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loisir, il ne sait qu'en faire. Moi, je suis pauvre, Monsieur, et très-pressé. Vous ignorez peut-être que la plupart d'entre nous sont vraiment malaisés. Nos familles sont d'une économie ! On nous presse, on nous dit (mon père encore m'écrivait ce matin) : « Hâte-toi donc, avance, brusque ton examen... Fais parler à l'examinateur. Tu épuises ta famille, tu t'amuses, et nous, nous jeûnons. Qu'as-tu à faire de tel cours qui ne sert point à ta carrière? Ce n'est pas de science aujourd'hui qu'il s'agit ; tu n'es pas étudiant pour cela, mais pour prendre tes grades ; tu reviendras toujours bien à la science... Vite des grades! une place! La concurrence est grande ; il faut, dès maintenant, aviser, combiner, plaire à Monsieur un tel. . . Pourquoi ne vas-tu pas voir notre député? »
Ce n'est pas tout, la mère écrit : « Mon fils, mon fils, tes dépenses à Paris sont cause que nous ne marions pas ta sœur ; les cinquante mille francs dont tu manges la rente sont justement l'appoint nécessaire à sa dot; on n'en veut p$s à moins. Hâte-toi et prends le chemin le plus court. Vois le député, si tu veux, mais plutôt, mais surtout va voir M. l'évêque qui est à Paris, M. l'abbé... Voilà un homme, celui-là, pour les jeunes gens. 11 est si
bon!.. Il a placé un tel, marié un tel, ton ancien camarade ; mais aussi c'est un bon sujet. Que te demande-t-on ? rien que de remplir tes devoirs, sauver ton âme en faisant ta fortune. Forme de bonnes relations ; entre dans telle conférence si parfaitement composée.» — Dans la lettre suivante, la conférence ne suffit pas, il faut la confrérie.
Eh bien ! moi, je dis aux familles : « Respectez vos enfants!.. Ruinez-les, si vous voulez, mais ne ruinez pas leur caractère et leur honneur. Femme pieuse, croyez-vous donc sauver une âme en étouffant la conscience?.. Étouffement paisible, il est vrai, sans scandale, avec transition, ménagement, sans brusque apostasie... N'importe! Cette douce méthode n'en portera pas moins ses fruits. L'intérêt une fois bien établi comme dieu dans son cœur, vous verrez comme vos leçons retomberont sur vous. « Il vaut mieux obéir à Dieu qu'aux hommes. » Or, son « Dieu », c'est l'argent, il lui obéira, vous-même l'avez voulu ainsi. Jusqu'ici, c'était un fils ; grâce à vous, c'est un héritier, un homme qui attend ; il a des espérances, disent les mères, et c'est parce qu'il espère dans la mort qu'elles le souhaitent pour leurs filles.
Mais les parents insistent : « Nous ne sommes
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pas riches, nous sommes pressés. » — Réfléchissez donc alors dès le commencement ; sachez bien ce que vous voulez. Si vous êtes pressés, il ne faut pas prendre le long chemin, la longue éducation classique ; il faut, à quatorze ans, mettre votre fils dans la vie, dans la pratique et les affaires, dans un comptoir, sur un vaisseau, n'importe ; il verra, il saura. Les deux éducations sont bonnes. Les affaires, les voyages, l'observation personnelle, valent la haute culture et la font désirer. Bonaparte part des livres, de l'école de Biïcnne et va à Faction. Hoche part de l'action et, par le progrès naturel d'un bon esprit, cherche les livres : il lisait Condillac à l'armée de Vendée.
Cela dit aux familles, je dis aux jeunes gens : Il y a une autorité supérieure à toutes, c'est celle de l'honneur. Sachez mourir de faim. C'est le premier des arts, puisqu'if donne la liberté de l'âme. Vous dépendez de vos familles, à la bonne heure ; mai*, dites-moi franchement, est-ce bien uniquement par obéissance naturelle et respect filial ?Lesembarras d'argent n'y sont-ils pas pour quelque chose ? Les conseils maternels ne sont-ils pas dorés de quelque supplément secret de pension ? Ces choses-là ne sont point inouïes. '
Si la famille voit le jeune homme sérieux, studieux, économe, elle ne l*i écrit pas des choses honteuses. Si vraiment elle espère un homme, elle recule devant sa destinée, elle la réserve, la respecte, hésite à l'entamer ; elle s'arracherait plutôt le dernier morceau de pain. J'ai vu, dans les pères les moins dignes, cette religion paternelle ; ils ménageaient leurs fils, comme leur expiation, leur réhabilitation future.
« Où donc, dit le jeune homme, prendrai-je de l'argent? » Où? Dans une caisse secrète qu'a tout homme, même le plus pauvre. Une caisse, une ressource, celle qui manque le moins. Et quelle ressource? La voici : Tout homme a un vice (telles femmes, tel le jeu, tel l'orgueil, tous aujourd'hui la vanité de la toilette, etc., etc.); ce vice est un rude créancier qui se plaint toujours, qui exige, rançonne... Eh bien, faites-le taite, dites-lui qu'il attende, rançonnez-le à votre tour.
Mais quoi ! dira quelqu'un, si tout homme a un vice, qui a droit de parler morale? — Tous, monsieur! ceux mêmes qui pèchent. Ceux-là, c'est tout le monde. Continuons donc de prêcher entre nous. Si nous attendions pour cela qu'il
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nous vînt sur terre un homme impeccable, il faudrait bien longtemps attendre, attendre un autre ciel, un autre globe. Et ce globe éeçait-il meilleur? . ' f Revenons. Nous accusons*toujôur» l'extérieur, ^ ce qui n'est pas"nous, tel la famille, tel la société. Avec raison en général. Ce*n^st pas tout pourtant. Si nous nous accusions nous-mêmes, ne sérionsnous pas souvent encore plus près du vrai ?-
Le jeune homme se lève, déjeune, lit les journaux procès affreux, honteux ; corrtfption privée et publique; il s'étonne, s'indigne.... Et lui, que fera-t-il le soir?
Il a trois choses en vue, il faut choisir : la bibliothèque ouverte le soir, — tel bal plus ou moins bien famé, — enfin ce salon politique infhpeht, où on l'envoie flatter, renier sa pensée.
La corruption l'indignait le matin ; le soir Tindign$-t-elfc ?
Le journal lui dit tous les jours : « La France est bien malade , la société bien mal organisée, etc, etc. » Rien de plus évident; seulement il faut qu'il ■ ajoute : « Et chaque membre de cette société représente trop fidèlement en lui cette mauvaise organisation générale; elle est mauvaise en tous, elle
est mauvaise ci* moi. — La société en haut est corruptrice... Et corruptible en bas. Cette pluîe de hontes tombe en un terrain Fort peu rebelle, et très-bien préparé. . — Plus d'équilibre des pouvoirs... Et c'est comme ches moi; mes puissances mes facultés morales, mes passions, se battent entre elles ou se subordonnent à tel vice ; mon émeute intérieure tourne à la tyrannie, qui ramène l'émeute ; violente alternative qui ne promet rien que la mort. »
La mortv qu'est-ce que c'est ?
Point d'étudiant de première année, qui, aux premières dissections, ne débatte en lui cette thèse, tout bas, tout haut... Ses anciens se moquent de lui.
Moi, je ne me moque point, et je lui dis : Quoi que puisse èlre la mort en soi, je puis vous dire quel est le vrai sentiment de la mort.
Vous y avez goûté, quand, le lendemain du bal,
as et la bourse vide, l'âme fanée, la tête affaiblie,
vous ne vous sentez aimer rien, ni repo» r ni travail,
ni passé, ni avenir. Cela est de la mort, 6t peut-être
encore pis.
Un homme mort, sur la table de votre amphithéâtre (à consulter les yeux seulement et le plié-
nomène physique), c'est un homme qui va aux éléments, laisse disperser ses molécules, qui, dans une impuissance définitive d'attraction, d'agrégation, perd l'unité du corps.
Il est des morts vivants ; tel homme, telle société; morts, c'est-à-dire, divisés, dispersés, en qui l'attraction mutuelle des parties a péri.
Seulement, quand la société est telle, c'est que tels sont ses membres. Ne dites pas seulement: «La France est divisée. » — Dites aussi : « Je suis divisé et dispersé en moi ; je laisse aller aux quatre vents du monde mes puissances et mon unité ; je ne me reste pas, je ne garde nulle force attractive qui me rattache aux autres. » Oh ! s'il y avait un homme entier de toutes ses puissances, fort de toutes ses attractions, la masse des atomes flottants irait tourbillonnant autour de lui et, ^agrégeant les uns aux autres, ce tourbillon ferait un monde !
Qu'est-ce qui augmente en France? est-ce l'union ou la division? est-ce la vie ? est-ce la mort?
Formidable question, qui contient toute la destinée.
Le statisticien me répond, satisfait, que la production augmente... Celle des choses, non celle
desTiommes, des âmes, des caractères ; le capital, moral n'augmente nullement.
Tout ce que la France a de génies est vieux ou vieillissant, — et personne derrière. — Vous pouvez vous dire ceci, en partant pour le bal : « La France baisse, elle vieillit; la vie diminue et la mort augmente... Et moi aussi, j'augmenterai la mort... »
Tout ceci n'est pas tant fictif que vous croyez, mais pris sur la nature. Un triste dialogue, en ce sens, eut lieu, vers 1823, à la porte du bal de l'Opéra, entre un de mes amis, homme du monde, artiste infiniment spirituel, et un jeune homme, un grand homme, frappé au cœur, qui semblait ehercher dans le plaisir l'accélération de la mort. Je parle du premier peintre de ce siècle, de l'infortuné Géricault.
Mon ami le rencontra fort triste parmi cette foule joyeuse, les femmes parées, les voitures, les lumières ; grande toilette, gants jaunes, mais déjà bien changé. La douceur infinie de son puissant regard avait fait place à l'expression âpre du terrible masque que vous avez tous admiré. C'était toujours le génie, mais non plus l'expression de la force, celle plutôt d'une mortelle ar-
deur pour saisir ce monde fugitif, et, dans une orbite profondément creusée, l'œil sauvage du faucon.
Mon ami, qui l'aimait, qui voyait en l*i la France et Fart dans leur plus haute expression, essaya de l'arrêter là, pria et supplia... En vain. Triste, sombre, il alla s'engouffrer au brillant tourbillon.
Il est mort, vous le savez, cette année 1824, année même où mourut Byron, à deux mois de distance. Deux grands poètes de la mort! Byron dit celle de l'Angleterre, qui se croyait victorieuse; Géricault peignit le naufrage de la France, ce radeau sans espoir, où elle flottait, faisant signe aux vagues, au vide, ne voyant nul secours... Et Géricault aussi n'a vu rien yenir, et il s'est laissé glisser du radeau.
Ce génie, extraordinairement ferme et sévère, du premier coup peignit l'Empire et le jugea ; du moins, l'Empire en 1812 : La guerre, et nulle idée. C'est l'officier des guides, le terrible cavalier que tout le monde a vu, le brillant capitaine, séché, tanné, bronzé.
Mais la chute, mais la déroute, mais le soldat, le peuple touchèrent bien autrement son cœur. H
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fit comme l'épitaphe du soldat de 1814. C'est le cavalier démonté, le cuirassier, ce bon géant, si pâle, géant de taille, et pourtant si homme, et si touchant 1 Un soldat, mais un homme encore ; la guerre, on le sent bien, ne Ta point endurci. Il se raidit en Vain pour retenir son coursier cglossal sur la descente rapide, glissante... Il n'échappera pis... Derrière plane un noir tourbillon d'hiver et de Russie, l'ombre du soit* et de la mort; il n'y aura pas de matin... Et pourtant, tout le reste semble un paysage de France, la terre de la patrie, Il revient, après le tour du globe, il rentre... pour mourir.
On sait l'étrange réaction de 1816, et comme la France sembla se renier elle-même. Eh bien ! de plus en plus, Géricaull l'adopta. Il protesta pour elfe, par l'originalité toute française de son génie, et par le choix exclusif des types nationaux. Poussin a peint des Italiens, David des Romains et des Grecs. Géricault, au milieu des mélanges bâtards de la Restauration, conserva ferme et pure la pensée nationale. Il ne subit pas l'invasion, ne t donna rien à la réaction.
Faisons, Messieurs, une différence grave entre
ceux qui ont suivi le temps, et ceux qui ont devancé, maîtrisé le temps.
Un grand, un puissant écrivain, en 1800, quand on rouvre les églises, publie le Génie du Christianisme. Il suit la réaction.
En 1822, Géricault peint son radeau et lé naufrage de la France. Il est seul, il navigue seul, pousse vers l'avenir... sans s'informer, ni s'aider de la réaction. Cela est héroïque.
C'est la France elle-même, c'est notre société tout entière qu'il embarqua sur ce radeau de la Méduse. . . Image si cruellement vraie que l'original refusa de se reconnaître. On recula devant cette peinture terrible; on passa vite devant; on tâcha de ne pas voir et de ne pas comprendre. « Ce tableau est trop triste, il y a trop de morts,; ne pouvait-il pas faire un naufrage plus gai 1 ? »
1 Personne ne voulut acheter ce tableau, sauf un ami de Géricault, qui y avait lui-même travaillé, M. Le Dreux Dorcy ; il l'acheta 6,000 fr. à la mort du peintre, refusa les offres énormes de l'étranger, et, pour le même prix, le donna au muséedu Louvre.
Bel exemple ! De telles œuvres, en effet, n'appartiennent à personne, à aucun particulier. Qui pourrait, sans crime, garder chez soi, pour soi, une œuvre inédite de Descartes, de Rousseau, de Montesquieu ? Ne serait-ce pas un devoir de la livrer à la publi- , cité ? La fatalité des arts du dessin est plus cruelle encore-, l'flb-
Le tableau retourna, parmi les dérisions des critiques, du Louvre chez le peintre. En punition d'avoir senti la France, il resta seul en face de ce portrait du désespoir. Il essaya d'y échapper, visita l'Italie, l'Angleterre; mais son cœur était trop enraciné dans la patrie. 11 revint, il trouva le triomphe universel du faux. Dans la politique, les écoles bâtardes, le dogmatisme absurde de nos Anglo-Français. Au théâtre et dans la peinture, la vogue des improvisateurs agréables, de la vulgarité rapide. Cerné, comme étouffé de tous ces gens aimables, malade du faux sourire de la
jet est unique, ne peut se reproduire (la gravure est un art à part, et créateur, plutôt qu'une reproduction). Donc, il est important que les œuvres capitales restent placées dans des lieux accessibles à tous, et, autant que possible, dans les musées nationaux. On ne sait pas assez combien le simple rapprochement de ces grandes œuvres les rend plus fécondes. Hélas ! pauvres artistes, qui n'aurait pitié de vous, en songeant que le plus haut attribut du génie, l'unité, vous est cruellement arrachée; vos membres dispersés courent l'Europe. Des barbares vous tiennent ainsi démembrés, enferment parfois, enfouissent telle pensée qui aurait fécondé un monde !.... Comment ne sent-on pas qu'il est impie de retenir chez soi des parties vivantes d'un homme? — D'un homme? Non, ici, c'est beaucoup plus, c'est l'artiste national d'une époque, celui qui, seul, eut alors la vraie tradition ; je l'ai dit, et le redis : A ce moment, Géricault fut la France. — C'est le devoir de ceux qui ont ses tableaux, ses dessins, de les donner ou de les vendre au Musée. On les réunirait dans une salle,, qui s'appellerait le Musée Géricault.
Restauration, seul, morne et triste, il voulut, lui blier. 11 chercha les sensations violentes, périls qu'on peut se faire en pleine paix, s chevaux fougueux, effrénés, impossi- ; plongea au tourbillon des bals, au verfoules, aux plaisirs anonymes, obscurs, ts triste encore.
it bien pourtant, que les grands producî Titien et les Michel-Ange, les Rubens, randt, ont sagement, habilement aménagé onomisé le temps et la force, qu'ils fu." ids maîtres en l'art de vivre... Lui ilvouïr.
l'il'cùt ressenti l'influence des tristes, des «oies qui, de nos jours, ont systémalienseigné l'ennui, le désespoir. Le génie d'Obermann et du Dernier homme n'est ui de Géricault. Le génie salaniqne de de "Manfred ne se rapproche du sien que !raits tout extérieurs. Celui de Géricault emment sociable. L'Anglais vécut de haïr rre. Et le Français mourut de croire à la a France.
e reproche grave qu'on doit lui faire. Il u la foi dans l'éternité de la Patrie.
Comment n'y crut-il pas ? Il venait de lui créer ses puissanls et immortels symboles, sa première peinture populaire. La France était en lui.
Il l'ignora', il ne voulut plus vivre. Il demanda secours à la nature, puisque la patrie l'oubliait, s'oubliait elle-même.
La nature l'entendit, et la mort ; la mort lente et cruelle, lui- donnant le temps de savourer toute l'amertume d'un grand destin inachevé. — Chose dure! c'est dans l'impuissance du malade, lorsqu'il ne peignit plus, qu'il sentit l'immensité de ce qu'il aurait fait et ne pouvait plus faire. — Il allait dans un grand tableau (la Course des chevaux à Rome) montrer combien de secoursrl'étude profonde des animaux donne à celle de l'homme, et comme le clieval, en certaines parties, reproduit dans une proportion grandiose, explique, interprète la forme humaine. Il avait, pour le reste, des rivaux dans les grands maîtres du passé; mais dans ceci, Géricault était le premier et le seul. — Or, c'était juste à ce moment de déployé* ' ;^on originalité souveraine, que la mort le prenait.
• L'amertume infinie de sentir tout cela paraît
dans la lettre mélancolique qu'il écrit à M. Col-
lin, aux dernières lignes surtout : « .... Je t'envie tellement la faculté de travailler, de peindre, que je puis, sans crainte d'être taxé de pédanterie, t'cngagcr à ne pas perdre un seul des instants que ta bonne santé te permet d'y bien employer. Ta jeunesse aussi se passera, mon jeune ami. »
Il mourait et sentait qu'il était à sa première époque, encore dans son âge héroïque, de volonté, $ effort. La grâce lui était inaccessible encore ; le charme féminin, le mouvement, le sourire de l'enfant, de la femme, tout cela le fuyait. Il le cherchait en vain : <c Je commence une femme, disait-il, et cela devient un lion. »
Mort trop jeune, il ne fut qu'un héros dans l'art ; il n'a pu atteindre la grâce, la bienheureuse époque où se sont reposés les maîtres.
Et la grâce pourtant, qui rayonnait dans toute sa personne, dans ses grands yeux orientaux, elle était dans son cœur ; et, comme peintre, il l'aurait atteinte. Il devait s'obstiner à vivre, espérer, croire, ainjer.
Il devait, au lieu de mourir, augmenter, étendre la vie, ne pas rester à la surface terne et froide qu'il rencontrait au haut de la société, descendre dans les foules. La France d'alors, encore toute
frémissante de ses batailles, plus sensible après ses malheurs, trempée de larmes héroïques, eût réchauffé son grand artiste.
La France n'était pas dans quelques amis légers, peu sûrs, dans quelques peintres envieux. Il fallait à un tel homme autre chose que de telles amitiés, que d'éphémères amours ; il lui fallait le grand amour, où il eût pu toujours avancer, aii«er davantage, s'étendre, s'approfondir au sentiment de la patrie.
Il devait avancer plus haut, plus bas, plus loin.
Il aurait atteint et fixé les trois choses fuyantes et presque insaisissables à l'art : la femme, la foule, et la lumière.
Le Corrège des souffrances, celui qui dira sur la toile les frémissements nerveux de la douleur, le grand maître de la Pitié, qui, d'un invincible génie, brisera l'égoïsme, fondra le cœur de l'homme, est-il venu encore?
La foule, tous les mystères des grandes masses humaines, la fantasmagorie des sombres ateliers, les remuements formidables des armées," le bruit visible de l'émeute, qui peindra tout cela?
Une grande carrière l'attendait. — Il avait, entre tous, le génie pathétique. — Les premières
esquisses du Naufrage, bien plus touchantes que
le Radeau, disent assez la forcé de cœur qui
élait en lui. Le sien, si héroïque, n'en était que
^ plus tendre ; il aimait tous les jeunes artistes, ne
&p|% Baissait persoQue» pas même ses envieux. —
fe , Chose rare et singulière qui faisait sourire ses
amis, dans les relations vulgaires, nullement
respectables,, où le jeta parfois sa vie isolée, sans
9 famille, il conservait des égards respectueux et
^ tendres, soit par délicatesse naturelle, soit par
ressouvenir de sa mère qu'il avait perdue.
Il vécut seul, mais rien n'était plus loin de lui que l'école solitaire, égoïste, drapée d'un orgueil insensé. Il était né pour être l'interprète, l'organe d'une société libre, et, pour risquer ce mot, le peintre magistrat, dont chaque tableau eût été un héroïque enseignement. Il eût fallu lui donner pour ses fresques tous les murs d'une grande cité, d'un glorieux Paris, où la France et le monde géraient venus apprendre la liberté, l'amour du genre humain ; il eût suffi de regarder les murs i pour y lire tout cela, et les plus nobles cœurs
auraient grandi encore en y contemplant Géricault.
Une telle France n'était pas. Une France pour-
xft
tant existait, vivante et forte, mais cachée dans la terre, enfouiç sous l'invasion. Il n'y descendit' pas, il ne put pas la voir.
Que ce grand homme nous serve par sa vie, par sa mort ; ne cédons pas, comme lui, au d£r couragement. Il nous faut descendre, Messieurs, plus.qu'il ne fit, au monde souterrain, pénétrer, parcourir l'immensité des profondeurs sociales, au lieu de nous tenir à la surface et de nous asseoir pour mourir. Si celte première couche où nous marchons semble froide et stérile, que n'expérimentons-nous la chaleur de l'abîme inconnu ? La terre est sèche et froide, dites-vous; mais si, en la rouvrant, en y plongeant, nous descendions de l'hiver dans l'été?
Considérez une chose, la belle et sévère nécessité où ce monde vous place. Aujourd'hui, tout autant qu'à l'époque où défaillit Géricault, vous trouverez partout, quoi que vous vouliez faire ou aimer, à quelque objet que votre âme se prenne, vous trouverez l'obstacle du vieux monde, ses ^
résistances d'autant plus inflexibles, qu'il parli- . cipe à la sécheresse, à l'immutabilité de la mort. Et ceci durera. Les idées ne changeront point par un simple changement politique. Les morts du-
rent longtemps ; pourquoi ? On ne peut les tuer. Allez voir au Musée des statues î vous trouverez là que, des siècles après la mort du monde égyptien, on fabriquait toujours des Anubis. — Tant la mort est vivace !
Donc, il ne faut pas attendre que la dernière poussière de la dernière momie ait disparu du globe t il ne ftuit ni se décourager parce qu'elle dure encore, ni dire, pour excuser notre inaction, que nous nous mettrons à l'ouvrage tout aussitôt qu'elle aura disparu; il faut, dès aujourd'hui, faire appel à nos forces inventives, éprouver ce que nous avons en nous de positif, de vivant, de générateur. — Si nous vivons, créons. Contre un monde de haines, faisons-nous un monde sympathique qui soit nôtre et fils de notre âme.
Le difficile, je le sais bien, c'est que, pour enfanter ainsi, il faut une double condition, être à la fois solitaire et sociable; solitaire, pour concentrer la sève, couver les germes ; sociable pour les rendre féconds. Ces choses ne s'excluent nullement. Les forts entre les forts, Molière, Shakspeare, Rembrandt, ont eu ces deux puissances ; leur solitude fut sociable, et, dans une société serrée même, écrasante, leur force les maintint solitaires. Ils
créèrent dans la foule, avec elle, malgré elle, se servant de l'obstacle même.
Le glorieux jeune homme dont je vous ai entretenus ne sut point unir ces deux choses. Génie austère, mais tendre, sensible à la société, il n'en supporta pas l'indifférence. Il s'attrista des sécheresses d'un monde qui passait, et il ne sentit plus qu'en lui il en portait un aujtre qai n'eût jamais passé.
Profitons de ses fautes dans le nouvel art qui commence. Les symboles muets des anciens arts, tout pleins d'un souffle prophétique, comme ceux qu'a laissés ce grand peintre, ne parlent pas assez encore. Il ne nous suffit plus des Prométhées qijî travaillent sur la toile et Pargilc, soyons des Prométhées d'œuvres vivantes. Une autre humanité, une nouvelle création nous attend, nous appelle, elle réclame la vie. Créons-la, douons-la d'unç grande âme, d'un meilleur génie qui console le monde.