SCENE ni
DUPIIÉ, FERDINAND.
DUPRÉ, avec humeur. Il s'en va... c'est heureux!., vous ne vous doutez guère du sujet qui m'amène.
FERDINAND, à part. C'est pour son argent... il va être furieux quand il saura que nous ne pouvons pas le payer. {Html et lui approchant une chaise.) Asseyez-vous donc, monsieur Dupré.
DUFRÉ. C'est inutile... je n'ai pas un assez grand plaisir à vous voir. {Plus brusquement.) Puisqu'il faut vous le dire, monsieur, je vous en veux, je vous en veux beaucoup..» avec votre air doux et poli...
vous m'avez porté un coup parlez-moi
de M. Corbineau... c'est un fou, un briseraison, un mauvais sujet.
FERDINAND, étonné. Mais, monsieur, la ,onduite de mon ami ne me regarde pas , et je ne suis pas responsable...
DUPRÉ. Je le sais bien... pourquoi ne lui ressemblez- vous pas?
FERDINAND, é onné. Comment?
DUPRÉ, toujours avec humeur. Pourquoi êtes-vous sage, rangé, prévenant, un modèle d'ordre, de modestie, de bonne conduite?
FERDINAND. Vous vous en plaignez?
DUPRÉ. Certainement, c'est une horreur.
Il n'y a peut-être au monde qu'un jeune homme doux, studieux... qui ne joue pas, qui n'a pas de maîtresses, il faut que ça soit pour moi.
Ferdinand. Je ne puis comprendre....
c'est une ironie sans doute... et je ne sais comment j'ai mérité.
DUPRÉ, avec colère. Eh ! non, monsieur, vous êtes un excellent sujet... c'est ce qui m'enrage. {Grommelant.) Sans cela, je ne vous aurais pas logé chez moi , je ne vous aurais pas laissé donner des leçons d'italien à ma fille , vous ne vous seriez jamais vus. . Louise, qui a le cœur bien placé, n'aurait point fait attention à vous.
FERDINAND, vivement. Mlle Louise... ôciel! que dites-vous?
DUPRÉ. Qu'elle est malade, monsieur, qu'elle ne fait que pleurer, gémir... une fille unique, une enfant que j'adore, que j'ai fait élever dans un pensionnat à huit cents francs, sans compter les maîtres d'agrément, ce qui fait... enfin, tout-à-1'heure... quand j'ai été lui parler des conditions d'un mariage que j'avais presque conclu pour elle... ne s'est-elle pas mise à fondre en larmes... et moi aussi... sans savoir pourquoi; ne s'est-elle pas jetée dans mes bras, en m 'avouant que c'était vous seul qu'elle aimait!
FERDINAND. IMoi?
DUPRÉ. Vous seul qui pouviez assurei son bonheur.
Ferdinand. Il serait possible !
DUPRÉ. Qu'elle mourrait plutôt que d'être à un autre... voyez un peu où j'en suis. Je ne peux pas laisser mourir mou enfant de chagrin... et me voilà obligé de vous la faire épouser, vous sentez comme c'est désagréable pour moi.
Ferdinand, acee jo.e. Vous êtes donc bien sûr qu'elle m'aime !
DUPRÉ, soupirant. Que trop pour mon malheur! car enfin, mon cher monsieur Ferdinand, je ne suis pas far, je ne veux pas vous humilier par des distinctions de rang... je sais que ça n'existe plus... nous sommes tous égaux... la noblesse n'est rien, mais l'argent est encore quelque chose... et mettez- vous un moment à ma place... moi, un des plus riches tapissiers de Paris... la tète du haut commerce... qui ne meuble que des hôtels et des palais....
dans ce moment encore, l'ambassade de Portugal et l'hôtel de lady Wilton...rue «le Richelieu, une grande dame... une pairesse, je crois, que Ton attend... et qui fait
une dépense salon velours nacarat, un
autre bleu et or, boudoir ventre de biche. Mais ça n'y fait rien! moi, monsieur, qui ai exposé à l'industrie, obtenu deux médailles, et manqué encore, l'année dernière, d'être du tribunal de commerce; moi, enfin, qui allais avoir pour gendre une notabilité delà chambre... je ne suis pas fier. . . mais vous comprenez quel avantage., et il est bien dur, maintenant, d'être forcé de tout rompre et de donner sa fille à un jeune homme. . . (il hésite) fort aimable, je n'en -doute pas. .. honnête, j'en suis persuadé, mais un jeune homme qui n'a rien... un orphelin, sans fortune, sans consistance.
Ferdinand, sonriant. Oh! pour cela, je ne veux pas vous tromper, monsieur Dupré, c'est vrai.. . Je n'ai ni famille, ni héritage, ni titres à espérer... mais qu'importe ? l'avenir m'appartient.
dupré, haussant les épaules. Oui, l'avenir !.. un joli patrimoine, que l'on mange tous les jours — élevez donc des filles uniques, amassez donc de belles dots ! pour les sacrifier comme ça!
FERDINAND, choqué. Monsieur...
DUPRÉ, sans s'en apercevoir, et avec effort. Enfin, puisqu'il le faut, je vous la donne.
Ferdinand , choqué. Un instant, monsieur !.. qui vous dit que j'accepte...
DUPRÉ , inquiet. Comment, quoi? que voulez-vous dire? Est-ce que vous en aimeriez une autre ? Est-ce que vous ne l'aimez pas? elle, ma fille! par exemple... Ne me faites donc pas des peurs comme ça.... mais vous l'aimez, que diable ! Vous en êtes fou, vous venez de me l'avouer, vous ne pouvez pas vous en dédire.
FERDINAND, avec noblesse. Oui, monsieur, je l'aime plus que ma vie, mais mon honneur m'est plus cher encore, et si ce consentement ne vous est arraché que par la crainte, l'inquiétude. . . si l'on doit me reprocher un jour d'être entré de force dans votre famille...
DUPRÉ. Qui vous parle de ça!., c'est le premier moment... que diable! mon cher ami, il faut avoir égard à ma situation.
Air : Vaudeville de Partie et Revanche. Ayez pitié d'un père honnête , A qui le ciel, en son courroux, Fait tomber un' tuil' sur la tête.
(*5V reprenant.)
Je ne dis pas cela pour vous ; Ma fille vous veut pour époux.
FERD1NAWD
)|*U iti.irio...
DUI'IlÉ.
uipoite, «pensez -la...
Ne faut il | <»ux je vou» prit
])e me fail u-lâ?
Ferdinand. Ah! monsieur...
DUPRÉ, le caressant. Eh bien! je m'y
mettrais.... là parce qu'au fond...
c'est vrai, vous êtes un bon sujet, un aimable garçon, pkin d'esprit, que je finirai par aimer avec le temps... Qu'est-ce qui appelle ?
LOUISE, appelant au dehors. Mon père !. mon père !
Ferdinand. C'est la voix de Louise...
dupré, à part. Allons, depuis qu'elle sait que je dois le voir, elle ne tient plus en place. (Elevant la voix.) Je suis ici, ma bonne! (A Ferdinand.) Ah ça! dites-lui bien que vous l'aimez, que vous n'aimez qu'elle seule. . .(Elevant encore la voix.) Chez M. Ferdinand, mon enfant!