LES CONDAMNÉS ET LES RÉFUGIÉS
• Des deux lettres qui suivent, Tune a été écrite pour des condamnés politiques qui ne l'avaient point demandée, mais dont je voyais avec douleur l'honorable misère. L'autre avait pour but l'abolition des règlements vexatoires auxquels étaient soumis les réfugiés. Cette dernière lettre nous fut demandée par notre illustre ami, Mickiewicz, alors à Rome.
A MESSIEURS LES IKIBIKS 10 ftOUYERNEMIKT PROVISOIRE
Messieurs,
Personne n'a plus de confiance que celui qui écrit ceci dans les hommes éminents qui ont pris la charge immense de veiller sur la France au moment où elle se recueille pour parler enfin, et se gouverner elle-même.
Cependant l'accablement des affaires, le ^ertige des nécessités du jour qui se pressent lUme sur l'autre, peut dérober Quelque chose à leur
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haute prévoyance. Pourquoi un Français, un citoyen quelconque, n'élèverait-il pas la voix pour attirer leur attention sur un objet sacré?
Je m'inquiète, messieurs, du sort actuel des deux mille condamnés politiques.
Ils se reposent sur la France. Us souffrent, languissent ; beaucoup mourraient sans se plaindre. Nous devons nous plaindre pour eux.
Je ne connais point ces hommes héroïques, autrement que par la notoriété de leurs souffrances, autrement que par leurs actes, qui sont consacrés dans l'histoire. Mais, il faudrait désespérer, delà justice et de la reconnaissance en ce monde, si nous pouvions oublier ceux qui, nous devançant dans la foi, espérant contre l'espérance, ont tiré l'épée pour la République, si longtemps avant le jour où nous l'avons obtenue.
Nul doute qu'ils ne soient bientôt placés selon leur mérite. En attendant, ne pourrait-on donner à ces vétérans de la République une solde d'honneur qui leur permît de faire face aux besoins de leur famille, et les assurât que la France ne peut jamais les oublier?
J. MiCHELET.
12 mars 1848.
i MESSIEURS LES lEIBtES DU COUYEIHEIERT PROVISOIRE
Notre France délivrée porte encore plus d'une souillure des temps de la captivité. La plus honteuse est celle des lois barbares, inhospitalières, contre les réfugiés, lois absurdes et contradictoires qui invitaient pour repousser, recevaient pour outrager, qui soumettaient tant d'hommes héroïques aux caprices, aux haines, aux peurs d'un homme de police.
Que dira la France à ces exilés, pour se laver des affronts qu'on leur infligea en son nom ? Une seule chose : c'est qu'alors elle était, tout autant qu'eux, opprimée, absente et comme exilée d'ellemême.
Elle rentre aujourd'hui chez elle, elle retrouve son foyer, et ce n'est pas pour elle seule. Asseyez-vous, amis, c'est le foyer de la France, et par conséquent le vôtre, vous pouvez vous y fier. Polonais, Italiens, Allemands, Espagnols; les uns, ses frères d'armes au temps des victoires; les autres, ses glorieux complices dans les luttes de la liberté; elle vous le dit : « Asseyez-vous, vous êtes ici chez vous, ici, c'est votre maison ! »