CHAPITRE IV
Où l'on {trouve que le flanrur est un mortel etientiellement ▼crtueuz.
En vérité je vous le dis,— si les philanthropes modernes tien-
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lient \ciil.ibleiuoiit à aim'lioior les hommes et à faire disparaîire de nos mœurs les assassinais, les vols, cl lotîtes les aiiues malhonnêtetés que se iiermutlenl encore une * foule de gens , — au lieu de prononcer de superbes discours et de fonder des jirix de poésie pour les auicurs qui chantent le mieux les louanges de la vertu et de la vaccine , — il .serait bien prôférable d'encourager par tous les moyens le goût de la flânerie dans toutes les classes de la soci<?lt'. Je ne plaisante pas: — mon opinion est respectable , car elle est consciencieuse , — et il est bien certain que tout homme qui (lùiie est un mortel vertueux : — pour adopter comiiiétt ment nia ni;inière de voir, il vous sullira de suivre mon raisonnement pendant qiKi(iiies minutes et quelques lignes.
A quoi songe le plus souvent un homme qui flâne ? — A rien, me dites-vous. —Celte réponse est parfaitement juste, — el en me la faisant vous me fournissez un argument victorieux pour défendre ma cause.
Du moment que noire flâneur ne songe h rien , comme vous Venez de le reconnaître vous-même , — il ne songe pas h mal , et par conséquent dans ce brave , dans cet excellent homme qui s'avance vers vous les mains dans ses poches et le nez mi vent, vous pouvez êUe certain de ne pas rencontrer un atroce gueux qui médite le rapt de votre tabatière ou la soustraction frauduleuse de votre foulard.
Non- seulement le flâneur n'a pas l'idée de commettre le plus petit délit, — même forestier,— mais encore on peut parier qu'il n'a pa> commis dans tout le cours de son existence une faute qui puisse avoir fait ouvrir sur lui l'œil de la justice el des sergents de ville.
Un homme ([ui a des remords craint le soleil Cl ne sort qu'à la couleur blafarde du gaz. — Et B'il est obligé de faire quelques courses dans Paris avant le lever de la lune ou des réverbères, il se glisse rapidement dans la foule, tellement il a toujours peur de se trouver face à face avec cet autre flâneur de s profession nommé sergent de ville , et qui a pour mission spéciale de voir des figures suspectes dans tous les visages qu'il rencontre.
La tète coiffée de ce tricorne municipal est jiour loul coupable la tête de Méduse, — elle est même plus dangereuse encore, en ce sens qu'au lieu de pétrifier tout simplement l'infortuné , elle est
ordinairement accompagnée d'une paire de bras vigoureux qui erapoi gnent el qui ne lâchent pas.
Puis d'ailleurs , même en suppo sant qu'il poussât le macairisme jusqu'à ses dernières limilcs, et que pour lui des gendarmes ne fussent que des moruls tout simplement revêtus de culottes plus on moins jaunes , — quel plaisir notre grand coupable |)i)urrail-il trouver aux joies si pores de la flâucric?
Comment voulez-vous qu'un homme qui vient de commeltre un crime et qui en médite un nouveau passe une heure délicieuse à regarder les jeux innocents des enfants aux Tuileries, puis, delà, passe soixante autres minutes non moins délicieuses el encore plus innocentes — h i-egarder les ébats des petits poissons rouges du bassin des Tuileries'?
C'est impossible, — c'est de toute impossibilité ; — ce qu'il faut à ces hommes abrutis , ce sont des plaisirs plus abrutissants encore.
— Ils ne flânent (|u'aulour des comptoirs des marchands de vin,
— en ayant soin de ne boire que de l'eau-de-vic.
Le flâneur, bien loin d'être un voleur , est au contraire Ircs-souvent un volé. — Susse, Martinet el Auberl sont fort innocemment, du reste , les complices d'une foule d'industriels qui déjeunent du foulard et dînent de la tabatière.
Il est irés-diflicile d'avoir les yeux à la fois sur une caricature et sur sa poche, — à moins de partager et de ne consacrer qu'un
œil à chacun de ces deux objets , mais c'est gênant et on a l'air d'être affecté d'un effroyable slraùistnc.
— On concentre donc toute son attention et tous ses organes visuels sur le même carreau , et, pendant qu'on est en train de rire d'une caricature de Daumier représentant une des floueries de l'illustre Macaire, on est soimême floué d'un foulard et de tous les accessoires qui peuvent se trouver dans la même poche , y compris la bourse. Alors, pour peu que notre flâneur soil nerveux et enrhumé du cerveau , il entre dans une colère épouvantable contre les êtres assez pervertis, assez dénaturés pour voler les foulards de leurs semblables, — et il souttaile voir tomber sur la tète du coupable toutes les peines les plus sévères ; — l'échafaud lui st mble même une punition très-douce dai, s fe premier moment.
C'est ce qui fait que par la suite le 1;1neur n'a jamais la moindre pitié des vû\eurs que l'on arrête, et si le coupable, donnant le croc-en-jambt à la justice et au garde municipal , parvient à prendre la fuite , — notre flâneur est capable de se mettre à sa poursuite comme un vulgaire gendarme, — tellement il a encore sur le cœur le foulard qu'il a de moins danî la poche. — Morale. — Tout flâneur est un mortel vertueux.