AXIOME
Caisse, Graisse.
§ V, Le Secrétaire particulier . — Véritable oiseau de passage, le secrétaire particulier de chaque ministre décampe et r.el)araît quelquefois avec lui. Si le ministre iond)e avec des espérances parlementaires, il emmène son secrétaire pour le ramener; sinon il le met au vert en quelque pàlurage administratif, à la Cour des comptes, par exemple, cette auberge où les secrétaires attendent que l'orage se dissipe.
Le secrétaire particulier est toujours un jeune homme dont les capacités ne sont connues que du ministre. Ce jeune homme est le petit prince de Wagram du Napoléon ministériel, sa femme, son Ephestion. Il connaît tous les secrets, raccroche les tièdes, porte, rapporte et enterre les propositions, dit les non ou les oui que le ministre n'ose pas prononcer. C'est lui qui reçoit les premiers feux
et les premiers coups du
désespoir ou de la colère.
On se lamente et l'on rit avec lui. Il joue le rôle d'homme compromis , amadoue les journaux , et travaille leurs rédacteurs. Anneau mystérieux par lequel bien des intéèts se rattachent au ministre, il est discret comme un confesseur : il sait et ne sait pas , il sait tantôt tout et tantôt rien; il doit avoir bon pied , bon œil ; il dit de son ministre ce que le minisire ne peut pas djre de soi-même. Enfin , avec lui le ministre ose être ce qu'il est, ôtc sa perruque et son râtelier, pose ses scrupules et se met eu pantoulles , déboutonne ses roueries et déchausse sa conscience.
Ce jenne homme n'est pas précisément un homme d'État, mais c'est un homme politique, et quelquefois la politique d'un homme. Presque toujours jeune , il est dans le ménage ministériel ce qu'est l'aide de camp chez le général. Son rôle est l'attachement , il est le Pylade du ministre , il le flatte et le conseille , obligé de flatter pour conseiller, de conseiller en flattant et de déguiser la flatterie sous Lconseil. Aussi presque tous les jeunes gens qui font ce métier ont-ils une figure assez jaune. Leur constante habitude de toujours faire un mouvement de tète affirnialif pour approuver ce qui se dit , ou pour s'en donner l'air, communique quelque chose d'étrange à leur tète. Ils approuvent indilTércmment out ce que vous dites. Leur langage
L'EMPLOYÉ
cvl plein de mais, de cependant , de néanmoins , de moi je l'fuis , moi à volrc place (ils disiiit souveiil <i votre plitti). Imites phrases qui prt^pareiit la coiilradirtidii.
Une ïicliine de ee genre est pau'e entre dix et vingt mille francs; ir.ais le jeune homme profile des loges, dos in\itaiions et des voilures ministérielles. Quand on pense au nombre infini de lettres qu'il doit décacheter et lire, oiilre ses occupations, nous éprouvons 11' besoin de dire que dans un Étal monarchi(iiu' on pau'rail cttte utilité plus cher.
L'empereur Nicolas serait tié-i-heiireux d'avoir poji cini|iMiiio mille francs par au un de ces aimables caniches consiiiutioinnls, si doux , si bien frisés, si caicssanU , si dociles , si merveilleusement dressés, de bonne garde , et fidèles 1
Mais le secrétaire particulier ne vient, ne s'oliiieiit, ne se découvre, ne se couvre, ne se dé\elo|ipe ipie dans lis hurcaiix d'un gouvcrnemenl représentatif. Dans la monarchie vous ii'aMz que des courtisans et des serviteurs; tandis qu'avec une Châtie vous êtes servi, flatté, caressé par des hommes libres.
Lcsministrcs, en Fiance, sont donc plus heureux que les femmes et que les rois : ils ont (pieUiu'un (pii les coinpnnil. J'ai toujours plaint les secrétaires particuliers , autant qwc je plains les feiiiiiKs et le papier blanc : ils .souiïrenl tout, (domine la femme chasic, ils doivent n'avoir de talent qu'en secret , et pour leurs ministres. S'ils ont du lalcnl en public, ils sont perdus.
Le secrétaire particulier de M. Guizot se nomme Génie. Ou peut dire de ce ministre comme de Socrate, qu'il a un Génie familier.