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QUATRIÈME LEÇON

(nom pbopesbée) — 6 janvier 1848. —

Mission du jeune homme comme pacificateur social. De son intervention entre le riche et le pauvre. — La haute distinction morale est de niveau avec toutes les classes. — L'homme supérieur rassure. — De la vulgarité. — De la distinction. — De la distinction anglaise. — De la distinction française. — Du peuple dt Paris.— Vulgarité, distinction du peuple de Paris. — Ce peuple, qui vit si peu, conserve une chose fixe : le sentiment* national.

Messieurs,

Rome confiait volontiers au jeune homme une noble tâche sociale, celle de l'accusation, — la haute accusation politique, la poursuite des

grands coupables, qu'on osait à peine attaquer, des préteurs, des proconsuls, des tyrans des provinces. C'était lui supposer non-seulement un grand courage, une incorruptible énergie, mais aussi cette inaltérable pureté de caractère qui donne force à l'accusation

Si moi, Messieurs, je voudrais confier encore au jeune homme une mission plus haute, celle de la pacification sociale.

C'est qu'apparemment je lui suppose non-seulement un ardent amour de justice que nul intérêt n'altère encore, mais aussi, mais surtout, une magnanimité naturelle à décider contre luimême, une noble balance, inégale, injuste à son propre intérêt.

Qu'on no vienne pas me dire ici que nous aurons demain ou après-demain des lois si justes, que, tous les droits étant parfaitement égalisés, ajustés, alignés, on n'aura plus que faire de sympathie, de magnanimité; que les hommes seront dispensés d'avoir du cœur, la loi seule en aura pour tous.

Je dirais à cela que notre grande mère, dont nous devons toujours repasser en nous les exemples, la France de la Révolution, en même temps qu'elle améliorait les lois (au point que les procès

diminuèrent, dit-on, des deux tiers), elle mit cependant à côté des lois, et pour empêcher même qu'on n'eût besoin des lois, un tout petit tribunal d'équité, un simple et bon arbitre, qui tranchât (out d'abord le nœud de la dispute, l'empêchât de (aire un procès. Et cet arbitre d'équité, elle le baptisa d'un nom nouveau, d'un nom fait de deux noms, que le moyen âge n'aurait jamais compris, jamais associés : Juge de paix; là justice, en ces temps, était une guerre.

Eh bien, Messieurs, c'est un juge de paix qu'il nous faut ici, non civil, mais social, un arbitre volontaire qui se propose aux deux partis, un bienveillant prud'homme, mobile, sans tribunal ni siège, allant des uns aux autres, les faisant s'expliquer, s'entendre, empêchant les malentendus, qui sont tout au moins la moitié des disputes humaines; la moitié? peut-être le tout.

Mais, quoi? si cet arbitre empressé n'était accepté de personne? repoussé du riche, du puissant, endurci dans son égoïsme; repoussé du pauvre, trop fier pour rien vouloir que par justice, et s'obstinant à attendre les lois.

Non, j'ai meilleur espoir. Et d'abord, du côté des riches, des gens aisés, ne remarquions-nous

as, dans noire dernière réunion, l'ascendant, op grand quelquefois, que le jeune homme rend dans sa famille, au retour surtout des écots et de la grande ville où il a étudié? comme il ït admiré, consulté, cru sans difficulté et sur arole! quelle ferme foi sa mère a en lui ! Son ère même, qui a vu, fait bien des choses, dans os temps agités, il ne laisse pas d'avouer que ;ux-ci en savent davantage, qu'ils ont une culire bien autrement variée ; la moindre teinture es sciences naturelles et physiques, si complételenl ignorées de la génération précédente, leurs apports pratiques avec l'industrie, la vie commne et toutes choses, elle donne au jeune omme un avantage que le père lui-même se plail reconnaître , elle l'habitue à croire, à consulter on fils. Même en toute autre matière, pour peu uc le jeune homme ne soit pas trop léger, il dciendra sans peine une autorité dans la famille. - Qu'il l'emploie donc cette autorité et qu'il en isse un noble usage. Qu'il devienne au foyer, à i table du riche, comme un magistrat pour le ouvre, la voix de la justice dans une bouche •léprochable encore. Qu'il veille la limite, eméche le champ paternel, le champ du fort, de

marcher vers le champ du faible. Qu'il regarde au salaire et le fasse établir, non aux rabais de la concurrence, mais aux besoins de l'homme.

Qu'il soigne l'honneur de son père et ne le laisse pas plaider contre le pauvre au tribunal des riches; le prud'homme naturel ici, et le plus juste, parce qu'il est le plus généreux, doit être le fils de la maison.

« Mais l'autre partie, dira-t-on, acceptera-t-elle aisément cet arbitre ?» — Je réponds : Oui, s'il le ^

mérite.

Et ce oui, je le prononce résolument et sans hésitation, ayant pour moi les faits. J'ai plusieurs fois observé combien l'alliance est facile entre le jeune homme et le peuple, le jeune homme et le pauvre. Pourquoi? Pour deux raisons, dont le pauvre tient compte, sans se les trop bien expli- M

quer.

Le fil^ du riche n'est pas un riche, n'est pas propriétaire encore ; il est pauvre, relativement ; il dépend, il attend ; il reçoit, lui aussi, l'étu- %

diant, comme un salaire de ses études, plus ou moins, comme il gagne : bien des questions de salaire s'élèvent aussi entre lui et la caisse paternelle.

£ Autre raison. Sa jeune énergie, la cordialité de

son âge, sa facile ouverture de langage et de relations le rapprochent aisément du people. Tout à l'heure, il sera concentré, limité par le métier spécial: ce sera un médecin, un avocat, un * * homme d'affairés ; aujourd'hui, c'est un homme. Il s'intéresse encore aux hommes.

Là, pourtant, se présente, il faut le dire, un grave obstacle. La spécialité nous saisit dès l'enfance ; nous sommes, de bonne heure, par une éducation sub'ile, resserrés dans un langage que nous croyons plus noble, mais qui est, à coup sûr, plus sec et plus abstrait. De là l'embarras du jeune homme, dès qu'il s'adresse aux hommes qui n'ont point ce langage, dès qu'il faut qu'il en parle un autre ; il est d'abord gauche, guindé ; nulle communication possible. Comme il est fier, dit-on, c'est un monsieur! On se défie, on s'éloigne, ou du moins on se ferme ; l'homme ainsi en défiance ne laisse plus rien voir qu'une surface insignifiante, volontairement terne et vulgaire. Tout à l'heure vif, original, il met devant lui «omme un voile, une barrière opposée au riche, la morne et commune apparence, le langage commun; c'est la classe seulement qu'il montre,

ce qui est commun à cette classe, mais vous n'atteindrez jamais l'homme.

Quel remède à cela ?

Le plus grand, le meilleur, et pour cela et pour bien d'autres choses, je l'ai dit la dernière fois ; ca remède agira pour l'extérieur aussi bien que pour l'àme, pour les communications autant que pour les sentiments. Le voici, ce remède :

Aimez vraiment l'égalité.

En parole, en théorie? Non. En pratique. Ayezen, dans les moindres choses, minimes en apparence, un culte délicat et profond.

Je sais un homme qui, traversant l'hiver les quartiers indigents, met ses gants dans sa poche.

Voilà justement le remède ; mettez vos gants en poche, puis, allez simplement, agissez simplement et parlez en homme à des hommes.

Vos gants, c'est-à-dire le beau langage, l'élégance, la mode, tout le mobilier de la vanité.

« Quoi! c'est donc la vulgarité que vous nous conseillez? Vous allez nous dire tout à l'heure ^

qu'il faut, pour l'amour de l'égalité, acheter des habits au Temple et mettre des sabots? »

Cette objection n'est pas faite, à coup sûr, par ceux qui depuis longtemps s'entendent avec nous

iç.:-*-

dans un même esprit ; ceux-là savent si nous prêchons la barbarie ou la vulgarité, si nous attachons importance aux signes extérieurs, à ces ridicules ostentations de pauvreté.

Ce sont ceux du dehors qui font l'objection. Et à ceux-là, je dis : Vous ne savez donc pas que la très-haute distinction est étrangère à toute idée de classes. Le caractère, à un certain degré d'élévation, donne à l'homme ce privilège singulier d'être au niveau de tous, des petits et des grands, au-dessus des plus grands, dans la région où finissent les classes. Nos généraux de la Révolution montèrent là tout à coup ; le peuple, les suivant aux batailles, ne les trouva jamais changés, et pourtant la plus haute aristocratie de l'Europe envia leur noblesse. Dans la fière chevalerie polonaise, la plus orgueilleuse du monde, le premier chevalier, l'héroïque, l'innocent Kosciusko, faisait d'une parole vibrer le dernier paysan. Et, chez nous, la sainte Pucelle, sortant de son village, étonna les princes et les rois de sa noblesse naturelle ; elle parlait , et tous , rois et peuples, écoutaient, entendaient ; c'était la langue de Dieu.

Le langage des grands cœurs dérive d'une di-

vine plénitude où tous peuvent puiser ensemble. Il descend de si haut, que naturellement, doucement, sans effort, sans qu'on s'en aperçoive, il monte comme une eau qui, cherchant son niveau, se retrouve à la hauteur des monts voi-ins du ciel. Et, comme tous les cœurs se laissent élever dans ce.flot, ils montent, eux aussi, sans deviner qu'ils montent; les voilà tous sublimes, à leur insu, mais simples et dans la paix.

Ne jugez pas pourtant ceci comme un effet de la nature. Non, c'est le miracle de l'homme, l'excellence de la volonté. — La volonté haute, pure et droite, qui est en de tels hommes, ennoblit tout ce qui les approche ; il n'y a plus rien devant eux de rude, de vulgaire. Tous, loin d'être déconcerté^, se relèvent, se rassurent. L'enfant, le peuple va à eux. les entoure, n'est jamais assez près ; il se ré- ^'^ V* chauffe à leur chaleur morale, il sent bien qu'il y %-$

a là une chose à lui, au peuple, au genre humain, *

le foyer de la grâce de Dieu.

Sans parler des purs et saints héros que je nommais tout à l'heure, le génie seul rassure; les , hommes de génie ont cela qu'ils donnent confiance. — On sait cet invalide qui se troubla devant Louis XIV ; les soldats de la Grande armée

tent nullement troublés devant Napolc^i.

dirai-je? il m'est difficile de juger favorablc-

l'homme devant lequel les hommes sont s hommes, se troublent, sont embarrassés, ivcnt crainle et défiance. A celui qui produit elle impression, il manque certainement une

morale; les forts sont ceux qui fortifient, unition de celui qui impose , déconcerte, re défiance, c'est de ne rien voir dans les nés, de les trouver vulgaires, stériles, il se irne avec dégoût, se confirme dans son arislic, dans sa noble impuissance, jeune homme, distingué pourtant, unùtranon le voit à sa lettre qui témoigne d'une culture allemande, m'écrit qu'il a causé avec lommes du peuple, qu'il n'en a rien tiré, pour découvrir l'originalité populaire, le ! qui leur était propre, il lui eût fallu du !. a 11 m'a paru, dit-il, qu'ils parlent une le toute faite, une langue commune, comme habillent chez les revendeurs, sans tropregarii ces vieux habits iront à leur taille. Comment raient-ils se créer un langage? c'est la chose us difficile. L'antiquité, pour une telle créa-

nc veut pas moins qu'un Dieu. »

II y en a un ici, seulement il faut savoir l'observer, le saisiç dans ses créations soudaines. Ce Dieu, c'est la Nécessité, la souffrance, qui, dans les natures énergiques, ne se résout pas en molles plaintes, en larmes, mais éclaté en voix vives et parfois vraiment inspirées. Ces clous, ces coins de fer, dont les anciens arment la Nécessité* ils ont > :

cette vertu de faire jaillir des pensées, des pnroles originales et neuves de la tête et du cœur des hommes.

Cette rude inspiration varie tout à fait d'homme à homme, autant que la souffrance ; sous formes analogues, il y a ici, pour qui sait regarder, des différences infinies. Ce que nous y trouvons de bas ne vient nullement, comme le croit l'auteur* de la lettre, d'imitation servile; au contraire, d'un effort continuel d'individualité, d'une recherche d'énergie, dont l'expression n'est pas toujours» heureuse. Leur langue, en pleine- paix, est colle d'un combat ; pourquoi s'en étonner? Ils ont bien plus présent que nous le sentiment de nos grandes ,.?

guerres, et leur vie de souffrances et d'efforts, l

leuf vie précaire et toujours en péril ,. est une !P

gueite contre la fortune.

Pour savoir -ce que c'est que la vulgarité, il fau- v y

bien s'entcndresur l'idée,opposée, la distincte haute et noble règle d'apris laquelle on once l'anathème : vulgaire, trivial, commun.

terrible, funeste en ce pays; meurlrier, car mosc commune, une classe commune, une mue commune, n'inspire plus aucun in-

mot distinction d'abord est tout moderne, igcr aux anciennes , aux vérilables>. aristoes.^Jl s'applique aux signes variables, sur tels une société nouvelle et fort mêlée pré-

reconnaitre les siens.

nous voulons pourtant appliquer ce mot à ienne France, qui ne le connut pas, nous is que la distinction française était légère, susc, parfois impertinente. — La distinction lise, que la France imite gauchement de nos i, est taciturne, ratde, insolente, ùtation peu sensée, pour le dire en passant,

une situation tout autre. La taciturnilé ane, ce singulier serrement de mâchoires, est maladie assez moderne, inconnue aux Anglais hakespearc. Elle commence au puritanisme, i tiic'sous la pesante influence d'un monde de ib (voyez l'insupportable famille de Clarisse

Harlowe) ; enfin, elle va à merveille au nouveau " gentleman, le fils de l'enrichi, le petit-fil* du nabab, du marchand, qui, se lançant dans le haut monde, a trouvé dignité, sûreté, à ne rien dire ; ses anciens, d'un defgré, ne daignent loi rien dire non plus.

Pour revenir, nos grands seigneurs de France ne craignaient nullement de se compromettre en causant «toq tout le monde. Ils n'étaient pas si loin qu'on croit du paysan. Le plus haut langage de cour, au XVII e siècle, ne différait pas essentiellement de celui des campagnes, en certaines provinces, par exemple en Touraine. Le Tourangeau parlait Rabelaie ou Marguerite de Valois; le seigneur parlait Sévigné. Au total , c'étaient deux Français, et n'eût été l'intendant, l'homme d'affaires qui se mettait entre eux, ils auraient pu s'entendre. . ' *

Ici, dans notre France améliorée, libérale, constitutionnelle, ce n'est plus cela : ce sont deux nations. Le seigneur actuel, émigré, ou fils d'émigré (membre du Jockey-club), banquier, fils de* banquier, qui a maison à Londres, — tranchons le mot, un Anglais, dans son habit anglais, sa politique anglaise, veut, par philanthropie ou eu-

* rioâiié^ veut savoir un matin ce que c'est que le> \peiyde. Ce peuple, c'est un Français, que l'hono- •arable philanthrope, avec son habit étranger, son •tangage bâtard, ne rassure pas beaucoup. Il s en •dfcfie*, l'observe, La conversation n'est pas longue : ♦ le Français dit en lui-même : « C'est du 1815. » £t J'âutue dit : « Vulgaire ! »

lie manteau lord Byron est une mode passée depuis longtemps, et pourtant il en reste. Il est des ^caoeè gens arriérés qui, sur ce grand modèle, jnettraient volontiers la haute distinction dans l'insociabilité anglaise, sans savoir que celle de Byron fut sa parfaite incompatibilité avec l'Angleterre même.

La France, le pays de la grâce, la France, qui, dans plusieurs de ses races du Midi, est l'élégance même, qui d'ailleurs offre au mo^is, par-dessus v tous les peuples, la vigueur, la prestesse,, l'attitude guerrière, la vraie grâce de l'homme, — accepte, tête basse, le reproche de vulgarité, et s'en jya cherdher l'élégance au pays des marchands et dans la raideur méthodiste.

La vulgarité! ce texte ordinaire où l'étranger triomphe, se répand avec complaisance, lui est suggéré presque toujours par ses observations

superficielles dans les rues de Paris, — Il juge Paris comme une ville, une population identique, Mais Paris, c'est l'Europe, c'est le monde, c'est une initiation, où tout passe, où tout vient se transformer. Indépendamment des quarante, cinquante mille voyageurs, qui y font un séjour temporaire, il y au cent et tant de miire étrangers établis et domiciliés; quatre-vingt mille Allemands entre autres, je ne sais combien de mille Savoyards, Piémontais. Puis les réfugiés. — L'Anglai», l'Allemand observateur, les fait tous Parisiens ; il trouve que le type est varié ici , mais vulgaire au total; voyez celui qui passe... c'est un tailleur anglais, un bottier allemand.

fl ffeut songer que parmi les Français venus de nos provinces, par une émigration durable ou périodique,* Auvergnats, Limousins, etc., beaucoup perdent l'originalité provinciale, sans prendre encore l'esprit du centre ; ils restent, au milieu, flot- * tants, bâtards, sans caractère. — Les Méridionaux, dès qu'une fois ils ont dé-ga$conné, s'assimilent très-vite au centre, trop vite quelquefois, perdant, par un changement immédiat 'beaucoup de gentillesse, d'originalité.

Lea fils des provinciaux établis à Paris (ces fils

font peut-être un tiers de la population) n'ont plus l'accent de la . province, mais en gardent le type. Pour être nés à Paris, on ne peut dire que ce soient là de vrais, de purs Parisiens. — Ceux-ci font-ils la moitié de la population totale ? C'est beaucoup. J'ai bien de la peine à le croire. Il faut beaucoup d'observation, une très-complète connaissance des provincialités françaises, pour en faire la distinction.

Et pntre les vrais parisiens, combien de différences! Notons les deux extrêmes: une bourgeoisie assez fixe, ancienne (qui connaît le père de son grand-père); et un peuple indigent, le plus éphémère, dans sa durée moyenne, qui soit {ffeutêtre au monde. Il faut vivre dans les quartierspauvres pour savoir avec quelle rapidité ce peuple est renouvelé. La naissance, la mort sont là, incessantes et rapides ; chimie terrible, où la vie ne compose qu^ pour décomposer. On a à peine le courage de leur reprocher rien, dans ce moment imperceptible qu'ils vivent entre le matin et le soir. Pauvre rivière qui va si vite! j'accuse un flot.*, il eît disparu.

Ce fleuve vivant, dirai je cette population ? va fuyant, s'écoulant sous une triple action de mort :

variabilité du travail, chômage et jeûne, — corruption (souvent involontaire, résultat fatal de l'abandon), — enfin et surtout la falsification meurtrière des denrées, l'empoisonnement quotidien.

Ce qui étonne, c'est que, dans ce passage rapide, l'homme (si tant est qu'il arrive là) a pourtant un caractère. Il ne faut pas le flatter, comme on afait, en faire un poëme t une idylle. Celui qui arrive à vingt ans dans tel quartier, à coup sûr, est un homme laid ; il a passé par de terribles épreuves; s'il vit, c'est qu'il vit de l'esprit. Delà, l'éclair des yeux dans ces tristes visages, la parole amusante et vive, l'audace, une sobriété merveilleuse; Nullement alourdis par la mauvaise nourriture, comme sont l'Auvergnat, le Limousin, qui valent mieux sous d'autres rapports.

Ils ne jugent pas toujours très-bien des choses, mais des hommes à merveille. Ils les pénètrent de part en part, au premier coup d'oeil, les classent, les jugent, sans appel, et très-bien. Avec cette intelligence, ils ont en général plus de douceur qu'on n'attendrait de leur misère, de leur vie % immorale et abandonnée. Dans les grandes effusions de sang, les massacres historiques qui ont eu lieu ici, Paris

a eu très-peu de part ; ces fureurs en général furent celles d'autres hommes , venus d'ailleurs , plus rudes, plus violents, tels ou tels du Midi. Ceux-ci, les montagnards surtout, sont souvent des bar* bares; ils ne volent jamais le prochain, mais parfois ils le tuent ; les batteries à mort qu'ils ont entre eux font souvent horreur aux Parisiens.

Cequi m'étonne surtout et m'intéresse dans cette population infortunée, mobile, fugitive, sous le souffle de la mort, c'est qu'une chose y est fixe t Messieurs. — Et laquelle? L'industrie? non, ils vivent en4)ohêmes. Mais au moins le deuil des frères, des fils qu'ils perdent tous les jours? bien moins qu'on ne croirait : les misères de chaque jour rendent peut-être moins sensible, et le deuil qui succède si vite au deuil en émousse l'effet.

Non, une seule chose est fixe en cette onde vivante, en ce creuset mobile, où passe et repasse la mort. Messieurs, c'est justement ce qui flotte et varie dans nos classes supérieures : Le sentiment de la France. Il est là, à l'état de nature et d'instinct, inné, aveugle, indestructible. Vous obtiendriez plutôt du loup et du renard d'oublier l'instinct de la proie.

Je sais cela, Messieurs, et voilà pourquoi ces

quartiers, tristes pour d'autres et repoussants, n'ont tf rien de tel pour moi. D'autres évitent, se détournent, prennent un plus long chemin. Et moi, je les traverse. Telle laideur, morale ou physique, me choque moins. Je pense en moi, je sais que, en cette rivière trouble, la France, la Patrie pourtant coule à pleins bords.

L'autre jour (j'allais aux Archives), plongeant

du Panthéon dans les rues basses, humides et sombres, sur lesquelles surplombe l'École polytechnique, dans cette vallée d'enfer qui descend à la rue Saint-Victor, je roulais en moi tout cela. H y a là des rues auprès desquelles la rue Mouffetard est aristocratie. Le soleil est aristocrate ; il n'y descend jamais.

Eh bien, Messieurs, passant, j'entends un petit dialogue ; pauvre chose, direz-vous, indigne de vous arrêter; mais moi je m'arrêtai, du moins je ralentis le pas. Les interlocuteurs étaient une vieille femme qui venait d'acheter du charbon, des légumes ; d'autre part, un homme, dirai-je jeune ? ou vieux ? hélas ! un homme, il avait vingt» ou vingt-cinq ans (en ces quartiers c'est tard). Voyant ce que portait la vieille, ces apprêts d'un festin inusité et disproportionné à leur régime or-

dïnaire, Il dit avec une admiration spirituelle : « Quoi donc ? mère (une telle) , la Patrie est en danger? »

Ainsi, dans ce quartier oublié, igngré de Paris, la grande chose par quoi la France est la France, le départ de 92, est un proverbe encore !

Ce proverbe, où vit-il ailleurs? Allez demander a la Bourse, à la Chaussée d'Antin, disons mieux, à la ville entière.

(îrand jour ! sublime jour, de mémoire éternelle, où, le drapeau déployé sur nos places, le canon tirant de moment en moment, ces paroles solennelles furent dites et promulguées : « La patrie en danger appelle ses enfants !.... » Et quand elles furent dites, six cent mille hommes étaient inscrits !

Pour la guerre? Non, c'est là la gloire unique de la France. Inscrits pour la délivrance, la paix universelle, inscrits pour le salut du monde.

Et qu'est-ce donc- que nous avons eu de granfl depuis lors?.. L'Empire? Certes, l'Empiré fut grand, mais l'Empire, de Madrid à Moscou, est secondaire auprès. .

Que le paysan -s'en souvienne, que la légende nationale lui soit enfoncée dans le cœur, je lt

crois bien, je le savais, je n'en suis nullement étonné. Ici, grand Dieu ! c'est autre chose. Ce sont ceux qui ne vivent pas, qui ne durent pas, qui meurent, ce sont eux qui se souviennent. Et nous, heureux, paisibles, à qui tous les moyens de souvenir abondent, c'csl nous qui oublions.

Je rentrai humilié et le cœur plein de larmes Ah ! pauvres quartiers de Paris, qui osera jamais vous dire vulgaires, quand vous avez, dans*votre effroyable et meurtrière mobilité, conservé et tenu ferme l'immuable trésor de la France? — Et nous, distingués, non vulgaires, nous allons imitant, copiant, mendiant par l'Europe, dans notre indigence de cœur. Européens ! cosmopolites I liumanitaires ! etc. Nous pouvons nous vanter ainsi!.. Tant il est vrai que nous n'avons rien de propre, d'original en nous, et que nous sommes un néant...

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