TOTAUX
Les procédés mentaux qu’emploient les deux sœurs sont assez différents. |
Marguerite dit : « Le plus souvent, j'apprécie mentalement ce qu'il faut que mon bras s’écarte; j'apprécie le mouvement du bras. » Son attention est donc surtout fixée sur les sensations qui accompagnent ce mouvement, sensations pouvant être tactiles ou musculaires, ou articulaires, ou autres. Armande dit : « Je m'imagine que je vais sen- " tir le petit arrêt (le petit curseur), je me dis qu'il doit être là. » Elle fixe donc son attention sur la sensation de l'arrêt du mouvement; mais elle n’explique pas comment, elle prévoit l'arrêt, si elle le situe dans l'espace, au bout d’une série de sensations musculaires, ou si elle en prévoit l'apparition dans le temps, c’est un point qui mérite d'être éclairci. Les expériences précédentes ont été faites en septembre 1901; je les reprends en mai 1902; je prie les deux fillettes de reproduire la longueur de 10 cm., sur laquelle je mets un arrêt : et après 2 ou 3 reproductions qui sont. faites plus exactement par Marguerite que par Armande, je les interroge sur les procédés employés. Je donne textuellement le dialogue.
Interrogatoire d’Armande. —,« D. Coniment fais-tu pour
apprécier la longueur du mouvement? — R. Je remarque … bien le mouvement de déplacement avec le bras qui est ap- F4 puyé sur la table, et je remarque de combien je le remue. « Je fais comme s’il existait à la 3° fois l’arrêt qui m’empé- … chait d'aller plus loin, et je tâche de retrouver les mêmes % impressions que la 1° fois, de penser aux mêmes choses, … que tout ce que je me dis ait la même durée, à peu près. … J'ai toujours une tendance à faire plus petit, j'ai toujours . l'idée de m'arrêter plus près et c’est toujours par raison- … nement que je me dis qu'il faut aller plus loin. Même : "quand je fais le parcours avec l’arrêt, je me représente le * chemin plus petit qu'il n’est en réalité, et je m'en aper- … çois en le faisant la seconde fois. — Cette fois, je l'ai fait » plus grand qu'il n’est marqué par l'arrêt, j'ai dépassé l’arrêt. — Le parcours avec l'arrêt m'a paru plus petit. — D. T’es-tu représenté la règle et la longueur, les yeux fermés? — R. Non, je ne me la suis pas représentée. Je me suis représenté le parcours tout simplement. Je me le suis re- “présenté comme sensation, par ce que je sentais sous le doigt. Je ne pourrais pas, même en regardant le centimètre, voir avec les yeux à quel point je devais m'’arrêter. | — D. Devine un peu. — R. Non, vraiment, je ne pourrais ï
» pas, 12 ou 13 peut-être. Le parcours, je le divise en 2 parties : d’abord, la première partie, qui est la plus longué, et l pour laquelle je n'hésite pas, parce que je suis sûre de la ï “parcourir, je suis sûre qu'elle est contenue dans le parcours * indiqué par l’arrêt, tandis que l’autre partie est celle qui 4 approche de la fin : elle est plus difficile que l’autre, parce que je ne sais pas s’il faut la faire longue ou courte. — » D. Tu ne t'es pas représenté la couleur de la règle? — “ R. Oh! pas du tout, c'est comme un chemin que l’on par- 1 court les yeux fermés. Je sépare le parcours en deux parties . parce que je veux refaire les mêmes choses que lorsque A l'arrêt y est. Or, lorsque l'arrêt est posé à la fin du par-
cours il y a un moment où je suis étonnée dé le trouver plus long ou plus court. C’est pourquoi quand je répète sans arrêt, j'éprouve la même sensation et cela me faci-« lite. — D. Te représenies-tu la position de larrêt par.
rapport à ton corps? -— R. Je ne me la représente pas.
Je ne me représente rien du tout. Je ne pense qu’au par:
cours que je dois parcourir avec le doigt et je pense à le“ retrouver. Il y a quelque chose que je ne peux pas expliquer, … pourtant je le sens, c'est au moment où. je sens très bien …
que je né suis pas loin de l'arrêt. Je ne sais pas ce qui me l'indique pourtant. »
On remarquera que, d’après cette description assez pré”
cise, c'est l’état subjectif qui guide la main; état subjec-
tif comprenant non seulement des sensations tactiles, mais \
encore les idées, comme l’idée de s'arrêter, l’imminence
de l'arrêt, les hésitations, et un état mystérieux de prévi-
sion, quelque chose qui ressemble à un pressentiment (1).
La longueur réelle, objective, du chemin à parcourir nest”
point représentée, ni même pensée. Enfin, Armande juge qu'elle fait trop petit, bien qu'elle ne connaisse pas exac-
tement les erreurs qu’elle commet, c'est un jugement qui”
a pour Origine une analyse psychologique : l'observation qu'elle à toujours l’idée de s’arrêter trop près.
Voici les explications de Marguerite.
Interrogatoire de Marguerite. — « Je tâche de retrouver la position que j'avais quand je suis arrivée à la règle. — D. Détaille. — R. La seconde fois j'essaye de faire une répétition. Je me dis : on va s'arrêter tout près. —
D. Et quand il n’y a plus d’arrêt ? — KR. Je cherche à me rappeler l'endroit, la position où j'avais mon bras quand j'étais arrêtée. Puis, dans mon idée, je mesure à peu près” la distance. — D. Comment te rends-tu compte de la po-" sition de ton bras à la fin, pour le retrouver? = R Je”
(1) Armande a eu parfois des impressions de déjà vu et les a notées, à
l’âge de 11 ans, avec une curieuse précision.
sens que mon bras est trop oblique ou pas assez. À S..., je ne relevais pas mon bras, pour reprendre, je ne soule-
| vais pas mon coude où il était appuyé, c'était comme un
repère, comme quand on fait un cercle, au cordeau, le centre reste immobile, — D. En faisant l'expérience, t’es-
tu représenté la règle en longueur ? — Ça, je n'en sais
rien du tout. Je n’y ai pas pensé. Je n'en sais rien, — D. As-tu pensé à la position de l'arrêt par rapport
à ton corps ? — R. Sûrement. Par la position de mon bras,
je me rendais compte où il était ; il était juste en face
de mon bras. — D. Te rends-tu compte à peu près de la
longueur que je te faisais parcourir ? — R. À peu près 15 cent. peut-être. — D. Te la représentais-tu comme longueur, dans ta tête ? — R. Oui, il me semble. Oh ! quand je commence à douter, je n’en sais plus rien, »
Ces explications sont plus brèves que celle d’Armande; elles ont surtout un caractère bien différent. Marguerite porte son attention sur les mouvements et la position de son bras, c’est évident; elle a usé d’un artifice pour retrouver cette position : dans son explication, elle a toujours présent à l'esprit le fait extérieur, elle ne parle ni de ses idées, ni de ses sentiments, ni de ses hésitations; elle a eu de tout cela, maïs ces états internes ne semblent pas lui avoir servi, comme à Armande, pour apprécier la distance.
Il résulte de toutes ces recherches deux points : d'abord,
. pour la reproduction d’une longueur et la notion de posi-
tion, les jugements de Marguerite sont plus exacts et plus réguliers que ceux de sa sœur. Mais, dira-t-on, qu'’est-
ce que cela prouve ? Peut-être tout simplement qu’elle
dirige mieux son attention, et qu’elle a une meilleure
| force d'adaptation. Il est de fait que toutes les fois qu’on
donne à ces deux fillettes un problème à résoudre, quelle que soit la valeur de ce problème, Marguerite s’en tire mieux que sa sœur. C’est une vérité dont nous nous sommes bien convaincu au chapitre de l'attention, qui renferme
plusieurs exemples, de ce que j'appelle des casse-tête chtnois. La plupart de nos expériences de laboratoire sont de cet ordre, d'ailleurs. On ne pourrait donc rien con-
clure de ce qui précède, sinon que Marguerite a une plus
grande puissance d'adaptation mentale.
Le second point à relever est que Marguerite se sert d’autres procédés qu'Armande pour apprécier la longueur
d'un mouvement de sa main; Armande s'attache à des
états purement subjectifs; Marguerite se sert surtout de
faits objectifs, fournis par des sensations musculaires, et relatifs à la position de sa main.
Voyons maintenant ce qui se passe pour la perception du temps.
Perception du temps. — Ce genre de perception pourrait être examiné à bien des points de vue divers. J’ai fait seulement quelques observations et un seul genre d’expériences. :
1° L'heure qu'il est. Plusieurs fois, j'ai interrogé brusquement les deux sœurs sur l’heure qu'il était. Chaque cas
doit être débrouïillé séparément, et il serait compliqué d'en
donner le détail; je me contenterai de constater qu’Armande se trompe moins que Marguerite; cette dernière se plaint souvent qu'elle se rend mal compte de l'heure.
2° Mesure d'intervalles de temps très courts. C'est une expérience qui a été faite fréquemment dans les laboratoires, avec les appareils de précision, chronomètres et cylindres enregistreurs, qu’exige l’étude minutieuse du temps; étant à la campagne, loin de mon laboratoire, au moment où j'ai étudié cette question, j'ai dû me contenter d’une montre à secondes et de signaux donnés au jugé.
Je donnais un signal sur la table en frappant une première fois, pour indiquer le commencement de l'intervalle, puis une seconde fois pour en indiquer la fin; mon sujet frappait un troisième coup, formant un second intervalle qu'il essayait de rendre égal au premièr. J'appréciais le
D ne |