AXIOME
Un secrétaire particulier est un ami donné par le gouvernement. . ^
CIIAPITE VII.
X>e Surnuméraire.
Le surnuméraire est à l'administration ce que l'enfant de chœur est à l'église, ce que l'enfant de troupe est au régiment , ce que le rat ou le comparse est au théâtre : quelque chose de naïf, de candide, un être aveuglé par les illusions. Sans l'illusion, où irionsnousî C'est elle qui nous donne la puissance de manger la vache enragée des arts, de dévorer les commencements de toute science en nous donnant la croyance. L'illusion est une foi démesurée ! Or, il a foi en l'administration , le surnuiuéraire ; il ne la suppose pas froide , atroce , dure comme elle est.
Il n'y a que deux genres de surnuméraires : le surnuméraire pauvre et le surnuméraire riche.
Le surnuméraire pauvre est riche d'espérance et a hesoin d'une place; le surnuméraire riche est pauvre d'esprit et n'a besoin de rien. Une famille riche n'est pas assez bête pour mettre un homme d'esprit dans radministralion.
Le surnuméraire riche est confié à un employé supérieur ou placé près du directeur général, qui l'initie à ce que Bilboquet, ce profond philosophe, appellerait la haute comédie de l'administration. On lui adoucit les horreurs du stage, jus(iu';i ce qu'il soit nommé ù quelque emploi. Le surnuméraire riche n'effraie jamais les bureaux. Les employés savent qu'il ne les menace |X)int , le surnuméraire riche ne vise que les hauts emplois de l'administration. Le journalisme persécute assez le surnuméraire riche, qui est toujours cousin, neveu, parent de quelque ministre, de quelque député, d'un pair très-influent ; mais les employés sont ses complices , ils recherchent sa protection !
Le surnuméraire pauvre est donc le vrai, le seul surnuméraire. Presque toujours enfant de la balle, (ils d'une veuve d'employé, ou d'un emiiloNé ri'tiaité ipii vil d'une maigre pension, sa famille se tue i le nourrir, If blanchir et l'habiller. Presque toujours logé dans un (|iiaiticr où les Iouts ne sont i)as cliers, le surnuméraiic |)ait do bonne heure. L'état du ciel est sa question d'Orient, à liiil venir à pied, ne pas se crolter, ménager ses habits, calculer le tiiups qu'une tro|) forte averse peut lui prendre s'il est forcé de se nieltie i r.ibii , combien de |)réoccupati(>ns ! Les trottoirs dans le; rues et le (l.ill;ige des boulevards et des quais ont été des bienfaits [Kiur lui. ijuaiid, par des causes bizarres , vous êtes dans Paris à
sept heures et demie ou huit heures du malin, que vous voyez, par un froid piquant, par une pluie , par un mauvais temp'S (|uelc()nipie, |M)indre un craintif et pâle jeune homme, sans cigare, comme celui-ci :
Dites : — C'est un surnuméraire! Il a déjà déjeuné.
Si vous faisiez alteiition à ses poches, vous verriez la configuration d'une (lùle que sa mère lui a donnée, afin qu'il puisse, sans danger pour son estomac, franchie les neuf heures qui séparent son déjeuner de son dîner.
La candeur dos surnuméraires dure peu. Le jeune homme a bientôt mesuré la distance effroyable qui se trouve entre un sous-chef et lui, cette dislance qu'aucun mathématicieu, ni Archimède, ni Newton, ni Pascal, ni Leibnilz,ni Kc|iler, ni Laplace , n'a pu évaluer, et qui existe entre 0 et le chiffre 1 , entre une gratificatiou problématique et un traitement!
Le surnuméraire aperçoit les impossibilités de la carrière, il entend parler des passe-droits par des employés qui les expliquent, il découvre les inlrigui s des bureaux , il voit les moyens exceptionnels par lesquels les supérieurs sont parvenus : l'un a éjxiusé une jeune personne qui avait fait une faute; l'autre, la fille naturelle d'un ministre: celui-ci a endossé une grave responsabilité; celuilà , plein de talent , a risqué sa santé dans des travaux forcés, il avait une persévérance de taupe : et l'on ne se sent pas toujours capable de tels prodiges.
Tout se sait dans les bureaux.
L'homme incapable a une femme pleine de tête qui l'a poussé par là, qui l'a fait nommer député. S'il n'a pas de talent dans les bureaux , il iulrigaille à la chambre. Tel a pour ami intime de sa femme un homme d'État : tel est le commanditaire d'un journaliste puissant.
Dès lors, le surnuméraire dégoûté donne sa démission. Les trois quarts des surnuméraires quittent l'aclminislration sans avoir été emplovés. Il ne reste que les jeunes gens entêtés ou les imbéciles qui se disent : — J'y suis depuis trois ans, je finirai par avoir une place; ou les jeunes gens qui se sentent la vocation.
Évidemment, le surnumérariat est, pour l'administration, ce que le noviciat est dans les ordres religieux , une épreuve. Celle épreuve est rude , on y découvre ceux qui peuvent supporter la faim, la soif et l'indigence sans y succomber, le travail sans s'en dégoûter, et dont le tempérament acceptera l'horrible existence ou , si vous voulez , la maladie des bureaux.
De ce point de vue, le surnumérariat, loin d'èlre une infâme spécidation du gouvernement pour obtenir du travail gratis, est une institution bienfaisante. Sur trente surnuméraires il en est donc sept qui se sont faits à Vair du bureau , qui ont si bien accoutumé leur main à écrire, leur tête à ne plus penser, leur esprit à ne s'exercer que dans le cercle adminisiralif, qu'ils deviennent les uns commis, les autres chefs en espérance.
Le jour où '\\< ont émargé est une belle journée , i!s ool bieu
BiDLiOTnt';guE roun niUE.
inaiii('' l'argent de leur premier mois, et ils ne lo doiiiienl pas tout eiiijci- il li'iir iiu^re! Vt^niis sourit toujours l\ ces prémices de la caisse iniiiisiérielle.