‹ L'étude expérimentale de l'intelligenceChapitre 43 sur 55 · NO NE SO · texte numérisé non relu

NO NE SO

NÉ © OT ten. Li

de ce fait sans m'en apercevoir; j’ai donné à chacune de mes fillettes environ 150 mots pour lesquels il fallait décrire les phénomènes subtils d’idéation; dès le début, Marguerite se montrait embarrassée, ennuyée, ou bien elle ne répondait pas exactement à mes questions, ou bien elle faisait une réponse très brève; elle qui est si abondante en détails quand il s’agit de décrire un objet qu'elle a sous les yeux, a tout de suite fini quand on lui demande de décrire un état de conscience. L’introspection l’ennuie; et si on prolonge un peu l'examen, elle se désole de ne pas pouvoir répondre. En relisant des notes prises il y a deux ans, j'y trouve la trace de cet état d'inquiétude et d’énervement, qui se produit presque toujours chez Marguerite lorsqu'on lui demande de l’introspection; d’abord, je mettais cet embarras sur le compte d’un caprice, d’une disposition particulière au moment, mais je suis bien obligé maintenant d'admettre que Marguerite a peu d'aptitude à l'introspection; elle est donc toute observation extérieure,

tandis que chez Armande il existe vraisemblablement une

vie intérieure beaucoup plus intense.

Ainsi, nous devons ajouter un nouveau trait au portrait que nous avons fait des deux sœurs; nous avons dit que la première appartient à la catégorie des imaginatifs. Il existe plusieurs types d’imaginatif : ious ne sont pas nécessairement développés dans le sens de la vie intérieure; on peut être un imaginatif, à imagination pittoresque, comme Victor Hugo, et Théophile Gautier, ou un imaginatif de la vie intime et émotionnelle, coñime Sully-Pru-

‘d'homme; il semble qu’Armande appartienne à cette der-

nière catégorie.

Des documents plus précis vont nous permettre de préciser ce contraste.

Jetons un coup d'œil sur les 390 mots écrits au hasard de la pensée par Marguerite et par Armande. Presque tous les mots écrits par Marguerite sont des noms d'objets

usuels; à un autre point de vue, on peut dire que ce sont des souvenirs sensoriels, dont la majorité dérivent de perceptions antérieures de la vue et du toucher. Il est naturel que ces souvenirs soient très abondants. Tout ce qui se

passe en nous n’est pas également capable de revivre dans

la mémoire; ce sont précisément les données des sens les plus élevés qui forment la majeure partie de nos représentations. Les enfants d'école et les adultes sur lesquels j'ai fait cette même expérience ont eux aussi écrit surtout des noms d'objets usuels.

Marguerite se conforme donc à la règle. Armande, au contraire, est une exception : elle a écrit un grand nombre de mots qui se rapportent à des sensations vagues de la cénesthésie, à des sentiments intellectuels, à des émotions, bref à des états qui ne sont pas, en général, doués d'extériorité, et qui appartiennent à la conscience personnelle de chacun. Pourquoi a-t-elle écrit à plusieurs reprises de ces mots-là, si son attention n'avait pas une tendance à se porter vers le domaine subjectif?

Fait plus frappant encore : les phrases qu’elle a écrites ont un double caractère : d’abord le vague des images qui représentent des objets, de sorte que l'élément connaissance qu’elles renferment est peu développé; il y a peu d’extériorité dans ces pensées ; le sentiment du réel est au minimum ; et, en second lieu, le caractère dominant des phrases écrites est la profondeur du sentiment; bien que cela ne soit pas écrit en toutes lettres, on comprend, on devine que ce qui se dégage de ces phrases-ta-

bleaux, c'est un sentiment de gaieté, ou de tristesse, ou!

de mélancolie; le détail matériel n’est là que juste ce qu'il en faut pour servir de clou auquel le phénomène affectif est suspendu ; dans les descriptions d'objets, enfin, le ton émotionnel est si marqué qu’on pourrait dire que

ce sont des notes d'état d'âme bien plus que des déscrip- |

tions de nature morte.

1 Les quelques faits que je viens de relater me semblent

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