RENTRÉE AU COLLÈGE DE FRANGE
quante millions d'hommes, celui dont la parole semblait une alliance du monde, une fédération de l'Orient et de l'Occident, qui, du Collège de France, s'entendait jusqu'à l'Asie.
Ce fauteuil est celui de la Pologne.
. Mais, la Pologne, qu'est-ce que c'est?
Le représentant le plus général des souffrances universelles. En elle, je vois le peuple souffrant.
C'est l'Irlande, et la famine. C'est l'Allemagne, et la censure, la tyrannie de la pensée sur le peuple penseur entre tous. C'est l'Italie, Messieurs, en ce moment suspendue entre la vie et la mort, comme cette âme du Jugement dernier de Michel- Ange... La mort et la barbarie la tirent en bas. Mais la France la tire en haut... Elle est sauvée dès ce jour... et que personne n'y touche !
Oui, Messieurs, tous les drapeaux de l'Europe, je les vois flotter sur ce siège. J'y vois dix nations en pleurs, qui sortent de leurs tombeaux.
Leur âme, leur souffle,- sont ici... Leurs drapeaux sont invisibles. Ils apparaîtront bientôt. Il faut, à cela, une autre enceinte, bien autrement haute et vaste, le champ de la Fédération, et toute la voûte du ciel. Puissions-nous, aux jours solennels où la France appellera ses enfants à frater-
niser, puissions-nous y voir aussi toutes ces nations amies, mêlant si bien leurs rangs aux nôtres, que tous semblent concitoyens, qu'on ne puisse, cherchant dans la foule, distinguer un seul étranger, et qu'un moment du moins, l'humanité ravie se dise : « Je savais bien que j'étais une, et qu'il n'y a qu'un peuple au monde ! »
— !•» avril 1848. —
Un siècle a passé en un mois, tout a changé autour de nous. Nous voilà tout à coup dans d'autres conditions d'existence. — Celles de la pensée sont les mômes. L'idée de ce Cours, sa nécessité subsiste. Démontrée par l'événement, elle revient, mieux autorisée, parler au monde nouveau.
Mais, avant tout, rendons grâce à Dieu qui a
donné infiniment à ceux qui. demandaient peu,
qui nous a épargné je ne sais combien d'inter-
médiaires dont chacun eût coûté une révolution.
Ce que nous avions le plus à craindre, c'était de
voir la France flotter, nager péniblement entre
les systèmes divers, faible, douteuse, hésitante. La voici assise en sa force.
Et toutefois, malgré ce beaju et merveilleux événement, nous reproduisons identique la pensée qui nous inspire depuis si longtemps :
Une faut pas que la Révolution soit extérieure, à la surface, il faut qu'elle entre et pénètre. Il la faut plus profonde que ne fut la promière Révolu- . tion, trop exclusivement pelitique; — plus profonde que ne veulent les socialistes, préoccupés presque uniquement d'améliorations matérielles. Il faut qu'elle aille au fond de l'homme, quelle agisse sur l'âme , qu'elle atteigner les volontés, qu'elle soit une révolution voulue, une révolution du cœur, une transformation morale et religieuse 1 .
1 I.e clergé, dont l'alliance n'a pas peu contribué à perdre le dernier gouvernement, exploite déjà la révolution. 11 s'est mêlé d'abord timidement au mouvement, ne sachant trop comment il y serait reçu. On se rappelle la première scène, les drapeaux d'un bataillon subrepticement bénits par l'archevêque, qui, par hasard, les rencontre à sa porte, demande ce qu'on veut, etc. Plus tard, le clergé s'enhardit ; il se fait appeler à bénir les arbres de Liberté. La Liberté est-elle même une bénédiction de Dieu, qui n'en réclame nulle autre. Elle demande seulement qu'on ne travaille pas contre elle aux élections.... Singulier état de ce corps ! les uns bénissent le jour, les autres maudissent le soir. Sont- ils pour nous, oucontre nous? On le verra bientôt aux ré-
Jusque-là, nous n'avons rien.
Et si cela nous manquait, nous resterions incapables des sacrifices infinis que cette révolution doit nous demander.
C'est cetle pensée reproduite sous formes diverses, dans nos livres et dans nos cours, que nous avons cette année spécialement adressée au jeune homme, et qui a trouvé dans nos Écoles (nous les en remercierons à jamais) le plus noble
écho.
Nous leur disions dans ce Cours que, par eux, la Révolution devait être une alliance entre les classes diverses, qu'ils étaient les médiateurs, les pacificateurs naturels de la Cité, que les malentendus, les vaines discordes pouvaient se dissiper à leur voix, se neutraliser. Nous avons offert à la générosité de leur jeune cœur ce glorieux sacerdoce d'un monde nouveau 4 .
sultats. — Un principe nouveau surgira. Ne vous engagez pas avec l'ancien qui a toujours perdu ses alliés, et Napoléon, et Charles X, et Louis-Philippe. Si vous eussiez consulté nos morls de février, est-il bien sur qu'ils eussent voulu être menés à la Madeleine ?
1 Un jour, dans nos cours ou dans nos livres, nous nous expliquerons sur les caractères du nouveau sa cordoce. Un de ces caractères s'est révélé le jour où les quêtes, qui ne se faisaient que
Voilà ce que nous disions avant. Et nous le disons après, lorsque celte même parole est bien plus utile encore. Puisse, par leur salutaire influence, se continuer, pour le salut de la France, pour l'honneur de la nature humaine et l'instruction du monde, cette sublime fraternité qui parut aux barricades, où le combat fut souvent à qui mourrait l'un pour l'autre !
Le samedi 4 mars, perdu dans la foule immense qui menait nos morts à la Madeleine, au milieu dé cinq cent mille hommes qui faisaient si bien Tordre entre eux, je tombai dans un profond attendrissement sur ce peuple le plus pacifique à la fois et le plus vaillant du monde. Des femmes, leurs nourrissons sur les bras, erraient au milieu de ces forêts de baïonnettes, et, quand les chanls
dans les églises, ont commencé au Collège de France» non plus au profit de la tyrannie religieuse, mais dans une pensée humaine de libre fraternité. — Une commission fut créée ici dans «e but par nos élèves des Écoles, pendant qu'il s'en formait de semblables à Tours et dans d'autres villes.
s'interrompaient , il y avait des silences admirables, où vous n'auriez entendu que la voix de quelque enfant.
Je me trouvais là justement comme au fond de mon cabinet, absorbé dans mes pensées. Et la pensée qui du cœur me monta aux lèvres, et que j'exprimais tout haut, c'était : « Dure à jamais ce jour!... Puissions-nous, en récompense du sentiment vraiment fraternel qui nous anime aujourd'hui, le conserver et l'étendre, le fortifier dans nos cœurs, le garder si bien, ce trésor de l'âme, que nous puissions sans hésiter lui sacrifier les autres. Qu'est-ce que tous les biens de la terre en présence des joies d'un tel jour?... Ce jour des funérailles triomphanles, c'est la fête du dévouement, la fête du sacrifice. Ceux-ci ont tout donné, leur vie. Et nous, nous sommes appelés dans une voie de sacrifices, plus longue et non moina difficile ; nous n'aurons pas toujours des ailes pour voler par-dessus le monde; nous marcherons, et sur la route bien des pierres blesseront nos pieds. Tenons haut, bien haut, notre cœur, foulons hardiment l'obstacle d'en bas... Nos intérêts, nos habitudes, il faut qu'en nous tout cède, lout obéisse, dans cette victoire de nos idées. S'il nous en coûte,
prenons en dédommagement la résurrection de tant d'hommes, hier dans le désespoir, aujourd'hui sauvés, heureux d'espérance. Grandissons, étendons nos<;œurs, et, d'une ouverture immense, embrassons joyeusement le monde qui vient à nous. Nous ne pouvons rien perdre ici, que nous ne profitions davantage. Qui gagne, perd, et qui meurt, vit.*. Salut, monde aimable, immense, de fraternité, de justice ! Quoi que tu m'apportes, c'est bien. Je ne compte point avec toi. Quoi que je donne, c'est peu. Je te donne un homme mortel, qui demain allait s'éteindre ; tu m'offres, pour tout l'avenir, la participation fraternelle au bonheur du genre humain, tu me donnes d'anticiper du regard des cieux inconnus, d'entrer, de foi et d'amour, au règne d'un nouveau Dieu !
En revenant sur la série de mes livres et de mes cours, dans les cinq dernières années où leur tendance fut pratique, politique et religieuse, où par des voies diverses ils préparaient la révolution,
je ne vois rien à regretter, ni dans la méthode générale, ni dans les moyens spéciaux par lesquels j'initiai le public à des idées souvent fort éloignées de lui. J'ai marché très-droit.
Je n'ai point , comme beaucoup d'autres , tiraillé, escarmouche tout autour. J'ai été au cœur.
Le jésuitisme religieux, le jésuitisme politique, ce n'étaient pas des alliés rapprochés par un hasard fortuit, c'était une même méthode, une * même théorie de mensonge. Nulle attaque n'était sérieuse contre eux, s'ils n'étaient pris au point de leur jonction, saisis, serrés dans les ténèbres de l'âme, où tous deux sont la même chose, le Génie du faux.
Le faux fut posé d'abord en deux livres polémiques et négatifs, les Jésuites, le Prêtre. — Puis, le vrai fut mis en face, par deux livres positifs, *j£
qui ne combattent plus, mais enseignent, le Peuple et la Révolution. Ajoutez-y ce Cours de 1848, où j'enseignai le caractère de la révolution nouvelle que je voyais arriver : L'alliance des écoles et du peuple, de l'étudiant et du travailleur.
Nos Jésuites, tirés d'abord par un journal à 48,000, reproduits par les journaux de province,
as?
pui§ répandus ca petits volumes, et par les contre* façona* oni été traduits ensuite dans toutes les langues du monde; ils ont surtout p&iétré l'Italie. — On peut en dire autant dm Prêtre, qui fut tra~ doit même en arabe. Dans tse dernier livre, ï'cnnenri était pris au foyer môme, chaque famille avertic t et directement intéressée dans la Révolution. Nous osons dire qu'après le terrible procès de Toulouse, rien ji'a plus efficacement remué les esprits , plus profondément miné la puissance ecclésiastique, et le gouvernement, son complice, qui croyait follement que cette ruine pouvait lui servir d'appui.
Dans ces livres de combat, je ne fus pas tellement absorbé par le copibat, qu'en brisant l'autel des faux dieux, je ne marquasse déjà la place d'un autre autel.
Il fallait, ^ travers la mêlée de la polémique, entre tant de négations opposées aux négations, donner une affirmation, un objet réel, positif, vrai, vivant, une personne, écarter l'abstraction, pour toute théorie montrer l'hemme... J'oubliai toute disputé, je dépouillai l'écrivain, je me plaçai à l'écart, et seul en face de.moi... Et puis j'ouvris ma poitrine, j'y lus le livre du Peuple.
LE LENDEMAIN DE Lf DÉVOLUTION. 289
C'était moi, et c'étaient tous* Plus je lisais au dedans, mieux j'y voyais le dehors çontentré. et réfléchi. Le mot de fraternité est très-faible pour exprimer le sentiment qui domine ce livre ; union, unité, vaudraient ipieux, l'unité d'un mende en
une âme.
Cette unité en action, <&st le caractère divin des grands jours delà Révolution, tels que je les ai racontés, celui de la Prise de la Bastille, et de nos Fédérations, et du Départ de 92, de tant d'autres moments sublimes. Voi!à ee qu'il fallait dégager et mettre en lumière, si l'on voulait donner vraiment le fond, la substance de ^a Révolution 1 . Il fallait subordonner, dans ces. grands actes du * peuple, les influences individuelles que les prétendues histoires mettaient en première ligrte. Il fallait montrer que les moyens dé Teireur* (employés de très-bonne heure et dès la Constituant) allèrent créant, augmentant toujours une néces-
1 Et pour la question qu'on croit de forme, et qui est de fond aussi, V impossibilité de la royauté la nécessite de la république, je l'ai prise dans sa racine, «t bien plus loin que n'avaient pu faire les hommes de la Révolution, qui connaissaient peu les précédents historiques et ne savaient pas l'affinité de cette question avec la question religieuse. V. mon Histoire, t. I, p. Lxxxni,*ct 254 H ; t. I, p. 485, et surtout au t. III.
site de Terreur, qui, pour sauver la* Révolution, l'a perdue pour cinquante ans; — perdue au dehors, lui rendant toute propagande impossible, — perdue au dedans, brisant les cœurs, dégradant les caractères, couchant une litière d'hommes sous le triomphe de César. (Voy. Appendice, note IV.)
La magnanimité dans la force, la douceur dans lavictoire, comme la France, laissée à elle-même, Ta toujours fait éclater, dans les actes et dans les paroles ! Le premier mot de la nouvelle révolution fut celui de la clémence, un engagement d'humanité pour le présent et l'avenir. Elle a tout d'abord proclamé V inviolabilité de la vie humaine.
Comment s'étonner, si, dans ce moment, tous les cœurs de tous les peuples battent pour la France! — Ah! qui donc, pour peu qu'il soit homme, pourrait ne pas t'adorer?.... Tu t'es interdit les conquêtes. Mais en même temps, dans ta sublime initiative, tu as parlé comme reine et législatrice du monde, et tu seras obéie.
Tout est miracle en cette chose. Elle reste à l'état de miracle, sublime, obscure à force de lumière. On est revenu à peine du premier éblouissement.
La grande gloire, voici qui est sûr, est au peuple, aux travailleurs, qui n'ont compté jii calculé, qui ont cru, agi ; seul, le peuple a eu la foi.
Seul, sans armes, sans autre force qu'un profond sentiment du droit, n'ayant rien que sa poitrine à metlre devant les balles, il ne songe pas qu'il peut être si aisément foudroyé aujourd'hui, affamé demain.... Il étonne, il émeut l'armée, il combat, il négocie.... J'ai moi-même admiré sur nos places cette noble et habile cordialité des braves faisant appel aux braves. J'ai vu des hommes misérables, et presque sans pain, qui donnaient du pain à manger aux chevaux des cuirassiers. Ces chevaux, dès ce moment, devenaient
incapables de charger.
Et pourtant, qui pouvait dire, au commencement, ce que l'armée allait faire? C'est l'immortel honneur du peuple de Paris d'avoir eu foi en elle, d'avoir cru qu'elle ne ferait rien. Soigneusement isolée du peuple, entourée, épiée d'une
vaste police militaire, tenue loin de la France dans les guerres barbares d'Afrique, un cœur vulgaire aurait cru qu'elle nous serait ennemie. — Eh bien! elle voit des Français, et se trouve toute française, elle met sous ses pieds la vanité militaire; de ses armes, elle arme le peuple, et mérite l'insigne éloge que les imprimeurs sur éloffe lui donnent dans leur adresse : « Si nous sommes encore de ce monde, nous ie devons aux soldats. »
Voici qui ne surprend pas moins. La bourgeoisie, investie du monopole électoral, agit, six mois durant, dans les banquets politiques, pour perdre ce monopole. Elle s'arme au nom de la Réforme, c'est-à-dire pour abdiquer, pour communiquer son privilège d'électeur. Elle se rallie au peuple (comme dit si bien George Sand dans sa lettre), elle couvre le peuple encore désarmé, reçoit la cavalerie qui le charge au bout de ses baïonnettes. Qu'on se souvienne à jamais de l'héroïque humanité du vaillant garde national (Lesserré), qui alla, à travers les balles, prier le poste du Palais-Royal d# se laisser sauver, qui, après une décharge à bout portant, n'élanl pas blessé encore, persévéra sans bouger, et ne cçssa
de leur offrir la vie que lorsqu'une balle le jeta par terre.
Il faudrait parler ici du rôle admirable des Ecoles. Mais j'en parlais au long tout à l'heure (pages 275-276).
Répétons-le, tout fut miracle. Et la surprise est moindre encore de voir le coup de théâtre, le changement à vue qui plonge au néant la plus grande puissance du monde, que de voir au fond des cœurs ces abîmes d'héroïsme et de magnanimité qu'on n'eût soupçonnés jamais. Grande est la disparition. Mais plus grande l'apparition. Un élément nouveau se révèle, un monde, une âme nouvelle.
Ame héroïque, sublime; qu'elle noué reste, grand Dieu ! qu'elle ne se dissipe pas !
Combien nous en avons besoin, à l'entrée d'une carrière imprévue, inexplorée, pour la première fois maîtres de nous, majeurs, responsables de nos actes, et, comme tels, appelés aux sacrifices, à l'énergie, mis en demeure de rester des héros, — ou de n'être rien.
Rien de médiocre sous la République. La grandeur est sa nature. Au-dessous, elle n'est point.
Il ne faut plus dire : « Je ferai ce que la situation commande, je ferai assez)).... Non : «Je ferai davantage. »
Assez est plein de tristesse, d'ennui, de diffificulté. Davantage et trop sont gais et faciles. Pourquoi ? Celui qui fait trop est récompensé par le cœur, porté par la passion. Le premier marche, se traîne, sent tous les obstacles. L'autre va sur de grajides ailes, se pose de montagne en montagne, regarde en face le soleil....
Soleil de Dieu, donnez-nous donc une grande, une nouvelle lumière ; donnez-nous, pour une situation si nouvelle, une flamme inouïe de fraternité.... Que je voie chacun (ce sera votre signe) inquiet des autres, et moins de soi, défenseur ardent du voisin et de l'intérêt contraire.
Que je voie, par exemple, dans nos touchants essais de réforme sociale, l'ouvrier plaider pour le paysan, celui-ci pour l'ouvrier.... Que je les voie l'un et l'autre, les deux hommes courageux et forts, réclamer pour la faible femme, qui ne peut pas menacer, et n'agit que par les larmes.
Et vous, jeunes gens, pour tous ! — Vous, les miens, que j'appelai, cette année même, à la plus grande mission qu'on ait offerte à des hommes,
au sacerdoce nouveau de la pacification ; vous, aimés, acceptés de tous, agrandissez- vous le cœur, tant que tous y soient contenus.... Je le disais, et cela s'est vérifié, tous, riches et pau vres, bourgeoisie et peuple, tous, en vous, oqt vu leurs enfants. Et tous vous écouteront, et il n'y aura pas de dispute parce que vous serez entre eux.... Et la France restera grande comme elle est, n'étant pas divisée, une et grande comme le monde, et la têle dans le ciel !
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Dans la situation si grave où est la Fi milieu d'une révolution peu prévue et m rée, elle me semble risquer fort de navij les écucils, si elle n'est immédiatement sur sa première Révolution, qu'elle croit ( et qu'elle ignore. Mon Histoire, heureuseï avancée (le troisième volume paraîtra est pour moi une fonction sacrée, qu'auci ne me fera quitter. J'ai refusé même, par suivante, de participer aux travaux de
mission chargée d'examiner les modifications que subirait l'enseignement :
Monsieur le ministre, .
Un travail d'urgence, qui m'absorbe tout entier, ne me permet point d'accepter les honorables fonctions auxquelles vous voulez bien m'appeler.
Ce travail, c'est celui que depuis longtemps j'avais commencé, mais qui, dans nos circonstances nouvelles, se trouve être, j'ose le dire, le premier besoin moral du temps, le plus impérieux.
La France, enfin majeure, est appelée à l'action et elle ne se connaît pas elle-même. Elle va agir, et elle ne peut consulter, avec certitude, son expérience antérieure. Elle entre dans l'inconnu d'une révolution nouvelle, sans avoir encore une histoire de sa première révolution, une histoire positive, fondée sur les actes authentiques.
Plusieurs parties de cette histoire ont été traitées, il est vrai, par d'éminents écrivains, plu-
sieurs époques reproduites dans leurs formes pittoresques ou dramatiques. Moi-même j'ai déjà raconté l'histoire de l'admirable année qui, de juillet 89 à juillet 90, vit le grand mouvement des Fédérations, l'inauguration prophétique de la Fraternité à venir . Plus d'un s'en est souvenu hier, si j'en crois mes jeunes amis, au moment sublime où vainquit la Fraternité, où le combat commencé devint une Fédération, où trois frères qu'on voulait mettre aux mains (peuple, armée, garde nationale), se sont embrassés.
Ainsi, plusieurs parties de la Révolution sont connues, et l'ensemble est inconnu. La génération des événements reste encore obseure. Les actes qui la révéleraient, dorment au fond de nos dépôts publics. Tout le monde parle de la Révolution ; et des faits immenses, qui en donneraient le caractère intime, sont parfaitement ignorés. Qu'on en juge par celui dont je viens de parler. Ce fait capital, et par l'importance, et par la durée, cet acte primitif de la Fraternité nationale, où étaitil, avant que nous l'exhumassions? Dans la poudre des archives, dans la bouche et le cœur du peuple.
Mais, il ne suffit pas que de telles choses
soient dans la tradition ;' elles n'ont pas leur influence, tant qu'elles ne sont pas formulées. Elles flottent dans le souvenir et le sentiment populaire; elles agissent peu, faiblement^ elles ne fournissent point de règles de principes de
conduite.
La foi politique de la France qui doit déterminer ses actes et ses paroles, sa politique et son enseignement, ne doit pas rester à l'état de sentiment, ou de vague spéculation ; il faut lui donner la base de l'histoire et de l'expérience.
Voici la France réveillée, debout;, qu'est-ce qu'elle va enseignera ses enfants, à son peuple héroïque, au monde qui fait cercle autour d'elle?... Est-ce la rhétorique? est-ce l'arithmétique?... est-ce le mécanisme gouvernemental, la politique abstraite, à la Sieyès?... Non, elle doit, avant tout, fixer et promulguer les principes qui constitueront notre moralité civique, le dogme de la République, le Credo de la patrie. Elle doit enseigner deux choses qui n'en font qu'une, et qui sont le cœur de la France : La foi de la Révolution, et la même foi en pratique, l'histoire de la Révolution.
Pour renseigner, il faut la faire.
Ne laissons pas la foi nouvelle dans les abstrac-
lions, dont la logique tire tout ce qu'elle veut, oui aujourd'hui et non demain. Il faut, au nom des faits, en vertu* des réalités, fonder la République dans les esprits, et qu'enfin ce soit stfns retour. Que tous, sur cette autorité, s'affermissent dans l'idée que le gouvernement républicain (qui n'est autre que celui de la raison publique) est le seul gouvernement d*hommes. L'histoire et l'expérience, élevant une infranchissable barrière, fermeront derrière eux le passé, les empêcheront de retomber aux doctrines enfantines et grossières qui personnifiaient le droit dans un individu, aux vaines croyances d'incarnations royales ou divines qui ont signalé si longtemps l'infirmité de l'esprit humain.
La République va couvrir toute la terre, mais ce n'est pas assez. Il faut qu'elle soit enracinée dans la terre. Il faut lui creuser de profonds, de solides fondements... Puis, laissons souffler les tempêtes.
Je creuserai. Je serai, dans la mesure de ma faiblesse, l'ouvrier de cette œuvre. Je la crois essentielle entre toutes, immédiatement nécessaire, et je n'en vois aucune qui doive précéder. Plût au ciel qu'elle fût plus avancée, dans un tel
besoin de la France obligée d'agir tout à coup, demandant des lumières, des conseils au passé, que personne ne sait bien encore !
La mission que je prends pour moi n'est point celle du solitaire, ni de l'égoïste. Elle me met au fort des disputes. Nulle autre peut-être n'exigerait une raison plus ferme, plus indépendante, plus audessus des craintes et des intérêts. Les partis, les minorités, vont à l'envi tirer l'histoire à eux, se l'arracher sans pitié, comme dans un combat on se dispute un cadavre. Pour nous, elle est vivante; telle nous voulons la maintenir, la sauver, pour que, vive et vraie, elle vivifie la France et le monde.
Et alors, le symbole de la foi nouvelle, émané de l'histoire, ne serait pas la création artificielle d'une aride abstraction, de la fantaisie des faiseurs de systèmes, ni du hasard des partis ; il sortirait de la bouche irréprochable du passé, il ne serait autre chose que la voix même des faits, le témoignage austère et pur que donnerait la France à la France de l'idée qu'elle poursuivit à travers tant d'événements.
Qu'il nous soit permis, monsieur le Ministre,
de rester là où nous place le devoir, au foyer de la Patrie, entre son histoire accomplie que nous lui restituons, et son histoire à venir, que la première éclairera. Cette place n'est pas la moins dangereuse. Elle est désintéressée, et exclut toutes les autres. En ce dernier point, tout au moins, nous en serons dignes. Puisse-t-ellc, en récompense, nous grandir le cœur, et nous donner de remplir les trois conditions qu'impose un tel sacerdoce : Ne rien désirer, ne rien craindre, et ne point haïr.
Veuillez, monsieur le Ministre, recevoir mon hommage.fraternel.
J. MlCHELET.
304 \PPENDICE.