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CHAPITRE XIV

La vie intérieure

On donne le nom d’infrospection à la connaissance que nous avons de notre monde intérieur, de nos pensées, de

nos sentiments ; quant au monde extérieur, matériel, commun à tous, nous le connaissons par nos organes des sens, nous l’étudions dans notre mémoire, nous le construi-

sons avec notre raisonnement; mais nous n'avons pas un

mot pour désigner l'orientation de notre connaissance vers le monde extérieur, opposée à la connaissance de nousmêmes; je propose le néologisme d’externospection. Ces mots, introspection et externospection, expriment donc des attitudes tout à fait différentes, et supposent aussi Ve qualités d’esprit bien différentes.

Dans nos expériences de psychologie, on passe sans cesse de l'introspection à l’externospection, et pour ainsi dire sans avoir conscience de tout ce qu’il y a pe en dans ce changement de point de vue.

Prenons l'exemple de la perception extérieure. Je per-

çois un objet, Raconter ce qu'est ou ce que me semble être l'objet que perçois, donner des renseignements sur sa forme, sa structure, sa couleur, sa position, c’est prendre le point de vue objectif, social, c'est s'occuper spécialement du monde extérieur, c’est faire de l’externospection; au contraire, revenir sur moi-même, sur ce que j'éprouve, faire le détail de mes sensations, expliquer comment, par des raisonnements, des interprétations, des souvenirs, je

percois cet objet, c’est me mettre à un point de vue subjectif, c’est faire de l'introspection.

Il existe une expérience de psychologie où la distinction de ces deux points de vue apparaît très clairement. C'est une expérience de toucher. Je l’ai étudiée très longuement, et puis en donner le détail. On pose sur le dos de notre main deux pointes de compas, en dehors de notre vue, et on nous demande : Combien de pointes? Voilà une question qui paraît très précise; non, elle est tout à fait équivoque; elle a deux sens différents; ou bien on veut deman-

‘der : Combien de pointes existe-t-il en ce moment qui tou-

chent votre peau? ou bien : combien de pointes distinctes sentez-vous? Il ne faut pas croire que cette distinction soit une subtilité; elle est au contraire fort importante.

La première question porte sur un fait objectif, visible à l'œil : le nombre de pointes qui piquent la peau; la seconde question porte au contraire sur un fait subjectif : le nombre de pointes qu'on sent distinctement. Ce n’est pas du tout la même chose. Il ne faut pas croire que l’on admet comme fait objectif tout simplement ce que l’on sent, et qu'il se fait une traduction littérale et servile du subjectif en objectif ; il ne faut pas croire que si on ne distingue pas les deux pointes, on répondra nécessairement qu'il n'y en a qu'une. Les psychologes l'avaient cru, et cela fut cause d’une erreur qui a duré plus de cinquante ans. En réalité, voici ce qui se produit. Lorsque les pointes de compas sont suffisamment distantes, relativement à la finesse locale de la région, on sent les pointes distinctes, et on affirme qu'il y a deux pointes ; dans ce cas, le subjectif et l'objectif s'accordent ; mais si l’expérimentateur rapproche graduellement ses pointes, alors il arrive que, pour un certain écartement, les pointes donnent une impression de contact unique, mais ce contact est gros, épais; à la letire, le sujet ne sent qu'une pointe; mais

s’il est intelligent et avisé, il se rend compte que ce contact

épais ne peut pas être produit par la piqûre d’une pointe unique, car il sait que la sensation d’une pointe unique est plus fine; interprétant sa sensation, il suppose qu'elle doit être produite par deux points rapprochées ; conséquemment, il répond : deux pointes. Iei, la sensation subjective et la réponse sur le fait objectif ne se copient pas : il y a une grande différence.

Il n’est pas douteux que certains esprits sont faits plutôt pour l’externospection, tandis que d’autres, les mystiques par exemple, sont caractérisés par l'intensité de la vie intérieure : cette différence d’aptitude des esprits est peut-être très importante, et je suis heureux de l’occasion qui m'est

fournie de l’étudier ici. Mes deux fillettes représentent assez …

exactement les deux types opposés. J'ai souvent dit de Marguerite qu'elle tient de l'observateur et d’Armande qu'elle tient de l’imaginatif;, c'est vrai, maïs à une nuance près : on peut être un imaginatif avec un grand développement de vie extérieure; Armande me paraît appartenir à une catégorie spéciale d’imaginatif, l'imagination des subjectifs. 4

Comment ai-je. été mis sur la voie de ce type mental? D'abord par beaucoup de petits faits. Jusqu'ici, dans les descriptions du monde extérieur, nous avons remarqué la précision de Marguerite, le soin avec lequel elle se rend compte de chaque chose, le clair regard qu’elle pose sur le matériel; c’est Armande qui restait dans le vague et dans le poétique : ses descriptions d’objets en font foi; et du reste, dans leur existence de chaque jour, elles donnent la preuve de cette différence d’aptitudes,

S'il s’agit d’un renseignement de monde extérieur, c'est surtout à Marguerite qu'il faut s'adresser. Il en est tout autrement pour le monde invisible, c’est-à-dire le milieu psychologique dans lequel vit notre pensée. La description d'un état de conscience est beaucoup mieux faite par Armande que par sa sœur. J'ai longtemps eu des exemples

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