SIXIÈME LEÇON
Lk FOI RÉVOLUTIONNAtR
OU etl l'obttacle du peuple t — Est-ce la réacti l'empêche de se rapprocher des classes lettrée l'ancien eiprit. — Le clergé n'esl fort que pa: ta charité, de l'éducation religieuse, de l'ass donne l'Etat. Tendances religieuses. Agonie di mes. Le paysan croit-il 1 — Affaibtisiemenl me prit nouveau. Que la foi révolutionnaire eut le:
• d'une religion. Contradiction, doute, tentation peuple, spécialement du paysan. — Bous ilevi nous ralfermir dans cette foi, qui est celle de I
J'ai dit les deux obstacles qui nou de nous rapprocher du peuple.
Le premier, c'est la bataille de la qui, fixant nos pensées sur un poin
L'ÉTUDIANT, qu'on appelle avancement, nous rend aux autres ; c'est comme une course de Mars, les coureurs ne regardent e se soucient de personne:
jstacle, qui semble contraire et ne l'est iit^ c'est que cet homme à qui vous e l'égoïsmc au moins va donner âme, est en même temps, dans tout sipé, divise d'esprit, sans fermeté ni ; dissipation morale , énervante par es 4 plaisirs ; dissipation intellectuelle, ie par la diversité infinie d'objets que is jettent aux yeux chaque matin, ide et les livres. L'esprit en rosle faible, e, indifférenià tout. Dans un tourbillon es plus petits objets égalent les plus :eux-ci n'excitent pas plus d'intérêt.
'sique aussi bien que moral, dégoût, 1 de mer ; ils verraient le voisin tomils ne bougeraient pas. Que dis-jc, eux-mêmes. Ih ont su, cette année, r le savoir, que l'Angleterre bâtissait ics mêmes, à deux pas de Cherbourg.
inge d'insensibilité ! on lui fait trop d'y chercher un système d'égoïsme
LA FOI RÉVOLUTIONNAIRE, profond, de machiavélisme, ui toutes chosçs, d'appeler cela s< faiblesse, oubli, voilà ce qui d<
Je reviendrai sur ce vaste s je passe des riches aux pau dans la foule, je m'enquiers d stades qui séparent le peupl vées, qui en tiennent une po du courant général des idées.
Et d'abord examinons si, coi souvent, cet éloignement, ccï l'influence de l'ancien esprit réaction religieuse, à une rési des croyances chrétiennes. En Hlé des classes riches, y a-t-i une base fixe, une forte pris l'esprit nouveau ?
Je réponds Non, sans hési ment peut-êlre vous serez de n
Ces mots : esprit religieux, me suis servi avec tout le moi d'abord éminemment impropi que à la réaction dont nou moins?.. Et s'agit-il ici des cl
m . \ . LÉTWDIANT.
Au lieu de disputer" là-dessus, je vais conter un fait.
J'entre, pour une affaire, chez un ouvrier établi, un petit fabricant, fort chargé de famille. Tous à table, et de plus, un ami. On parlait des . Jésuites, on contait je ne sais quel tour de gibecitke dont ils amusaient le public ; on admirait leurs ruses, on s'alarmait de leur extension, de la faveur secrète qu'ils trouvaient en haut lieu. L'homme, ancien soldat d'Austerlilz, nourri de Béranger, ne tarissait pas là-dessus. La femme ne . disait rien, elle restait rêveuse ; enfin tout-à-coup : <« Mon 9mi, dit-elle au mari, s'ils sont si fins el si* habiles, il faut être avec eux. » L'homme haussa les épaules ; on parla d'autre chose. — Trois piois après, la même affaire me ramène dans cette maisoû. L'homme parlait encore des Jésuites, des prêtres en général ; il en parlait, mais sans rire comme la première fois, avec tristesse, avec Tiumeur : « Ces gens-là méritent bien tout le mal qu'on dit d'eux. Ils ont des préférences, des favoris, et ils ne donnent qu'à ceux-là. Croiriez-vous bien, monsieur, que mon voisin qui n'a pas d'enfants reçoit autant que moi qui en ai six?.. Ditesmoi, est-ce là de la jusitce? »
Voilà 4in petit épisode de la réaction, surpris au foyer môme ; un père de famille amendé, converti; devenu bon sujet. Je ne suis pourtant pas bien sûr que la religion ait rien à voir là-dedans. Les courtiers du clergé, au moyen d'une femme, attaquent un pauvre homme; ils trouvent un soldat et font un mendiant. Rien de plus. Adieu le noble orgueil, les glorieux souvenirs, adieu la Grande armée. La sacristie y gagne-t-elle ? j'en doute; ici, les deux esprits sont morts.
La matière a vaincu, la nature a vaincu. Nature? ici ce n'est pas Eve, c'est moins la femme que la mère, et le pain des enfants. — La mère, sur cet article, n'a nul orgueil, nul ménagement pour l'honneur du mari, elle ne voit rien, n'entend rien, elle est inexorable; l'homme, fût-il de bronze, * cédera, s'usera sous cette action incessante; il n'y a plus là ni fort, ni vaillant , elle agit, elle pèse toujours, c'est comme un élément ; le jour, la nuit, toujours, tombe la goutte d'eau, le roc en est percé.
Ceci, encore une fois, c'est nature. Rien de religieux.
Le commis voyageur entre dans une maison,
essaye de tenter le mari : Voici un Béranger, voici
un Lamartine illustré, telle publication pittoresque... L'homme regarde, sans quitter son ouvrage, et je vois bien qu'il voudrait acheter. — Mais la femme s'oppose, elle renvoie en hâte le dangereux commis. « Adieu, Monsieur, bonjour, Monsieur! Mon mari, voyez-vous, a bien besoin de travailler, nous avons des enfants, les temps sont durs, le pain est si cher I » — Voilà juste les propres paroles; prévoyance inquièle, économie forcée; c'est tout. Elle craint les livres, comme elle craint le cabaret. Cet homme- ci est un bon homme, mais facile ; il rencontrerait là le camarade, qui lui rappellerait bien des choses, bien des vieilles histoires ; il se remettrait à chanter ou La Colonne ou bien Te souvient-il de V empire du monde?... Après cela il revient tout étrange, il n'est plus bon à rien ,
S'il faut qu'il sorte le soir, que ne va-t-il plutôt à cette église où l'on rassemble les vieilles moustaches, pour chanter des cantiques à la Vierge Marie ; ou bien encore à l'autre église, où j'ai lu (en 1846) : « Le soir, cours de litlérature, — et la soupe pour les auditeurs. » Ceci est clair au moins \ point devaines paroles, du réel, du solide : sans compter les protections qu'on Irouvc là, les
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pratiques qu'on y peut attraper... Ah ! s'il pouvait avoir celle du gros marguillier, celle de l'église même ! Qu'il salue donc bien bas celte sœur de charité qui a tant d'influence... plus bas encore... encore plus de bassesse.
Il cède, il plie, il va ; il se méprise, mais il va Lui, c'est pour l'église d'en bas, aux caves, où vont les hommes. Dans l'église d'en haut, c'est sa fille, ses filles, qui, le soir, aux lumières, parmi les fleurs et les parfums (un jeune homme conduisant le chœur), chantent les chants de mai. Êtesvous bien sûr ici que la religion agisse? ou la nature encore, et la douce saison? Ou si vous voulez qu'il y ait réaction religieuse, ne serait-ce pas plutôt celle du paganisme, la revanche des dieux oubliés?
Cet homme ainsi perd tout, avec le caractère; il s'échappe à lui-même, sa famille n'est plus sa famille. Sa femme a maintenant un sage protecteur qui pourvoira bien mieux. Son fils est chez les Frères, à l'école soi-disant chrétienne, où l'on désapprend la patrie. Une génération se forme là, rude et basse à la fois, propre à plus d'une affaire; delà sort l'ouvrier qui se faufilera, servira d'écho ou d'espion au clergé; — ou, s'il monte, le
prêtre robuste, intrigant, sans scrupule, qui s'autorisera de sa rudesse même, entrera partout hardiment, poussera à mort l'intérêt, la passion, la calomnie, ayant besoin de ruse à peine, en sûreté sous ce masque grossier, quoi qu'il fasse, restant brave ecclésiastique, bon prêtre... On lui passera tout.
Les voilà tous, ou presque tous placés, partis, je ne sais où. Le père, baissé de plus en plus, nul dans sa propre estime, ne parlant guère que sa femme ne hausse les épaules, ou que sa demoiselle ne sourie... le père faible, malade... à l'hôpital! Quel parti tirer du cadavre de cet homme fini ? Une confession, une grande édification dans l'hôpital, si l'on peut arranger la scène. La religion gagnera-t-elle beaucoup à ce mensonge in extremis? Je ne sais... Mais enfin, je vois, longtemps d'axance, malgré le médecin, malgré Vinterne, qui crie et jure, les sœurs envelopper cet homme, lui dire sa mort, le faire mourir d'avance... C'est là qu'éclate la sécheresse, l'aigre domination d'une fille où la nature déshéritée se venge de ses privations... Simples instruments sous la main ecclésiastique, elles sont d'autant plus impérieuses et dures, que leur sort est plus dur aussi. Celte
armée de six mille femmes tremble aux pieds du clergé 1 .
La charité publique, la charité privée, sont ainsi dans la main des prêtres, et tournées à ses intérêts. Un gouvernement qui craint le peuple, une femme qui craint l'enfer ou la révolution, voilà qui appartient au clergé.
Ils vont de l'un à Taulre, de ceux qui tremblent à ceux qui tremblent. Des puissants de ce monde, ils vont aux vieilles femmes, aux simples personnes, aux imaginations frappées, et ils les troublent encore plus. De leurs poches (comme on tire un diable, pour faire peur au marmot), ils tirent 93. Ils devraient le bénir, car c'est lui qui leur vaut le meilleur de leur revenu. Partout où il y a une tête faible et une forte caisse, on tire l'épouvantai! : «' Hélas ! madame, sans nous, tout
1 L'armée des sœurs de charité, et autres religieuses, est la vraie force du clergé. On ne peut dire dans quelle dépendance elles sont tenues. Une sœur, cliaque année, peut ê're renvoyée ; qu'elle sorte (la loi l'y autorise en vain), ou bien qu'on la fasse sortir, elle n'en est pas inoins dijfaméc. « Qu'est devenue, dira à l'aumônier quelque bonne dame, cette jeune sœur si intéressante?.... Je ne la vois plus. — Ah ! madame, elle a dû quitter la maison.... Cela a été pour ses sœurs une grande tribulation.... — Comment? Pourquoi? — Oh! madame, ne me demandez pas Thistoire de cette malheureuse, la charité chrétienne ne nous permet pas de la dire, i
cela reviendrait. C'est nous qui contenons le peuple. Nos écoles peu à peu le transforment. Ceuxlà du moins, n'ayez pas peur, seront de bons sujets... etc., etc. »
Ils se tournent alors hardiment vers le philosophe, et lui demandent pourquoi il ne fait rien. L'église n'écrit pas, elle agit, elle montre des œuvres vivantes, elle continue la multir plication des pains, elle nourrit le peuple : « Allez, dit-on aux pauvres, allez trouver oes. ràisoimeurs... Que. vous donnent-ils?... Comparez! ces gens-là sont creux, vides, rien que vaines paroles. »
Le raisonneur peut dire que c'est le sien qu'il donne et non l'argent des autres ; que ce peu, c'est du moins le fruit de son travail ; que, voué à fortifier, affranchir l'âme, il ne veut rien extorquer par la peur ; qu'il n'emploiera jamais la fantasmagorie, l'enfer, 93, et autres formules magiques pour évoquer l'argent. — Ce que donne le libre penseur, il le donne vraiment ; le prêtre donne-t-il? ou n'est-ce pas plutôt un échange usuraire, de dire au malheureux : «Prends ce pain, mais donne ton âme, livre ta conscience, abandonne ta liberté d'esprit, tue la raison en toi...
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Tu hésifcs? Va, et meurs ! » Et la porle se ferme à grand bruit.
Le clergé a le monopole de la charité, l'immense et mystérieux budget des aumônes et quêtes, dont il ne rend compte à personne. Il a le monopole de Y éducation religieuse, nos enfants dans ses mains, nos femmes à ses pieds dans le confessionnal. Il a le monopole de Y association. L'État, sorti de la Révolution, et qui n'a d'autorité qu'elle, interdit toute assemblée, sauf aux mortels ennemis de la Révolution. — Eh bien ! avec tout cela, le clergé se juge lui-même si mort, si vide de l'esprit de vie, qu'à la moindre apparition d'une pensée religieuse indépendante, que dis-je? d'un petit changement dans la forme ou la discipline, il tremble, il crie, il court, il invoque l'épée (l'épéc de la police).
On l'a vu éperdu, quand un audacieux novateur ouvrit une chapelle... pour chanter la messe en français. Grand et terrible changement ! Quelle loi s'y "opposait? aucune ; la force fut la loi; une armée de police fut mise sur pied, pour sauver l'église en péril.
Bel accord ; le néant, qui se sent tel de plus en plus, invoque le néant. Le rien religieux se serre
et s'appuie au n'en politique. « Sauve-moi, sauvetoi ; prête-moi ta police ; moi, je ferai la police intérieure des familles, je- tiendrai les enfants, les femmes: par une éducation appropriée, j'abaisserai les caractères, j'avilirai les cœurs... Quelle discipline, plus que la mienne, servirait le politique ? J'enseigne la sainteté de la délation. »
Et ce sont ces gens-là qui vont convertir l'Angleterre? Voilà bientôt dix ans qu'ils l'annoncent tous les huit jours. Et à quoi, je vous prie, se convertirait-elle? Ceci existc-t-il? — On a vu leur néant en Suisse;- les catholiques ne se sont nullement obstinés à combattre pour ce qui n'est plus. — Le masque libéral n'a pas mieux réussi. Les hymnes que tant d'innocents chantaient au pape? où sont-elles aujourd'hui? Rome ne peutque trois choses, elle est bornée à cela, ne fera rien de plus : Aider l'Autriche en Italie, la Russie en Pologne, l'Angleterre en Irlande. Elle a amusé vingt ans celle-ci par ce grand bateleur, qui servit si bien les Anglais, spécialement en confirmant l'éloignement, le fatal oubli, où l'Irlande reste de la France, du seul peuple qui pourrait lui servir un jour.
Le catholicisme a une consolation, c'est que les autres religions ne se portent pas mieux. — Quand je dis religions, j'entends formes religieuses. La Religion, grâce à Dieu, est sauve en tout ceci, éternelle en ce monde, comme je la sens éternelle en mon cœur.
Voyez le pauvre Abd-el-Kader. Il a cru, comme nous, que le fanatisme musulman avait encore des chances, que les grandes populations du Maroc ouvraient un vaste champ... L'islamisme se . couche à côté du catholicisme, Abd-cl-Kader auprès du Sonderbund.
Voilà ce qui les trompe tous. Ils voient bien que l'humanité, trahie par ses dieux d'ici-bas, voudrait bien regarder vers Dieu. Il y a de grandes tristesses dans les foules, des soupirs, des rêves d'un monde meilleur... Et de cela, que concluentils ? Qu'on peut exploiter cet état de l'âme, au profit de telle vieille forme religieuse, vide de religion, simple machine politique. A l'homme altéré, languissant, ils tendent la coupe qu'il repoussa déjà : « Bois, c'est le vin du ciel. » Il y sent la lie de la terre.
Prenons en France la population qu'ils aiment
à citer, le bon et fidèle paysan de Bretagne,
l'homme de loyauté. L'ancien esprit domine là sans doute. Les habitudes n'ont pas beaucoup changé ; la langue française gagne, mais lentement. Le paysan, s'il lit, lit son même vieux livre, la légende bretonne qu'on lui imprime et réimprime ; cette langue, ce livre, cette tradition est un lien entre lui et les siens; sa mère lut dans cette légende, ses enfartts y liront. Ceci est bien, mais pénétrez plus loin. Cet homme troit-il, comme il croyait? Si vous le demandiez, il dirait : oui, je crois, il s'envelopperait, se défendrait, comme ses père£ ont fait contre la langue et l'esprit de la France. Ne demandez donc rien. Observez, vous verrez si cette lecture est vraiment sérieuse ; vous apercevrez qu'il croit sans croire, comme l'enfant croit à sa poupée, se fâcRe si l'on dit que c'est une poupée ; mais il sait bien ce qui en est, il caresse son rêve, tout en sentant que c'est un rêve ; il la berce, sa poupée, mais sourit en berçant.
Je parlais des légendes. — Quant aux paroles de l'église, aux prières officielles, le Breton les subit patiemment. — Plus d'un fait, cependant, témoigne du mortel dégoût qu'il éprouve à entendre ces psalmodies uniformes, ce latin. Dans un conte
breton où il s'agit d'endormir un géant, un argus qui ne dort jamais, un paysan caché chante vêpres, et le géant s'endort.
La légende en Bretagne, et partout, est bien au* trement chère au paysan que l'enseignement de l'église. Elle est généralement fille du sol, et souvent plus ancienne que le christianisme. Les légendes vivaces, celles qui durent, s'adressent puissamment à l'imagination, plus qu*à la sensibilité. — Elles enseignent, c'est là leur puissance, qu'à telle lointaine époque, en tel lointain pays, il y eut des hommes, si forts de cœur, et si chéris de Dieu, que, pour eux, vouloir fut pouvoir; ils disaient et la chose était faite ; leur moindre mot était un acte. — Las ! en est-il ainsi ? Dieu aime-t-il encore? La bonne et forte volonté estelle vue d'en haut?... Cela fut vrai alors. Et, même alors?. . — Il n'est pas difficile de deviner comment ceci s'achève dans la pensée du paysan.
Il y eut pourtant une époque, ici-bas, peu éloignée de nous, où vouloir fut pouvoir. — La légende de l'Empire, rivale des anciennes, et qui les domine dans la généralité de la France, rappelle que, en ces temps, la volonté héroïque eut son effet certain. Et comment en douter? tel paysan voisin n'a-t-il pas été général?... La certitude de monter en vertu de ses actes, l'égalité des braves, la chance ouverte à tous, ce fut la puissance de l'Empire. — Par là, bien plus encore que par la valeur des résultats, il fut la légende du peuple.
Ce qui étonne davantage, c'est que cette légende ait pu obscurcir celle qui précède, celle de la Révolution. —La France seule pouvait ainsi s'oublier, s'effacer elle-même. Elle multiplia les miracles, les actes héroïques; nulle mémoire n'y suffit. Mais la gloire alla s' accumulant, et cachant la source féconde d'où elle a jailli d'abord. Par-dessus la Révolution monta l'Empire, il l'enfouit sous ses drapeaux, ses victoires, ses couronnes.
Déblayons, retrouvons la source pure ! nous y verrons ceci :
La religion nouvelle, comme elle éclata d'abord, avant qu'elle ne fût voilée par la tempête, se posa
nettement en deux choses, que toute religion promet, montre de loin; celle-ci, un moment, les fit toucher de près.
1° Volonté et puissance sont une et même chose; qui veut fortement, et toujours, qui veut quand même, celui-là, il peut tout. — C'est le sens de l'élément miraculeux, légendaire de toute religion. Elle le dit des dieux, puis des héros, enfin de tous, si tout le peuple est un héros.
2° Tout n'est pas dans l'effort héroïque de la volonté; il faut que l'effort même disparaisse, fasse place à une vie plus haute encore de l'âme , que, de soi-même et sjns effort, l'homme aime l'homme, tous étant le même homme, tous identiques en Dieu. — Identiques, pourtant différents; l'amour suppose l'existence distincte; il unit et ne confond pas. Là est la liberté ; et la fraternité ne la supprime point.
Cette double lumière éclata dans la Révolution d'un tel jet de flamme, qu'on a peine à comprendre comment, malgré l'orage et le bouleversement, elle a pu disparaître, par quelle secrète permission de Dieu a pu s'accomplir ce miracle du diable, d'enterrer la lumière divine !
Saint foyer de la loi nouvelle, à quelle profon-
dcur, maintenant, êtesrvous donc caché?... Vous êtes, vous vivez, comment en douterais-je? Plus d'un volcan qui gronde vous révèle en Europe. Ici même, où nous semblons veill.er la nuit sur vos cendres éteintes, ces courants de chaleur que je sens à ma face, ces frémissements électriques à ma main, à ma plume, te manifestent à moi, puissant génie de l'avenir ! .
Un demi-siècle à peine est écoulé. Beaucoup vivent encore de ceux qui, de leurs mains, ont bâti sur nos places l'autel de la Fraternité, où vinrent s'unir nos Frances, divisées jusque-là... Et tous les peuples y vinrent, de cœur et de pensée, dans un même embrassement.
Beaucoup vivent encore de ceux qui, tressaillant au Danger de la patrie, signèrent sous le drapeau la délivrance du monde, la guerre sainte, ou plutôt la paix.
La France, à ces moments, eut en elle une telle concentration d'esprit, une telle accumulation de force vive dans le cœur, que, si on lui eût dit : « On va peser sur vous, du poids des mondes entassés, et vous en accabler... » Elle aurait dit sans peur : « Mettez, j'emporterai le*, mondes ! »
Et cela éiait vrai. Il fallait seulement qu'elle s'obstinât à rester elle-même.
Mais d'abord, dans le terrible effort de résistance où elle fut p.oussée par la conjuration universelle des esprits de haine et de meurtre, la France haït aussi. Elle imita ceux qu'elle haïssait. Elle perdit de vue l'une des faces, et la plus haute, de sa religion, l'amour et la fraternité.
L'autre, l'axiome héroïque : Qui veut, peut tout, il resta à la France, prodigua la victoire. L'impossible fut rayé de la langue. Le miracle devint vulgaire. Tous furent héros ; plus de héros. Dans l'immensité des masses et des événements, l'individualité disparut, fut, pour ainsi dire, engloutie et perdue. Tous également braves, disaiton ; et, sous ce prétexte, l'égalité cessa. Tel monta comme riche, sorti de telle école; tel monta comme noble. Les vaillants commencèrent à dire : « Non, la Révolution n'a pas dit vrai ; non, vouloir ', ce n'est pas pouvoir l »
Elle avait dit encore au peuple, de sa grande voix si douce et si sévère : « Travaille, tu n'auras rien pour rien ; travaille, tu gagneras la terre. Je tte te la donne pas, mais tu l'auras san^ peine; ta faible épargne suffira, tu deviendras propriétaire. »
160 LtTUMANT.
— Et, pour accomplir cette parole, en tous les cas douteux, où le maître, le seigneur de la terre et du fief, fut en litige avec le travailleur, où les deux propriétés furent en lutte, propriété du sol, propriété des bras et du travail, elle décida pour le travail. Là aussi, vouloir fut pouvoir. Qui voulut, put; qui travailla, acquit. Le miracle de la volonté forte fut manifeste à tous. — Qui dira la lamentable histoire des lois de réaction, qui, dès le Directoire, sous l'Empire, sous la Restauration, agirent pour le seigneur ; et le milliard donné, et les biens rendus par l'État, rendus par jugements?.... Enfin, sans loi ni jugement, la sourde action de l'usure... Et, l'audace croissant par l'audace, les imprudents procès où l'on dispute au paysan ses antiques communaux.
Quelles pensées doivent venir à cet homme sur ses deux religions!
La nouvelle lui avait dit : Travaille, tu auras de la terre. Et il est dépouillé chaque jour de ce peu qu'il acquit,
La religion du moyen âge lui dit : Prie, tu auras du pain. Mais, si elle le donne à qui mendie, c'est en brisant sa conscience.
Transportons-nous, Messieurs, au foyer de cet
homme infortuné. — Je parle spécialement du paysan, en qui subsistent, avec bien plus de force que dans l'homme des villes, les deux traditions. — Écoutons sa pensée muette :
Le moyen âge n'a pas tenu parole.
Et la Révolution n*a pas tenu parole.
Or, sa femme, comme celle de Job, ne manque pas de lui dire : « Qu'est-ce que tu as gagné de ta Révolution?... Des blessures, rien de plus. — Laisse donc là toutes tes vieilles idées. — Trar vaille, gagne, si tu peux, laboure, remue ton champ... »
A quoi ce pauvre homme ne réplique rien du tout. Il ne se répand pas, comme Job, en longs discours. — Seulement, de sa grande et forte main, qui a fait tant de choses, il pioche le foyer, et, deux coups ou trois coups donnés, il rentre dans son rêve.
Il n'a pas assez de langue pour répondre à la femme.
Il ne lui dira pas que sa légende , à elle, est morte, que son prêtre est fini, que sa branche aînée est finie, son église finie...
Non, il ne chicane pas sur les morts, mais il pense aux vivants. — Il pense à la pauvre Révo-
lution , qui d'un coup avait biffé la honte du servage, l'orgueil des fiefs, donné la terre à celui qui faisait la terre (oui, celui qui la faisait! les agriculteurs m'entendront ; est-ce que les landes de Bretagne ou des Ardennes eussent été de la terre sans lui?).
Quel est donc notre rôle, en tout ceci, messieurs? c'est de soutenir Job, de confirmer sa foi.
Et c'est notre devoir, une juste réparation à laquelle nous sommes tenus. — Qui plus que nous a contribué à l'ébranler, à le rendre incertain ? Nos admirations insensées de l'étranger, nos serviles et coupables imitations de l'Angleterre, l'ont étonné, attristé, fait douter de lui-même... Chose étrange ! Celui qui fit ces grandes choses se fie à peine à sa mémoire, ne sait plus qu'en penser, il se demande si cette histoire de géants n'est pas un rêve. Il se touche, il se tâtc, il se dit : « Est-ce moi?.... Le monde a jugé autrement. Les savants disent non. . . Les miens même, ma femme. . . . Tous contre moi, et je suis seul... Apparemment, j'ai tort. » Triste fruit de nos étranges variations! Elles ont profondément troublé le paysan, affligé en lui, confondu l'âme même de la France !
LA FOI KÉVOLUTIONNAIRE. 1C5
Il est grand temps de revenir, de réparer nos fautes, de lui dire franchement : « Tu ne t'es pas trompé. »
Oui, quoi que ta femme ou le monde te dise, oui, ton cœur a*raison.
Oui, quoi que ton prêtre, tes prétendus amis te disent, ta mémoire a raison.
Héros des temps de gloire, persiste, et sois toimême.
Ce que nous disons là, nous ne le disons pas pour toi seulement, vieillard qui vas mourir, ô relique vivante ! — Nous le disons pour ton fils qui laboure, pour ton petit-fils qui part pour l'Algérie. — Nous le disons surtout pour nous, et pour confirmer notre cœur.
Oui, la France eut raison.
Et l'univers eut tort.
Et quand l'univers tuerait la France, la France vaudrait mieux; car enfin, quoi qu'il fasse, l'univers le fait sans savoir.
Où fut la conscience du monde? En toi, vieux paysan de France ! Il te fallut combattre les nations, pour le salut des nations.
Dieu nous donne un seul jour de tes actes hé-
roïques pour tous nos millions de paroles!... Qu'il nous donne pour couronne et pour tombe ce qui fut ton berceaul