CHAPITRE
Oei gcos qui t'intitulent Irit-fausiemcnt flèneuti.
ans louios \vs classes de la société on lr()U\e tinu luule de ^eils qui, pleins d'une folle pré:«niptii)n, ou se laissant aller ù un dépluiable abus de la lani;uo fiMUçaise, s'inlilidrnt llitneuis sans connailie les premiers éléments de cet art d'agrément (pie nous mettons de biaucuup au-dessus de la musique, de la dausc, et même des matiiénuliiiucs.
On a confondu tous les genres; chacun a usurpé le titre de flâneur ù tout propos, comme s'il eût été question de la moindre bagatelle. Aussi le véritable flâneur, qui a pris rang dans cette clasise éininenunent oisive il est vrai, mais fort respectable, ose à peine s'avouer flâneur quand il voit les Cires les plus incohérents lui dire avec une prélenlion incrojable : JeUânc.
Tous les jours vous rencontrez , ou du moins vous pouvez rencontrer sur Li place des Vosges, des vieux petits bons hommes, occupés h manger leurs vieilles petites rentes , qui sortent de chez eux invariablement tous les jours ù midi , sous le prétexte d'aller flâner.
Demandez-leur oiiils vont, et ils vous répondront avec un petit air tout guilleret: — Je vais flâner.
Or, cette flânerie consiste à aller s'asseoir, là, sur un banc jusqu'à l'heure du dîner, deux ou trois amis, et d'un, deux ou trois caniches. — Puis, pendant cinq heures d'horloge, ces prétendus flâneurs, au lieu de marcher, font faire l'exercice à leurs chiens , ù l'aide d'uue canne qui remplace merveilleusement un fusU rouillé , — sauf qu'elle est plus dangereuse pour peu qu'elle soit plombée.
Puis, quand Azor, Castor ou Médor a suHisatnment fait la joie et l'orgueil de son maître, ^
tous deux rentrent au logis et disent avec'^fierté à la bonne prise pour tout faire : — Nous venons de flâner,
Azor serait encore celui des deux qui aurait davantage le droit de proférer cette phrase , car de temps en temps il jette là son fusilgisquet pour aller pousser quelque lointaine et amoureuse reconnaissance dans les carrefours des environs.
Quand , par hasard , le vieux petit rentier est obligé de prendre de l'exercice parnrdonuancc spéciale du médecin , il a toujours son même sjslème de se faire accom|)agner de l'ami Azor, — de sorte que toute sa flânerie consiste à tirer la jand)e en tirant une Ccelle qui tire un chien.
Tendant l'été ces mômes vieux Français qui se vantent de faire partie de la nation la plus spirituelle de l'univers — se permettent un autre genre de flânerie, c'est de parcourir toutes les rues du Marais, en s'arrétant à tous les marchands démêlons. CarccsJioiumes- raffolent des melons, — quel amour-propre!
Aller du \:crlCa>ilalou/> au je«ne Grosse-Câtc, puis retourner du jeune Grossc-Cétc au vert Cunluloui», — tel est le pro-
Hi anime iinariablc de ce»
flSiieiies melomèrcs, — jusqu'à ce ([u'cnlin à force de flairer , — notre melon , — non, je veux dire notre homme, se décide enfin à faire son emplette et à niitier triomphaiii dans «on domicile avec son V(''géial.
Bf)ii nombre de lUnems du (limanche peuvent être aussi parfaitement rangés dans la catégorie ci-dessus :
rien de moins récréatif , — ob plutôt rien de plus récréatif, car tout dépend du jioint de vue sous lequel on le prend, (jue le tableau d'une famille, respectable mais enniijée, se peiiuellaMt pour distraction, le dimanche soir, de suivre toute la ligne des boulevards, depuis la Madeleine jusqu'à la liastille. ,
Or, comme le dimanche toutes les boutiques sont fermées, 1rs yeux ne sont récréés que par une série non interrompue de volets verts, — cette nuance est très -salutaire pour la vue, mais cependant elle finit par devenir monotone.
Aussi le respectable père de famille qui a revêtu son habit du blea le plus barbeau , pour prouver à sa femme et à sa fille le plaisir de celte petite flânerie , ne donne pas moins d'exercice à leurs mâchoires qu'à leurs jambes.
Voici le tableau obligé de toutes ces petites flâneries de famille.
D'autres Pari siens , non moins pères de famille, se permettent de rire beaucoup aux dépens de ces braves gens qui s'imaginent faire une promenade d'agrément au milieu de la poussière du boultvanl , et,
pour ne pas tomber dans ce ridicule, ils Vont tous les dimanches, bien exactement , Ràiier sur la butte Montmartre.
Une fois arrivé»
au somiiKt de la montagne , ils s'essuient le front, ô;cnt leur hal'it, dénouent leur cravate, et s'assoient tendrement sur une gros.se piirre.
Puis , pendant trois bonnes petites lieures , ils contemplent dans le lointain le dôme des Invalides et les tours de Notre-Dame , — et cela, cinquante-deux fois par an, et toujours avec un nouveau plaisir.