‹ L'étudiantChapitre 3 sur 33 · A^J* NOV · texte numérisé non relu

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présente et le dédie à la jeunesse d'aujourd'hui. Mais il est vieux d'un denfi-siècle, et c'est une question de savoir si le petit-fils de l'étudiant de 1848 comprendra le maître que son grand père applaudissait au Collège de France.

Jeunes gens, il vous est, je crois, impossible de vous représenter l'état d'une âme enthousiasmée de souvenirs et enfiévrée d'espérances, comme était celle de Michelet. Les souvenirs étaient superbes; aucune histoire n'en offrit jamais de pareils à la mémoire des hommes. Souvenirs de l'Empire, l'époque où « vouloir fut pouvoir », où « la volonté héroïque eut son effet certain » ; souvenirs de la" grande Révolution : la Révolution, disait Michelet, avait enseigné, elle aussi, que « volonté et puissance sont une même chose », mais elle ajoutait que « tout n'est pas dans l'effort de la volonté; il faut que l'effort môme disparaisse, fasse place à une vie encore plus haute de l'âme; que, de soi-même et sans effort, l'homme aime l'homme, tous étant le même homme, tous identiques en Dieu ».

Ces souvenirs, d'où rassortaient les plus hautes leçons qu'une jeunesse puisse recevoir, étaient alors tout proches. Michelet montrait aux jeunes gens les survivants de la Révolution et de l'Empire : « Vous entendez quelquefois, sans vous en douter, la Révolution et l'Empire qui passent... Je parle de cet homme de soixante ans, davantage peut-être, qui eue d'une voix enrouée quelque marchandise. *. »

Lui, qui marchait par les rues, l'oreille ouverte et l'esprit au guet, recueillait au passage, de la bouche du peuple, des mots qui tout à coup le jetaient dans des rêves. Un jour il descendait du Panthéon vers les Archives, « plongeant dans les rues basses, humides et sombres, que surplombe l'École polytechnique, dans cette vallée d'enfer qui descend à la rue Saint- Victor » ; il entendit un dialogue entre un homme et une vieille femme, qui venait d'acheter du charbon et des légumes, Voyant ces apprêts d'un festin inusité, l'homme dit à la vieille : « Quoi donc? la mère, la patrie est en danger? » Et ces paroles, dites dans ce quartier misérable, évoquant tout à coup le souvenir du départ de 1792 : « Grand jour, s'écrie Michelet, sublime jour, de mémoire éternelle, où, le drapeau déployé sur nos places, le canon tirant de moment en moment, ces paroles solennelles furent dites et promulguées : La patrie en danger appelle ses enfants! Et quand elles furent dites, six cent mille hommes étaient inscrits. Pour la guerre? Non. C'est là la gloire unique de la France. Inscrits pour la délivrance, la paix universelle, inscrits pour le salut du monde. x> Admirable moment où la France « eut en elle une telle concentration d'esprit, une telle accumulation de force vive dans le cœur, que, si on lui eût dit : On va deser sur vous du poids des mondes entassés et vous en accabler », elle aurait dit sans peur : « Mettez* j'emporterai les mondes. »

RTUDE

s gens, j'ai bien peur que ces paroles ne mnent et qu'à vos oreilles elles ne sonnent aminé une déclamation. Hélas! vous sentez • la France le poids trop lourd des mondes . Les hommes de mon âge savent que l'élo-

de Miclielet était sincère. Ils ont connu les survivants des temps héroïques, entendu :iée les récits et les contes des vieux soldats, i table les refrains des chansons de Béranx murs de la maison paternelle, nous avons la Veille d'Au&terlitz : Napoléon endormi sur lise, en plein air d'une nuit de décembre, ine carie étendue sur des tambours; autour

les généraux qui le regardent, au loin les

bivouac de la Grande Armée, — et aussi le ', du Jeu de Paume : dans la haute salle nue, unes enthousiastes au-dessus desquels Bailly, nue sévère des députés du tiers, crie, la main e serinent « de ne point se séparer avant

donné une constitution à la France ». Les s de mon âge, enfants en celte année 18-18, nnent cet état d'esprit où se confondaient : de la Révolution et celui de l'Empire, de la t de la liberté. Mais vous qui avez vingt ans,

victoires avez-vous entendu raconter? quel siasme a passé de nos âmes dans les vôtres ?

lamme, en nous recouverle par des cendres ruines, comment l'aurions-nous transmise?

moins belles que les souvenirs, étaient le

espérances. Dans l'allocution aux écoles, le 6 mars, Michelet salue la République, « le gouvernement de la raison par la raison, le règne de l'esprit, la victoire de Tâme! » Il voit la France affranchie affranchissant le monde. « Â quel prix, il n'importe point. Nous devons tout à une telle chose, tout, y compris noire sang... Il faut l'unité du monde, il n'y a pas à s'en dédire, unité libre, unité sainte, unité d'âme et de cœur. » Il salue Tune après l'autre les nations malheureuses, à commencer par la Pologne. « Mais, . la Pologne, qu est-ce que c'est? Le représentant le plus général des souffrances universelles.,. C'est l'Irlande et la famine. C'est l'Allemagne et la censure, la tyrannie de la pensée bur le peuple penseur entre tous. C'est l'Italie en ce moment suspendue entre la vie et la mort, comme cette âme du Jugement dernier de Michel-Ange. La mort et la barbarie la tirent en bas, mais la France la tire en haut. Elle est sauvée dès ce jour, et que personne n'y touche! » Il convoque tous les drapeaux de la terre à une fêfe prochaine de la Fédération : « Puissions-nous, aux jours solennels où la France appellera ses enfants à fraterniser, y voir aussi toutes ces nations amies, mêlant si bien leurs rangs aux nôtres, que tous semblent concitoyens, qu'on ne puisse, cherchant dans la foule, distinguer un seul étranger, et qu'un moment du moins, l'humanité ravie se dise : « Je savais bien que j'étais vue et qu'il n'y a qu'un peuple au monde ! »

Cinquante années ont-elles passé ou bien des siècles, depuis que la France promettait à l'Italie la résurrection, à l'Allemagne la liberté, aux hommes l'unité du genre humain, où elle souffrait en la Pologne martyre, en l'Irlande affamée? Aujourd'hui elle souffre sa propre souffrance. L'Allemagne et l'Italie sont coalisées contre elle. Depuis qu'elle est amoindrie, les haines et les intérêts — aucune pudeur, aucune force morale ne les contenant plus — se donnent carrière; jamais le genre humain ne fut plus divisé contre lui-même. Et il n'apparaît pas que la République soit le gouvernement de la raison par la raison, ni la victoire de l'âme. Si bien que, ces pages datant le livre de Michelet d'une date très lointaine, vous devez penser qu'il s'adresse à d'autres qu'à vous, étudiants de Tannée 1899.

Mais voici d'autres pages du même livre. Le professeur dit la tristesse de la France, les dissensions du corps social, les âmes françaises « mêlées de sentiments ennemis ». Or, « la vie, c'est surtout l'unité; la mort, c'est la division. Percevoir en soi la division, c'est l'avant -goût de la mort. La France, de moins en moins une, sentant son unité vitale, sa personnalité qui s'en va, descend aux êtres inférieurs; elle a bien des raisons d'être triste. » Ce sont les raisons mêmes de notre tristesse d'aujourd'hui... Et voici un discours prêté par Michelet aux étudiants : « Si nous sommes douteiirs, c'est que rien de grand à croire, à aimer n'apparaît à l'horizon.

Ce n'est pas la foi qui nous manque, c'est plutôt l'objet de la foi. Qu'est-ce que vous nous enseigne* qui puisse faire de nous des croyants? Nous nous •traînons, il est vrai. Qu'on nous montre quelque but . sublime. Nous aurons des ailes encore. » Est-ce les étudiants de 1848 qui parlent? C'est vous-mêmes.

Pour comprendre, après cet enthousiasme, cette désespérance, il faut savoir qu'en Michelet le poète vibre au moindre souffle, mais qu'aussitôt la lyre apaisée l'historien se recueille. Michelet rêve une humanité très noble, mais il voit l'humanité réelle, et le poète reparaissant, pleure comme tout à l'heure il chantait.

Sous les grandes légendes qu'il a célébrées, il dénonce l'illusion, le mensonge mortel, à savoir que la France, parce qu'elle a l'unité, croit avoir l'union et ne l'a pas, croit avoir l'égalité, mais ne l'a point, et même ne l'aime pas sinon en théorie. Depuis la Révolution, nous vivons sur des apparences et sur des mots, car la Révolution demeure inachevée dans la masse nationale et dans l'âme de chacun de nous. A peine avait-elle proclamé ses grands principes de liberté, d'égalité, de fraternité que, luttant contre ses ennemis, au dedans et au dehors, elle fut haïe et commença de haïr. Et l'Empire survint où la Révolution s'obscurcit. « La France seule pouvait ainsi s'oublier, s'effacer elle-même. Elle multiplia les miracles, les actes héroïques ; nulle mémoire n'y suffit.

alla ^'accumulant, et cachant la source .

Ile a jailli d'abord. Par-dessus la Rëvcl 'Empire, il l'enfouit sous ses drapeau*, «s couronnes. »

facilement et si vite? La Résolution le fonder ses lois sur des volontés :

politique, la Déclaration des droits, i posé, il fallait, pour base aux lois, ssous, des hommes vivants, faire des er, constituer le nouvel esprit par tous "érents... augmenter la Révolution dans er ainsi dans le peuple le sujet vivant .

orte que la loi ne devançât pas la penqu'elle n'arrivât pas comme une étrane et incomprise, qu'elle trouvât la , le foyer tout allumé, l'impatiente ; cœurs prêts à la recevoir.

encore : « Le xvm* siècle ne sut pas t'est rien que d'écrire des lois, si l'on les moyens de les faire accepter, de les l'avenir. Le premier de ces moyens, >n, celle des enfants, celle des hommes, urs regardèrent l'éducation comme nt des lois, ajournèrent à la fin de la ette fondation dernière ; c'était jusornière par où il fallait commencer. » cile de répondre à l'historien que la

comme elle pouvait. Depuis un siècle

du fond de la conscience natiouale

l offensée par des menspnges et par des iniquités, mon- ' .♦ tait une protestation; les philosophes la traduisirent en idées et eiï principes ; la force des choses ayant *° mis tout à coup la puissance aux mains de leurs disciples, ces principes devinrent des lois ; l'hospilaiité n'était pas prête encore, des cœurs mal affranchis de la séculaire tradition monarchique, aristocratique et cléricale. Il fallait commencer par l'éducation, dit Michelet, mais toute œuvre d'éducation est longue, très longue. La Révolution ne pouvait attendre. Jamais les choses, d'ailleurs, n'arrivent à point nommé. Seulement cette éducation nouvelle, la « puissante éducation des hommes », aucun gouvernement, * * depuis 1789, ne l'a sérieusement et grandement entreprise. Et Michelet dit ce mot terrible que « la loi de

la Révolution émanée du peuple, mais sans rapport fixe avec lui, n'est fondée en lui par nulle éducation, far nulle action civilisatrice de la puissance publique » . Il est trop vrai que la puissance publique en France sous tous» les régimes, le républicain comme les autres, a ses fins propres, égoïstes, étroites; elle est, pour ne pas dire une coterie, un consortium de personnes, arrivées au pouvoir par un accident initial, occupées à prévenir l'accident final. La souveraineté nationale est certainement un mensonge.

Pour qu'il y ait souveraineté nationale, il faudrait qu'il y eût vraiment une nation. Il y en a une, mais de combien d'hommes ? « Messieurs, disait Michelet, il y a plus de trente millions d'hommes qui n'ont

presque aucun rapport d'esprit avec nous. Vous êtes une nation de deux ou trois millions d'hommes environ. » Et il expliquait : « Le lien le plus fort qui soit entre les hommes, la communauté de la pensée, n'existe pas dans cette société. Nulle culture, nulle littérature commune, et nulle volonté d'en avoir. » La France est divisée par un « divorce social », car Michelet voyait le divorce dans le défaut de pensée commune, et non dans un conflit d'intérêts. Son idéalisme répugnait à une lutte, d'intérêts, même légitime. Il a des paroles sévères pour le socialisme. Par là peut-être encore, il vous étonne, il date, et quelle que soit votre opinion sur le socialisme, Michelet vous semble irréel. Mais il croyait et il avait raison de croire qu'un des moyens, le plus puissant peut-être, d'apaiser le conflit social, c'est d'établir une harmonie, une communauté de la pensée entre deux nations qui s'ignorent. Il voulait, par une éducation nationale, préparer aux lois futures « l'hospitalité des cœurs » et « allumer le foyer ».

Michelet parle à peine de l'École. De son temps, l'école populaire n'était pas fréquentée comme elle l'est aujourd'hui et renseignement réduit presque à la lecture, à l'écriture, au calcul et au catéchisme, n'avait pas l'ambition d'élever des citoyens. Quant aux écoles de la bourgeoisie, collèges ou facultés, il leur reprochait, nous allons le voir, d'être de mauvaises éducatrices. L'éducation nationale, il l'atten-

dait de toute sorte de moyens : la presse, la littérature le théâtre, les fêtes publiques. Les pages sur le théâtre et les fêtes sont merveilleuses ; je voudrais avoir le temps de les citer et j'espère que vous les lirez vousmêmes. Vous y trouverez des idées très brillantes et très justes aussi, sur le théâtre d'Athènes qui créait dans la cité « l'âme identique » ; sur la nécessité du théâtre pour l'éducation, aux champs et à la ville, des « travailleurs fatigués qui ne lisent pas et qu'un enseignement direct ne manque guère d'endormir » ; sur l'utilité des fêtes : « Des fêtes ! Donnez?moi des fêtes et des drames, des choses fictives, plus nobles que ce que je vois 1 Que je me repose, me récrée, me relève, aux paroles des anciens héros 1... Il faut bien, pour me faire quelque illusion, que je la place au théâtre. Il y a longtemps, très longtemps que je n'ai ri. Et même ai-je bien ri jamais? Voilà ce qui manque à mon cœur, ce qui manque sans doute à la France. Elle ne rit guère, ou bien des lèvres... » Cette vaste éducation par la presse, la littérature, le théâtre, les fêtes, c'est-à-dire par la pensée venue d'en haut et partout répandue , Michelet en disait la puissance possible dans l'avenir; mais, pour le présent, il fallait bien qu'il reconnût qu'elle n'existait pas encore ; il l'espérait : s'il revenait au monde, que dirait-il de notre presse, de notre littérature, de notre théâtre, de nos fêtes?

Mais j'arrive à la pensée maltresse du livre, laquelle s'adresse à vous et à nous, aux étudiants et

à leurs maîtres. En somme, Michelet, considérant qu'il s'agissait de réunir et d'unir les deux nations qui sont en France, enseignait que le devoir de la plus éclairée était d'aller Ters l'autre, d'un grand élan commun. Mais il savait bien qu'elle ne se mettrait pas tout entière en mouvement. Il ne comptait pas sur les hommes qui « suivent à l'aveugle leur sentier de banque, dp bourse et de commerce »; ni sur les gens de loisir : « Et l'étincelle morale, de qui devons-nous l'attendre? De vous, hommes de loisir!... Ah! votre foyer est bien froid, je vous vois bien alanguis d'ennui ou de jouissances ! » 11 espérait en ceux qui travaillent par l'esprit, en nous et en vous.

Et pourtant, il nous croit mal préparés à la tâche d'éducateurs, parce que nous fûmes mal élevés nousmêmes. Oh ! j'ai relu bien souvent ces paroles de Michelet aux hommes d'étude, aux intellectuels de son temps : « Une éducation tellement artificielle, qui subtilise en nous l'esprit aux dépens des facultés actives, fait de chacun de nous une moitié d'homme, moitié spéculative, qui, pour faire l'homme complet, attend l'autre moitié, la moitié d'instinct et d'action. Le divorce social, qui fait deux nations d'une seule, et les rend tçutes deux stériles, il apparaît dans l'incomplet, dans l'impuissance dé toute âme et de tout esprit. » Chaque fois que je relis ces paroles, j'admire que ce regard de génie soit allé découvrir au fin fond de nous-mêmes la raison de notre

secrète souffrance. Mais je ne veux point parler de nous, qui, déjà, sommes vieux, et dont la tâche est presque achevée; j'aime mieux nous oublier pour vous dire ce que Michelet attendait de l'étudiant.

De Fétûdiant, comme il le connaissait, bien entendu. En quoi cet étudiant vous ressemble et diffère de vous, vous déciderez. Il a reçu au collège l'éducation bourgeoise a organisée déjà par les jésuites, trop docilement suivie dans nos collèges ». Michelet la compare à celle de l'enfant pauvre, qu'il semble préférer : a L'enfant pauvre, prenez-le dans sa pire condition, celui des manufactures, est condamnéau mouvement ; l'enfant riche, à l'immobilité. Je dis que, si l'on considère la mobilité de cet âge, le besoin du mouvement que lui impose la nature, cela est fort au delà des tourments qu'impose à , l'enfant pauvre le mouvement perpétuel des manufactures. . . Sedet, ceternumque sedebit. C'est le plus terrible supplice que Virgile ait trouvé dans son enfer... De plus, faites la différence de la manière dont ils sont occupés. L'enfant des manufactures agit et marche, personne ne lui demande compte de sa pensée ; il est libre de son rêve. L'enfant de nos écoles n'est nullement libre en ce sens ; c'est sa pen- .sée qui est fatiguée... il est environné de secours accablants; du moment qu'il a les yeux ouverts, on lui donne des grammaires et des catéchismes, c'est-à-dire des livres de logique et de métaphysique;

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ioutez-y des abrégés, une Arabie déserte de tables e matière... » L'éducation s'adoucit quelque peu ers quatorze ou quinze ans: « L'enfant parvenu en ;eoude, en rhétorique, voit finir ses ennuis; la littéiture commence; il respire, le voilà sur tes genoux e Virgile; il prend une âme... et au moment où il uvre cette âme, les écoles spéciales le ressaisissent 'École polytechnique, l'École de droit ou toute jtre), et le replongent à peine ravivé dans le Styx e l'abstraction...»

Ce collégien, devenu un étudiant, et tout à coup jeté ans la vie libre, ignore la vie, mais pas complètelent. Il en connaît une loi, celle de la concurrence, ui t fixe ses pensées sur un point ». Le plus souent, sa famille n'est pas riche; elle trouve les études ien longues. Le père écrit : « Hâte-toi donc ! Avance, rusque ton examen. Fais parler à l'examinateur. Tu puises ta famille, tu t'amuses, et nous, nous jetions ! Qu'as-tu à faire de tel cours qui ne sert pas

ta carrière? Ce n'est pas de science aujourd'hui u'il s'agit; tu n'es pas étudiant pour cela, mais our prendre tes grades. Vite, îles grades, une place! a concurrence est grande ; il faut, dès à présent, viser, combiner... Pourquoi ne vas-tu pas voir otre député ? » Et quelquefois la mère écrit : « Tes [■penses à Paris sont cause que nous ne marions as ta sœur... Hâte-toi; prends fe chemin le plus ourt. » Elle recommande aussi la visite au député, t encore la visite à M. l'abbé X. . . qui est de pas-

sage à Paris. « Voilà un homme, celui-là, pour les jeunes gens ! Il a placé un tel, marié un tel... Forme de bonnes relations ; entre dans telle conférence, si bien composée 1 »

Est-ce bien prendre la vie ? Est-ce la bonne façon de faire des études? Des études pour arriver à des grades et à une carrière ne sont pas un but, une fin pour l'esprit. L'attention et l'intention du jeune homme sont ailleurs. Ce mobile unique, « arriver », ne lui donne pas l'unité de l'âme. Il reste « divisé d'esprit, sans fermeté ni consistance; dissipation morale énervante par la variété des plaisirs ; dissipation intellectuelle étourdissante par la diversité infinie d'objets que les journaux jettent aux yeux chaque matin, puis le monde et les livres. L'esprit en reste faible, le cœur fade, indifférent à tout ».

Voilà, si vous y reconnaissez quelques traits de votre physionomie, un portrait inquiétant. Alors Michelet n'aimait donc pas la jeunesse? Il ne croyait pas en elle? Si, car il pensait : « Qui souffre le plus de cet état d'abstraction, de sécheresse, d'isolement? Qui, entre tous, éprouve le besoin de revenir vers les sources de la vie?... Le jeune homme. Que veut dire jeune? Cela veut dire actif, vivant, concret, le contraire de l'abstrait; cela veut dire chaleureux et sanguin, encore entier, spontané de nature, enfin — comme on nous a aussi appelés, nous autres, sortis du peuple, — barbare; ce mot m'a toujours plu. » Et Michelet veut confier au jeune homme une mis-

sion très haute, parce que, dit-il, « je lui suppose non seulement un ardent amour de la justice que nul intérêt n'altère encore, mais aussi, mais surtout une magnanimité naturelle à décider contre luimême, une noble balance, inégale, injuste à ses propres intérêts ». Du coup, vous vous reconnaissez encore, et vous voilà complets, avec les défauts qui viennent de notre éducation, de nos mœurs, de notre état général, avec les qualités de votre âge et la noblesse de votre race française.

Puisque cet homme vous connaît, écoutez ses conseils.

Il vous conseille d'abord de ne pas obéir à vos parents : voilà une morale subversive; de redresser leur jugement et leur conception de la vie : c'est le monde renversé. Cette morale est pourtant celle qu'il faut prêcher aujourd'hui, car peut-être n avonsnous pas le temps d'attendre que, devenus pères à votre tour, vous soyez de meilleurs éducateurs.

Savez-vous ce qu'il faudrait apprendre à vos parents? A vous aimer moins : par le trop grand amour des pères et des mères pour leurs fils, la France est énervée. Cette passion s'accompagne d'une sollicitude qui enveloppa d'ouate vos premières allures, et à présent que votre énergie est émoussée déjà, voudrait vous en éviter remploi pour le reste de votre vie. Ce grand amour des vôtres vous permettra précisément cette fonction de fils éducateurs de leurs pères. Vos parents ne demandent qu'à vous

croire et à vous admirer. La haute idée de vos devoirs intellectuels, si elle est en vous, vous saurez bien ia leur faire comprendre. D'abord par votre conduite même. Vos parents vous reprochent de coûter cher; coûtez-leur moins cher. Écoutez ici Michelet attentivement ; il suppose que vous lui demandez : « Où donc prend rai- je de l'argent? » Et il répond : a Où? Dans une caisse secrète qu'a tout homme, même le plus pauvre. Une caisse, une ressource, celle qui manque le moins. Et quelle ressource ! La voici : Tout homtne a un vice (tel les femmes, tel le jeu, tel l'orgueil, tous aujourd'hui le vice de la toilette, etc., etc.) Ce vice est un rude créancier qui se plaint toujours, qui exige, qui rançonne... Eh bien! faites-le taire, dites-lui qu'il attéhde, rançonnez-le à votre tour. » Je vous recommande cette façon de vous enrichir, et je conclus avec Michelet : « Si la famille voit le jeune homme sérieux, studieux, économe..., si vraiment elle espère un homme, elle recule devant sa destinée, elle la réserve, la respecte, hésite à l'entamer ; elle s'arracherait plutôt le dernier morceau de pain. J'ai vu, dans les pères les moins dignes, cette religion palernelle. » Je l'ai vue aussi, et tout le monde...

Conquérez donc le droit de bien faire vos études, c'est à-dire de les aimer pour elles-mêmes, comme des parties de la science, comme des méthodes et un effort de l'esprit humain. Alors je ne craindrai plus pour vous la division de l'esprit; vous avez

L'humanité eût péri cent fois, s'il lui eût fallu attendre que les théories fussent nées... Religions, institutions, poésies, tout cela a fleuri spontanément... Puis, quelques-uns ont écrit» rédigé, imposé de haut aux autres ce qui fut l'œuvre de tous... » Or, après que quelques-uns ont écrit, rédigé, imposé, l'œuvre de tous continue, obscure, mais énergique, lente en ses effets, mais irrésistible, comme tout effort qui ne cesse pas. Une force occulte agit contre la formule écrite. Elle en demande une autre, plus large, plus humaine. Elle n'en sait point le texte, mais elle la veut, et, si personne ne la trouve, un jour la force s'emporte, comme Samson elle ébranle les colonnes, et le toit croule sur la table des dîneurs, qui s'ébahissent : ils croyaient en la formule ancienne, qu'ils trouvaient belle d'une beauté définitive.

L'observation de la masse profonde découvre l'avenir en marche et le sens de l'effort à faire. Notre sagesse d'hommes cultivés n'est pas toute la sagesse. « 11 y a la sagesse instinctive, la rectitude de l'instinct naturel, l'inspiration populaire, l'expérience pratique de ceux qui font et souffrent et portent le plus lourd poids de la vie »... Michelet montre que,

dons l'individu, rien de puissant, rien de fécond ne se produit que par le concours de deux forces : réflexion, inspiration. Cela, c'est le vrai du vrai de la nature humaine. Le génie est l'union des deux forces portées chacune à sa plus haute puissance. Pans les âmes des hommes de génie, « qui rendent

visibles leurs mouvements intérieurs par des o immortelles, les éléments obscurs, encore instinctifs, passent incessamment dans la réflexion lumineuse, mais celle-ci ne se produirait pas, si elle ne devait prendre la vie, la chaleur, aux sources de l'inspiration 0.

Tel est le « roulement » de l'âme humaine, et tel doit être celui de la cité. Car, ni les instinctifs, ni les cultivés ne sont capables de trouver la Loi séparément; ensemble, ils la trouveront. La Loi de la cité humaine et civilisée & résulte de l'union, c'est la voix e l'alliance. H ne s'agit plus ici du vieil et barbare idéal d'une loi étrangère aux hommes, qui, du ciel, apporte des tables de pierre et les en écrase. Il né s'agit plus d'un législateur oracle, qui proclame les énigmes, et, comme le sphinx, dévore celui qui n'a pas compris. Non, la Loi est la fille spontanée de l'âme humaine... » A la Loi, tous doivent contribuer selon leur état d*esprit et de volonté, « les instinctifs, de leur instinct, les réfléchis, les abstrails, de leur réflexion abstraite. La loi doit les exprimer tous, leur ordonner... ce qui était déjà dans leurs mœurs, mais aussi ce qui était dans leurs tendances, ce qu'ils voulaient faire, parfois ce qu'ils voulaient vouloir. Tout en formulant la pensée certaine, elle doit pressentir la pensée obscure, consulter l'instinct même qui ne sait pas s'exprimer, Là, se place le droit des faibles, des muets, de ceux qui, même consultés, ne peuvent répondre encore, n

Et vous voyez comment Michelet, parti de son point de vue, le divorce entre les lettrés et les illettrés, nous rejoint, nous, occupés d'un problème autre, ou du moins autrement posé, affligés d'un divorce plus violent et plus haineux.

Cette espérance de Michelet, cette réconciliation par la raison et par l'amour, n'est-ce point encore une chimère de poète? A chaque inslant, vous voyez, j'ai peur qu'une objection ne se lève dans votre esprit. Dans le mien, l'objection est toujours prête, hélas I et elle parle d'un ton bref, dur, insolent. « Puisqu'il y a toujours divorce, et plus haineux, à quoi donc servit la prédication de Michelet, et pourquoi la recommencer? Les paroles sont un vain bruit Le silence au moins ne ment pas. » Mais il faut chercher la réalité sous les apparences sombres comme sous les brillantes, et critiquer l'objection tout comme la chimère, d'un esprit ferme et libre. Depuis que Michelet parla, notre démocratie française a reconnu le « droit des faibles » ; ceux-ci , d'ailleurs, ont cessé d être « des muets ». Tout un code de lois nouvelles atteste le progrès de la justice sociale. — Oui, mais la concorde, l'amour? — Oh I nous en sommes loin, si loin ! Est-ce une raison pour ne point marcher? La loi morale ne fait point de promesse : elle commande.

Revenons donc à votre devoir et aux préceptes de Michelet. Il vous prescrit d'abord d'observer la vie.

— Mais vous dites : « Comment voulez- vous que nous observions la vie! » — Si j'en avais le temps, comme je vous reprocherais de ne pas savoir regarder le spectacle à cent actes divers étalé sous vos yeux par notre grand Paris! Vous n'avez qu'à vouloir pour vous instruire des réalités vivantes et concrètes de la vie politique, sociale, religieuse. Je dis en toute occasion à mes élèves en Sorbonne : toutes les idées, tous les sentiments, toutes les passions s'expriment à Paris, dans les assemblées politiques, Parlement et Conseil municipal, dans les réunions publiques, au théâtre, dans les églises, dans les auditoires de l'Université et des écoles, dans les ateliers, dans la rue, et par des hommes qui vivent* agissent, peinent, et, tous ensemble, les uns avec les autres, les uns contre les autres, composent heure par heure, l'histoire de ce temps. Essayez- vous au moins d'observer et de comprendre? — Nous n'avons pas le temps — Vous trouverez du temps dans la même caisse où vous trouverez de l'argent. — C'est trop complexe, trop confus. — Mais vous avez déjà quelques idées directrices qui viennent des livres et de l'enseignement. Par exemple, vous savez qu'il existe plusieurs religions, ou, de la même religion, plusieurs confessions qui se combattirent furieusement : vous ne croyez pas, je suppose, qu'elles soient mortes, et. puisqu'elles parlent encore, allez les entendre. Des sermons et des prêches écoutés dans les églises et dans les temples m'ont fait comprendre la dififé-

PAR ERNEST LÀVISSE. 23

rence des esprits religieux, mieux que les controverses du ministre Jurieu et de l'évêque Bossuet. Non point que les orateurs eussent le savoir ni l'éloquence de ces grands controversistes, mais ils vivaient en chair et en os, et, dans leur médiocrité même, apparaissait, plus sincère et plus fort, le contraste des doctrines et des conceptions religieuses.

Peut-être, je vous étonne, et ce conseil était imprévu. Mais réfléchissez donc. La vie religieuse, c'est une grande partie de la vie de l'humanité : l'éducation religieuse est infiniment puissante sur les individus et sur les nations. Vous pouvez ignorer ou négliger ce fait, pour ne voir que l'éclat de notre civilisation matérielle, de nos arts et de nos sciences; mais vienne une crise, des camps qui se forment, un état virtuel de guerre civile : vous trouvez toute une église d'un côté, toute une confession — ou à peu près — de l'autre, et des fureurs ; vous voyez surgir des nostalgiques de Saint-Barthélemys. Pour la politique, comme pour la religion, vous avez des souvenirs qui peuvent vous diriger : vous connaissez les conflits entre les formes politiques, monarchie, aristocratie, démocratie; vous avez entendu parler des esclaves, des serfs, des endettés et des prolétaires des cités antiques, des Jacques du moyen âge, des miséreux et des révoltés de tous les temps, du grand et perpétuel conflit entre ceux pour qui la vie est clémente et ceux pour qui elle est dure ; ces conflits, ils sont sous vos yeux ; des

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hommes parlent, agissent, se démènent. Regardez, écoutez, fctes-vous si délicats que ce spectacle vous offense? Avei-vous peur des grosses paroles et des grands gestes? Peut-être vous ne savez pas que l'histoire jamais ne fut belle. Les agités, les meneurs, les ambitieux vous déplaisent ou même vous dégoûtent ? Mais, si vous croyez que l'histoire jamais fut conduite par des anges, hélas! mes amis, c'est que les livres vous ont trompés; dans leur inévitable imperfection, ils ne nous donnent ni tes couleurs, ni les mouvements, ni l'atmosphère tourmentée, ni le ciel à grands nuages heurtés de la vraie vie. Et c'est pourquoi votre éducation est incomplète. » Donc, le jeune homme doit faire ce qu'on ne fait pas pour lui ; il doit se faire une contre-éducation. Conlre,ici, ne veut pas dire contraire, mais symétrique, harmoniquement opposée, et qui, dans cette apparente opposition, soit l'interprétation et lalumière de l'autre. Cette contre-éducation, qui seule vivifie l'éducation des livres, des formules, le jeune homme la trouvera partout dans l'observation de la vie. »

Observez donc, mes amis, du mieux que vous pourrez, d'une attention éveillée, d'une âme sincère, d'une âme fraîche. Laissez venir à vous les impressions d'abord, que la réflexion peu à peu transformera en opinions, et plus lard en jugements. Et ainsi, jour par jour, vous préparerez en vous cet homme rare, celui qui comprend, celui qui détermine en connaissance de cause lesensdeson action dans lavie.

Mais Michelet vous réserve un autre rôle, c'est la haute mission dont je parlais tout à l'heure. Entre les deux fragments de la nation, il vous propose d'être des médiateurs. « Le jeune homme doit être lç médiateur de la Cité. » Pourquoi ? Il le doit, d'abord, parce que « ceux qui n'ont pas d'entraves doivent marcher à la rencontre des autres ». Il a la vie plus facile; il ne s'éveille pas en sursaut avec la crainte que déjà la cloche de la fabrique n'ait sonné son dernier tintement. D'ailleurs, il est seul capable de jouer ce rôle. L'abord du peuple n'est pas facile. Le paysan et l'ouvrier sont en défiance devant le « monsieur », et, si l'on en use avec lui maladroitement, « l'homme ne laisse plus rien voir qu'une surface insignifiante, volontairement terne et vulgaire. Tout à l'heure vif, original, il met devant lui comme un voile, une barrière opposée au riche, la morne et commune apparence, le langage commun ; c'est la classe seulement qu'il montre, ce qui est commun à la classe, mais vous n'atteindrez jamais l'homme. » Comme c'est vrai ! Mais le jeune homme n'est pas encore tout à fait un monsieur ; même fils de riche, il n'est pas riche encore ; « sa jeune énergie, la cordialité de son âge, sa facile ouverture de langage et de relations le rapprochent aisément du peuple. » Avec les vieillards, surtout, les vieux et les vieilles, la connaissance est vite faite, et la conversation va son train.

Prenez donc le contact. Qui vous retiendrait? Le sentiment d'une supériorité intellectuelle ? Vous êtes

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A présent les gens distingués ont leurs petits cercles dans les cafés où ils se groupent à l'heure de l'apéritif, et leurs filles, quand elles veulent bien regarder la danse la regardent de loin. La maison bourgeoise creuse autour d'elle des fossés. Michelet rappelle avec raison que nos grands seigneurs de France ne craignaient nullement de se compromettre en causant avec tout le monde, et n'étaient pas si loin qu'on croit du paysan. Le seigneur et le paysan étaient deux Français « et, n'eût été l'intendant, l'homme d'affaires qui se mettait entre eux, ils auraient pu s'entendre ». Est-ce qu'il n'y aurait plus, au-dessus des paysans, que des intendants et des hommes d'affaires devenus seigneurs?

Ainsi, à la croissante égalité politique, correspondrait une croissante inégalité sociale. Situation fausse, extrêmement dangereuse.

Jeunes gens, vous pouvez travailler à établir la circulation entre les parties disjointes de la société française. Vous apprendrez à connaître la vie du travailleur, ses besoins et ses misères; les idées de justice sociale se préciseront en vous. Votro intervention dissipera des malentendus, peut-être des haines qui commencent, et des chimères très dangereuses qui sont entrées dans des têtes obscures. Une fois la glace rompue, l'homme à qui vous parlez vous croira volontiers; il a le respect inné pour celui qui étudie; il vous croira même plus savant que vous n'êtes. I^s paysans regardent avec une considé-

dirigeanles. Croyez-m'en; j'ai quelque expérience personnelle en cette matière: ce rôle de médiateur n'est pas chimérique. Ne dites pas, comme Michelet supposait que vous diriez : « Mais que peut un individu? Réduit à lui, que fera-t-il? Que ferai-je, moi? Sur qui m'appuierai-je? La loi, né des privilèges, craint toute association. » Michelet répondait : « Il ne faut pas s'informer du voisin, mais s'informer de soi-même. » Chacun de vous peut faire beaucoup de bien ou beaucoup de mal. La somme de vos actions isolées, bonnes ou mauvaises, comptera dans les destinées de notre pays.

Mais déjà l'individu n'est plus autant isolé qu'il 'était autrefois. On dirait que !a France prend goût à des associations. Les intérêts matériels se syndiquent ; les idées se liguent et les passions aussi. Syndicats contre syndicats, ligues contre ligues, est-ce le désordre, la convulsion ou bien les mœurs de la liberté qui commencent? Oh! je veux être très franc. Des paroles de banal optimisme, si je voulais les dire, à vous à qui est due toute vérité, s'arrêteteraient à ma gorge. La France est certainement enpéril, en grande crise si vous voulez. Mais, vive la France! Ce péril qui apparaît, il était inaperçu : le voici en pleine lumière. Courons au péril. Je garde, je ne dirai pas l'assurance, mais la foi que, du chaos, émergeront des idfes claires, justes, humaines; ces idées sont des produits à la marque de France : sa marque, la France la connaîtra bien un jour.

très petit nombre : il faudrait les déterminer et y concentrer tout l'effort.

D'autres œuvres s'annoncent et s'ébauchent, comme l'extension universitaire, qui groupera un jour, je l'espère, les trois ordres d'enseignement pour une action commune. Je voudrais que, dans chaque académie, un congrès de professeurs d'université et de collèges et d'instituteurs, qu'on appellerait le congrès des œuvres communes, distribuât les tâches entre ses membres, de façon que chacun fût employé selon son aptitude, et qu'il n'y eût pas un village en France, pas un quartier de grande ville, où une lanterne ne s'allumât le soir pour appeler ceux qui veulent entendre la parole.

Mais, ici-même, que faisons -nous? Nous avons allumé notre lanterne. Modestement, nous essayons une entreprise considérable. Étudiants dispersés de l'Université de Paris, nous vous réunissons, afin que vous sachiez bien que vous avez une maison commune. L'Aima mater d'autrefois revit et appelle tous ses enfants. Elle veut qu'ils se reconnaissent frères. Des professeurs des différentes facultés prendront la parole successivement dans nos conférences. Ils ont choisi des sujets capables de vous intéresser, à quelque école que vous apparteniez. Les sciences diverses avec leurs méthodes défileront devant vous, afin que votre curiosité sollicitée s'élargisse, embrasse tout l'horizon intellectuel et conçoive l'unité. Mais l'Université de Paris n'habite

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pas une tour d'ivoire; elle sait le trouble, elle sent jes inquiétudes; elle est elle-même troublée, inquiète. Elle veut parler à l'âme active, en même temps qu'à Tâme intellectuelle de ses enfants. Elle le fera comme il convient, étant assez élevée au-dessus des passions et des querelles pour discerner les grands devoirs clairs qu'elle doit vous prêcher. Je vous ai entretenus, de votre devoir envers la patrie française, qui est de continuer l'œuvre tant de fois séculaire et point achevée, l'unification de la France. Le grand maître, Michelet, a dit une parole qui doit sourire à votre jeunesse : Nous avons l'unité, mais, » pour l'union, nous sommes à l'aurore des choses! » A l'aurore, l'heure de se mettre en route, votre heure, mes amis! Puisse voire génération être une ouvrière de l'union, car si l'union s'achevait d'un pays qui recèle tant de forces inemployées, tant d'honnêteté, tant d'intelligence, et ce bon sens et cette générosité, le temps reviendrait, qui tout à l'heure nous sembla fabuleux, où, si l'on eût dit à la France : « On va peser sur vous du poids des mondes entassés, et vous en accabler », elle aurait dit, sans peur ; « Mettez, et j'emporterai les mondes. »

ERNEST LÀV1SSE

IMPfUHOUE CHA1X, RUE BERGÈRE, 20, PARIS. — A 286H-99.

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