient d'observation ................ 31,9 140
Coefficient d'inconscience .......:...... 4,6 28
Coefficient de mémoire ................. SEvE 29,3 Coefficient d’abstraction ................ 3,1 23,3 Coefficient d'imagination ................ 0 7,6
Ces coefficients, il importe de le rappeler, devraient exprimer des faits bruts, mais le nom qu'on leur donne suppose une interprétation; il est bien. difficile d'éliminer les interprétations en psychologie. Rappelons qu'à propos de chaque coefficient, il y a au moins deux interprétations possibles, et ces deux interprétations sont opposées lune à l’autre. Ainsi, le coefficient d'observation repose sur le fait brut qu’on a écrit un certain nombre de noms d'objets présents; ce fait peut recevoir deux interprétations; ou bien il indique une préoccupation du monde exterieur, ou bien il est le signe qu’on est à court d'idées; donner à ce coefficient le nom de coefficient d'observation, c'est choisir la première interprétation et repousser la seconde qui consisterait à poser un coefficient de richesse d’idéation. De même pour le coefficient de mémoire; écrire un grand nombre de mots-souvenirs peut prouver l’exubérance de la mémoire, ou la pauvreté en imagination et en idées générales; enfin écrire des mots sans se préoc-
cuper de leur sens, coefficient d’inconscience, signifie
qu’on a le goût artistique des mots rares, qu’on a une ten-
dance au verbalisme, ou bien qu’on n’a pas un besoin impérieux de se rendre compte des choses, qu'on a dû laisser aller dans la pensée, qu’on glisse au lieu de s’appesantir, ou, encore, qu’on a plus d’amnésie que d’inconscience, et | ainsi de suite; la vitesse avec laquelle on écrit la série de 20 mots signifie que les idées viennent avec abondance sous la plume, ou tout simplement qu'on ne discerne pas parmi tout ce qui vient, et qu'on manque de réflexion. S
Nous avons été amené à choisir parmi ces interprétations opposées, maïs il ne faut pas oublier que notre choix reste un peu arbitraire, malgré toutes les bonnes raisons que nous avons données à l’appui, et que nous donnerons encore. rh
Nos coefficients sont calculés sur 600 mots écrits par les deux sujets; et je me suis demandé s’il était bien utile de prolonger autant cette expérience, et si, en s’en tenant aux premières données, par exemple aux 60 premiers mots écrits par chacun des sujets, on aurait abouti à des con:clusions sensiblement différentes. Je donne un tableau où j'ai calculé le nombre total des différentes catégories de mots qui se rencontrent dans chaque série de 60 mots pour les deux sœurs.
MARGUERITE
Objets présents. Inexpliqués. Souvenirs. Abstractions. Imaginations.
ire séance. 15 9 32 4 © 2e —— 23 2 28 6 Q SE — 31 1 20 2 0 4° == 28 3 29 0 0 5° — 17 0 43 (0) 0:
ARMANDE 1r° séance. 6) 23 3 21 3 2 — 10 18 8 8 43 mie 4 42 20 19 5 Ê LE 5 14 35 5 2 5° — 3 18 22 17 0
Marguerite est caractérisée par l'attention portée aux objets extérieurs et le développement de souvenirs réels. Or, dès la 1'° expérience, ces traits étaient bien visibles, ces deux catégories de mots dominaient; les mots inexpliqués et les mots abstraits étaient très faiblement représentés. La suite de l'expérience a eu simplement pour effet de faire disparaître, après les avoir amoindris, les mots inexpliqués et abstraits; l'effet de la première épreuve a donc été comme exagéré; mais, même en se tenant à cette première épreuve, on serait arrivé à la même conclusion, — avec moins de certitude, il est vrai.
Armande a eu des résultats beaucoup moins réguliers que sa sœur, et c'est d’abord cette irrégularité qui est bien mise en lumière par la prolongation des expériences. Ainsi, les mots d'objets présents, les souvenirs, les abstractions, les actes d'imagination varient beaucoup en nombre d’une expérience à l’autre; mais ce qui est toujours vrai, c’est que chez elle les mots inexpliqués et les mots abstraits prédominent; la somme des mots inexpliqués et des mots abstraits est toujours (sauf 1 cas) supérieure à la somme des souvenirs et des mots d'objets présents; c’est juste le contraire chez sa sœur,
Ainsi, d'une part, l'observation, la conscience précise, les souvenirs récents, voici ce qui domine chez Marguerite; tandis que, chez Armande, on trouve les souvenirs anciens, les idées vagues, la demi-conscience, et l'imagination fantaisiste. Ne percevons-nous pas déjà ici l'esquisse de deux types intellectuels bien différents (1)?
(1) Un an après (3 sept. 1901) je répète les mêmes expériences sur les deux sœurs, et je trouve: dans la série de Marguerite, 12 noms d’objets présents, 4 souvenirs, 4 mots abstraits et 1 mot écrit inconsciemment. Cette abondance des mots présents et des souvenirs est fréquente chez elle. Armande a : 4 noms d’objets présents, 3 souvenirs, b mots inconscients et 8 mots absiraits. On voit que c’est toujours à peu près le même type d’idéation, et l'annee qui vient de s’écouler n’a guère apporté de changement.