PREMIÈRE LEÇON
-* 16 décembre 1847. -
Profonde division sociale entre les lettrés et les illettrés. — La lit* térature de ce temps est-elle populaire? — Qui doit commencer le mouvement d'union. — Nous nous exagérons l'unité nationale. — Dans quelles limites agit la Presse. — Dans quelles limites agit le théâtre. — L'influence du théâtre a-t-elle été nationale? — Contraste du théâtre antique. — De la rénovation sociale. — Quel en sera le premier agent, le médiateur?
Messieurs ,
Quoique je sois indisposé, j'ai voulu commencer mon cours. Je savais, je sentais qu'après
l'étrange année qui vient de s'écouter, de graves» et tristes problèmes s'agitaient dans votre esprit f" Après ces scandales, ce Waterloo moral {qtri tontefois est celui de quelques-uns) , j'assistais à vos pensées, j'entendais vos discussions muettes. J'ai voulu y prendre pari. Je sentais que, si j'étais malade, dan° " n |nm ps peut-être je n'étais pas un des plus ma que je devais parler.
Cette sant e, loin de nY éloigner de cette
chaire, m'avertissait au contraire, me sommait d'y remonter. Combien de temps enseignerai-je encore? je ne puis le dire. Une santé chancelante, qu'est-ce, sinon un avertissement, une voix de la nature? J'oublierais peut-être, sans elle, dans celte production rapide, qu'en vingt années, de 1827 à 1847, j'ai donné vingt volumes, et vingt cours, différents de ces volumes. J'ai produit beaucoup, beaucoup trop.
Donc, je dois songer, Messieurs. — Donc, tout en achevant mes livres, je dois, dans ce cours, vous associer plus intimement à ma vie intérieure, vous communiquer de plus en plus mes moyens, mes procédés, mes méthodes, si j'en avais qui me fussent propres. Ce n'est pas ici un artiste qui cache ses moyens et montre ses résul-
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ta! s. Loin de nous ces vaniteuses faiblesses. Ici, c'jest un homme qui donne ce qu'il a d'humain & des hommes, qui le continueront en le rectifiant, en ^agrandissant ; un homme qui, naïvement, marque sa limite, enseigne sa propre critique, dit ce qui lui manque aujourd'hui, — ce que vous ferez demain, Messieurs, vous, mieux préparés, plus libres d'esprit, instruits par nos fautes mêmes, affranchis des fatalités intérieures, extérieures» qui ont pesé sur les hommes de notre âge.
La principale de ces fatalités intellectuelles et morales, je la sentais confusément. Une personne inconnue me l'a formulée. Une dame qui ne suit pas mes cours, que je ne connais pas, et que je n'ai pas revue, me fit l'honneur, l'été dernier, de venir me voir. Cette dame, d'un nom très-révolutionnaire, d'une souche très-énergique, me fit tout à la fois l'éloge et la critique de mes livres ; elïe mû dit : « Vos livres, écrits évidemment dans les intérêts populaires, sont-ils pourtant des livres populaires? Et pour dire simplement la chose, faites-vous assez pour le peuple?.. » A une question aussi grave, Messieurs, je donnai la réponse,, non pas la meilleure, mais la plus facile; je dis que je n'avais pas plusieurs langues, f ue je me
servais de Tunique langue que je possédasse; que cette langue était peut-être malheureusement trop abstraite, mais qu'il n'était pas facile d'en changer ; que les livres populaires sont une chose infiniment rare ; que la Révolution française, si puissante, si féconde, n'avait pu cependant produire un seul livre populaire; que nous, nous avions rencontré des circonstances fâcheuses, difficiles; que nous avions supporté, — je parle des gens qui sont nés à peu près avec le siècle, comme moi, — supporté les quinze "années muettes de l'Empire, les quinze années bâtardes de la Restauration, et enfin, pour nous achever, les quinze années de V art pour Vart (Bravos) ; que moi j'avais eu, grâce à Dieu, un excellent point de départ, il est vrai; que j'étais parti de ce mot profond de Vico : L'humanité fait Vhumanité, le peuple fait le peuple; que vingt ans d'études après cette première étude m'avaient amené, en effet, à une idée plus nette, plus forte, plus pénétrante peut-être, dans mon petit livre du Peuple; que cependant je sentais bien que ce n'était pas là un livre populaire, que je n'en avais pas fait de tel, que vraisemblablement ce serait la tâche, la grandeur, la gloire de la génération qui nous succède.
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L'objection de la dame n'était pas nouvelle pour moi. Sous une forme moins précise, je me Tétais souvent adressée.... Et vous-mêmes, Messieurs, cette pensée ne vous esl-ellc jamais venue? ne vous a-t-clle jamais troublés ? ne vous êtes-vous jamais dit : « Faisons-nous assez pour le peuple? »
Médiocrement satisfait de la réponse que j'avais faite, j'allai, tout rêveur, voir un homme de génie que* je consulte comme ma conscience, parce qu'il a au plus haut degré le sens populaire. — Je lui dis : « Est-ce que vous n'êtes pas frappé d'un si profond divorce social? est-ce que vous ne voyez pas ce mur, ces barrières, ces obstacles qui s'élèvent partout entre nous? est-ce que, du riche au pauvre, la porte est ouverte? La porte du pauvre est peut-être plus fermée, s'il est possible, qur celle du riche! Est-ce que nous pouvons rester dans ce divorce, dans cet isolement? est-ce une vie?.. Est-ce que vous qui avez du génie, vous ne nous direz pas comment on renversera ces barrières, on rouvrira ces portes, on rétablira le lien brisé entre les hommes? » — Je lui représentai l'objection contre moi-même avec une tout autre force que la dame ne l'avait faite; et cet homme, d'un sens à la fois profond et élevé, me dit : « Lais-
!S faire; pourquoi vous arrogez-vous le priviaristocratique de vouloir éclairer le peuple ? ez-les faire, ils trouveront leur lumière et ils eronl, ils verront plus clair à la leur qu'ils miraient voir à la vôtre. »
[pioi. Messieurs, je ne me rendis pas, queljraves que soient pour moi les conseils d'un ellement supérieur.
ici ce que je me disais, et voici ce que je vous :nte : Les circonstances sont-elles les mêmes nous, privilégiés du loisir, du savoir, et les nés de Iravail? ont-ils le temps d'étudier, de iher? quand ils l'auraient, la fatigue n'eslias un obstacle? a-t-on toute la liberté de ses les inventives, la vive et féconde alacrité de it, quand on revient las le soir, qu'on trouve fer froid, et, autour d'une table nue, des ensouffreleux, malades?.. La raison n'indiquepas que ceux qui ne sont point ainsi liés par alité, dont les pieds ne sont point engagés des entraves, doivent marcher les premiers rencontre des autres?.. Qui pourrait nier lense fatalité qui pèse encore sur la majorité îommes? il faudrait ne pas entendre celte douloureuse qui part de fous les points du
globe, et qui n'est pas tant encore la voix de la souffrance physique que- celle de la pensée muette qui se cherche, qui veut, qui ne peut s'exprimer.
Je sais bien, et je le sais par expérience, ce que peut l'aiguillon de la pauvreté, je sais l'efficacité et, si j'ose dire, le bienfait du malheur pour fortifier les hommes. Mais encore faut-il qu'il y ait cerlaines circonstances de loisir. Il y aura toujours sur terre, quelles que soient nos espérances d'amélioration, il y aura toujours une fatalité du temps et du travail. C'est là la chose la plus dure à dire, la plus triste pour le cœur; on voudrait être réfuté. Mais enfin, raisonnons dans celte hypothèse, et partons de l'idée que le devoir de Fin* vention est plus obligatoire pour l'homme de loisir que pour l'homme de travail.
Voyez, hommes cultivés, dans quelle situation vous êles. Orientés dans le passé par l'histoire, et pouvant en tirer pour l'avenir des inductions pratiques, vous êtes comme au centre des temps. Et vous l'êtes aussi pour les lieux, connaissant votre place sur le globe. D'autre port, vous avez des rapports plus faciles avec les classes diverses, ceux de la sympathie du moins, de la bicnveillance. Vous -êtes au centre de fout, au rayonne-
ment des choses. Vous avez, on peut le dire en plusieurs sens, le dépôt de l'unité, et, avec ce dépôt, le devoir de la fortifier, de l'étendre, de la fonder, cette unité du monde si peu avancée encore.
Messieurs, ne nous y trompons pas, ce qui nous empêche surtout d'avoir l'unité, c'est que nous croyons l'avoir. Nous avons spécialement, nous autres Français, là-dessus, une très-grave illusion. Ce qui nous la donne, c'est cette unité mécanique, administrative, ce cadre artificiel qu'on appelle la centralisation. Quel est l'écrivain de ce temps, je dois m'accuser moi-même, qui n'ait fait des hymnes, des odes, sur cette unité de la France? Dans ce que j'écrivais en 1833 sur les rapports de nos provinces, j'y croyais entendre une lyre, j'en écoutais la grande harmonie. Mais tout cela n'est encore qu'un commencement; nous sommes à l'aurore des choses, ne perdez jamais cela de vue.
Qui n'a cru, dans ce grand système de la centralisation administrative, politique, judiciaire, reconnaître quelque chose comme un gigantesque système nerveux dont toutes les fibres retentissent les unes aux autres, et viennent finalement retentir au centre. Sur toutes nos routes, dans les
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environs de Paris, vous les voyez ces fils électriques qui transmettent la pensée des Pyrénées jusqu'à Paris, et qui la renvoient à Brest, à Strasbourg, à Lille.
Est-ce tout, Messieurs?.. Voyagez à cent lieues de Paris, vers Strasbourg, à cent lieues vers Rennes, à cent lieues vers Limoges, vous trouvez trois langues, chose grave, dans lesquelles langues on n'entend point vos lois, vos actes,' vos arrêtés; toute cette unité administrative, dont vous êtes si charmés, on la ressent par la contrainte de la loi, on la subit plus qu'on ne la comprend. D'autre part, pour l'unité de droit dont nous sommes si fiers, que nous montrons aux peuples étrangers, il n'y a personne qui ne sache combien, dans la pratique, la coutume, toujours vivace ot tenace, trouve moyen d'éluder notre code civil; combien, en cela, comme en tout, la provincialité est indestructible jusqu'ici.
Ne nous targuons pas trop .de cette unité de langue et de droit ; elle est peut-être plus apparente que réelle. N'oublions pas une chose : l'unité n'est pas l'union. Il pourrait y avoir une unité dans ce pays bien pluô parfaite encore, qu'elle ne supposerait pas l'union morale. Ce sont des ache-
minements, si vous voulez ; mais notez bien que ces acheminements ne sont pas toujours certains. Quelquefois, au contraire, ce sont des empêchements. Ainsi, pour la Corse, si pure de vols, si souillée de meurtres, un code comme le nôtre, fait pour des mœurs si différentes, loin de la rattacher au pays, est une cause qui l'en éloigne. La Corse est l'exemple le plus excentrique. Mais, pour d'autres provinces même, plusieurs des institutions qui vous semblent des moyens d'unité sont des causes de répulsion.
Quel sera donc, Messieurs, le moyen de rèaliscr l'union morale? vous y avez tous répondu, c'est la communication de la pensée, c'est la Presse.
La Presse n'est-elle pas en effet l'intermédiaire universel? Quel spectacle, lorsque, de la poste, vous voyez partir, par milliers, ces journaux, ces représentants des opinions diverses, qui vont porter
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jusqu'aux plus lointaines frontières la tradition des partis, les voix de la polémique, harmonisées toutefois dans une certaine unité de langage et d'idées ! Ce spectacle est grand le matin, à l'heure où les presses s'arrêtent, où les cheminées à vapeur cessent de fumer, où le papier sort rapide, où les feuilles vont s'éparpillant par toute là France. Qui ne croirait que c'est l'âme nationale qui va circuler ainsi par toutes les veines de ce grand corps?
Messieurs, de quelque manière que vous vouliez établir la statistique assez difficile de la Presse, il est impossible d'étendre, et c'est une supposition excessive en faveur de la presse quotidienne, d'étendre à plus de quinze cent mille le nombre de ceux qui lisent les journaux; j'admets les facilités de communications, les abonnements communs. Eh bien! nous sommes trente-quatre millions d'hommes, et davantage ! Voyez quelle partie minime de la population participe au bienfait de là presse ! Et ne croyez pas que ce soit la portion la moins énergique qui soit exclue de ce mouvement ; il y a des masses nombreuses, et relativement distinguées, dans l'armée, dans la marine, etc., qui n'ont aucune relation avec la
presse quotidienne, qui n'en ont jamais entendu la voix.
Maintenant, est-ce le colportage qui agit sur les populations? Vous savez, Messieurs, que le colportage répand deux sortes de choses, les unes nuisibles, profondément nuisibles, les publications obscènes ou superstitieuses ; les autres inutiles, d'une littérature extrêmement subtile, je dirai presque quintessenciée, répandues à vil prix chez les paysans. Chateaubriand, pour citer le plus illustre exemple, se vend dans les campagnes ; l'écriyain le plus travaillé, le plus tourmenté, le plus subtilement ingénieux, se trouve ainsi dans les mains des hommes les plus parfaitement incapables de le comprendre.
Messieurs, d'eu vient le statu quo où la presse est restée depuis longtemps? La presse n'atteint pas h) peuple.
Est-ce ia faute de ceux qui remplissent les fonctions si difficiles du journalisme quotidien? Non, Messieurs, on ne peut les accuser. La presse poursuit une mission extrêmement utile, extrêmement grave et pénible, celle d'une censure continue sur les actes du pouvoir, et d'une discussion instrutfivc sur les théories; mais ces
deux choses sont en général trop abstraites, trop subtiles, trop difficiles à suivre pour que les masses peu cultivées y prennent part. La presse quotidienne remplit une mission sacrée ; mais le caractère essentiel de cette mission, c'est une discussion abstraite et subtile, qui lui ferme invinciblement le peuple.
Les journaux que Ton a entrepris pour les ouvriers de nos villes ont-ils étendu la sphère de la presse? D'abord, Messieurs, vous le savez, ces ouvriers sont une aristocratie ; beaucoup d'entre eux sont des hommes très-cultivés, efc ceux qui n& le sont pas ont une rapidité d'esprit surprenante. Rien n'est plus éloigné du peuple, du moins de la majorité du peuple. Les journaux d'ouvriers, tirés à petits nombres, n'ontpas considérablement étendu l'action de la presse.
Les feuilletoiis, les romans en feuilletons ont eu une influence réelle, bonne ou mauvaise, je ne l'examine pas ici. Il y avait une classe très-nombreuse de personnes qui ne lisaient point, les femmes, et qui ont lu. Regardez , cependant, Messieurs, le chiffre des abonnements a-t-il beaucoup augmenté ?
Voilà une barrière bien forte qu'on croirait in-
vincible ! Quoi ! la Presse, la puissance qui, plus qu'aucune autre, crée entre nous des rapports, des liens d'esprit, a donc de telles limites, qu'en descendant à une certaine profondeur dans l'océan du peuple, elle n'ait plus d'action !
Certainement, des publications importantes qui se font en haut, il transpire en bas quelque chose. Il est évident, par exemple, que quand Voltaire a eu l'immense succès que vous savez, son esprit a fini par pénétrer quelque peu dans les classes inférieures. Il faut en dire autant de Rousseau. Un souffle, une influence est parvenue de ces grands hommes à ceux mômes qui, ne savaient le nom ni de l'un ni de l'autre. Mais, Messieurs, voici une chose grave, fâcheuse, désolante, que personne n'a dite: c'est que les intermédiaires sont, en général, des agents tellement médiocres, que ce qu'ils transmettent du haut au bas sont presque toujours les choses qui ne devraient pas être transmises, la partie la plus facile à transmettre, la dispute, la polémique» enfin la négation. Voilà ce qui se trans* met au peuple, et ce dont cetle masse saine et grave, qui demandait un aliment sain, solide, n'avait pas besoin. Ainsi, d'où vient l'opinion, si universellement répandue, que Voltaire est un
écrivain négatif? Lorsqu'on ouvre ses livres, on le voit positif à chaque instant; sans cesse il propose des réformes dans les lois, dans les mœurs, dans l'économie politique, dans tout ; si on faisait dans Voltaire le compte de ce qui est positif, on scçait étonné. Eh bien ! il n'a été généralement connu des masses que par son côté négatif.
Le roman ne s'est pas répandu seulement comme roman et en feuilleton, mais aussi il s'est mis en drame. A-t-il par là action sur le peuple? D'abord, si vous comptiez, en France, le nombre de personnes qui fréquentent le théâtre, vous trouveriez un chiffre minime, et ce chiffre porte uniquement sur ceux qui ont d'autres moyens de culture, et de meilleure culture, sur les riches» sur les bourgeois, sur les ouvriers cultivés, dont je parlais tout à l'heure.
Quelles mœurs y représente-t-on ? D'abord les mœurs de cour d'assises, qui, par une fausse énergie, saisissent l'attention des hommes, tandis que les héros en sont ordinairement aussi vulgaires que dépravés. On y présente aussi les mœurs de la corruption bourgeoise, ou bien encore des imitations très-infidèles du passé, auxquelles on met les dates du seizième ou du dix-septième siècle.
Ce n'est pas que les hommes qui ont fait ces pièces ne soient souvent des gens d'un rare talent ; mais ce sont des improvisateurs rapides, entièrement étrangers, indifférents à l'influence morale de leurs œuvres. Au reste, toutes les fois qu'ils n'estropieront, ne mutileront que le seizième siècle, je leur serai reconnaissant. Tout ce que je leur demande, Messieurs, tout ce que nous leur demandons, car là-dessus, sans vous consulter, je sens que nous sommes du même avis, ce serait d'éviter les sujetsde la Révolution. (Applaudissements prolongés.)
Messieurs, nous connaissons tous le caractère de ces artistes ; tel qu'on regarde, avec raison, comme le plus grand dramaturge de l'époque, n'a certainement pas eu l'intention d'avilir la Révolution. La pensée qu'on pourrait lui supposer peutêtre, ce serait d'en montrer les faces les plus tristes, les excès, les violences, afin d'en prévenir le retour. Eh bien ! si vous y regardez, vous verrez qu'on fait en ceci justement le contraire de ce que l'on veut faire ; si on voulait fortifier le divorce social, si on voulait aigrir dans le cœur des hommes le sentiment de haine et de mépris aveugle que des classes pourraient avoir les unes pour les
autres, ce serait précisément ainsi qu'il faudrait procéder.
Notez que tout ceci n'est pas contre un homme qui ne représente que trop le temps, « — mpis contre le temps, et nous nous accusons tous un peu, car nous sommes le tetnps.
Imaginez ce que c'est que d'amener en scène douze misérables, ivres, hurlant, etc., et dédire : Voilà le peuple ! voilà la Révolution ! (Applaudissements.)
On montre, on apporte un petit baquet d'eau sale, et l'on dit : Voilà l'Océan !
Comment, c'est là l'Océan ! comment, cet être puissant dont la respiration régulière, la voix solennelle, trouble si profondément les âmes, dont la lame phosphorescente roule une vitalité inconnue, l'Océan, ce creuset où la vie se compose et se décompose, cet élément rénovateur, réparateur, quoi! c'est ceci? dans ce verre? dans cette tasse ?.. Voilà ce qu'on pourrait dire. Et tout ce qu'on dit ici de l'Océan est tout aussi vrai du peuple.
Faible comparaison, encore, quand il s'agit d'un élément moral, du peuple delà Révolution, de cet océan d'héroïsme 1
Quand même vous pourriez, ce que vous ne pouvez nullement, reproduire les effets physiques de ces grandes scènes, comment renouveler sur vos planches l'éclair divin qui brilla dans tout ce peuple?
Je ne puis m'empêcher de faire un triste retour de ce grand empire de France sur un petit peuple, le peuple d'Athènes. Où est ici la gravité, la sainteté du théâtre antique ? Savez-vous bien qui occupait la scène, qui portait le drame au théâtre ? le plus vaillant soldat, Eschyle ; le vainqueur, après la victoire, venait la raconter lui-même. Et savezvous qui jouait, quels étaient les acteurs? c'étaient souvent les premiers magistrats ; quand il s'agissait de reproduire les héros ou les dieux, ils n'hésitaient pas à paraître sur la scène, regardant comme une fonction publique d'élever, d'agrandir l'âme du peuple. Et dans la circonstance la plus grave du monde, après Marathon, cette merveilleuse victoire de la civilisation sur la barbarie, lorsqu' Athènes voulut remercier les dieux de la patrie d'avoir sauvé la ville, les magistrats ne furent pas assez, personne ne parut assez digne; on chercha dans tout le peuple, on trouva une créature virginale marquée du sceau des dieux, rayoa-
nante de jeunesse, de beauté, de génie : ce fut le jeune Sophocle qui fut chargé de paraître seul devant les dieux pour la ville d'Athènes. Il avait quinze ans alors, et, de quinze ans à quatre-vingts, par une production non interrompue, dont rien dans nos écrivains modernes ne peut donner l'idée, il fit représenter cent drames, et fut pendant tout un siècle l'interprète du génie d'Athènes, et le médiateur entre les dieux et le peuple.
Voilà le théâtre, Messieurs.
Nul doute que le théâtre ne soit aussi dans l'avenir le plus puissant moyen de l'éducation, du rapprochement des hommes ; c'est le meilleur espoir peut-être de rénovation nationale. Je parle d'un théàlre immensément populaire, d'un théâtre répondant à la pensée du peuple, qui circulerait dans les moindres villages.
Pour fonder ce théâtre, la première chçse à faire c'est celle à laquelle les Grecs ne manquaient jamais. Dans le fond de la scène, présents sur leurs autels, étaient les dieux de la patrie. Voilà ce qui manque sur la nôtre, et ce qu'il y faut replacer. Ces dieux sont absents, cachés, voilés, défigurés. Supposons que leur autel se relève, et que tous nous venions l'entourer, qui est-ce qui se sou-
viendra des misérables différences de classes, de riche, de pauvre, de lettré, d'illettré, d'ouvrier, de bourgeois, de paysan?.... Nous sommes, tous en France des gens de connaissance, nous nous sommes vus tous à la Fédération, au Camp de Boulogne devant l'Angleterre, au champ d'Austerlitz...
Messieurs, je ne doute pas que les temps de la rénovation ne soient proches. Je vous en avertis, cette année, vous avez atteint le fond, vous ne descendrez pas. (Applaudissements.)
Vous ne pouvez que remonter. . . Une littérature tout entière doit venir, dont aucune de nos productions ne vous donne une idée, littérature tout autrement forte, jeune et féconde. Je voudrais, Messieurs, dans ce cours, en pressentir quelques caractères. C'est à cela surtout que j'ai pensé.
Non-seulement dans la littérature, mais dans la vie, dans l'action, il y a un mouvement immense de tous vers tous, une croisade des hommes à la rencontre des hommes. Voilà ce que j'espère ; j'ai la foi, l'attente d'un grand mouvement social ; je crois que le temps n'en est pas éloigné.
Dans notre prochaine réunion, je chercherai avec vous quel en sera le principal agent, à qui appartient l'initiative et le devoir de faire les premiers pas. Je ne crains pas, au reste, dès cette heure, de vous faire pressentir là-dessus mon opinion. A qui Athènes remit-elle le rôle de médiateur entre les dieux et le peuple? elle prit le jeune homme. De même que l'enfant est le médiateur de la famille, de même le jeune homme doit être le médiateur de la cité. {Applaudissements,) De même que dans les querelles domestiques, quand le père est d'un côté de la labié et la mère de l'autre, c'est l'enfant qui prend la main de l'un et la met dans la main de l'autre... Ainsi, danala cité. Voilà ce que vous ferez, car c'est de vous qu'il s'agit.
Tel est l'objet de notre prochaine réunion; j'essayerai de caractériser le rôle du jeune homme comme médiateur dans la cité et comme principal . agent de la rénovation sociale que nous verrons bientôt.