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CHAPITRE VI

lie dtner à trente-deux sous.

Pour les uns l'heure du dîner n'est qu'un vain son , pour d'autres t'est un agréable signal; il y a des gens qui dînent pour vivre, d'aulrcs qui vivent pour dîner, d'autres encore qui vivent et qui ne dînent pas: cette dernière classe renferme non-seulement de pauvres gens , mais encore des riches qui ont un mauvais estomac; incouvénient qui résulte presque toujours de l'abus de la table. Dans cette situation , le riche est aussi à plaindre que le pauvre. Quoi qu'en disent les déclamaleurs , peu de malheureux meurent faute d'avoir de quoi manger ; le mal contraire est sans remède et

conduit lestement au tondxMLi celui ipii en est alteitil. Les plus célèbres docteurs ont sanctionné cet aphorisme : — « l'nur vivre lougtem|is, il faut avoir un bon estomac et un mauvais cœur. «

Le véritable philosophe partagera donc sa compassion entre l'homme (pii, lors(pie six heures sunneui, dit avec anxiété en sentant sa poche vide : Je ne dînerai |)as ; el celui (pii au même moment prononce les mêmes paroles en interrogeant douloureusement son estomac rebelle.

llnire ces deux extrêmes qui .se louchent, il y a un juste milieu dans lequel est placé notre provincial. Il (|uestionne en même temps son estomac et sa bourse, l'mi et l'anlre lui répondent : Pré.sent ! Se trouvant ainsi en règle au physique el an moral , il ne lui reste plus ([u'à choisir le lieu où il fera U-W à son a|)pétit. Ira-t-il chez Véry ou dans nu modesie leslauraiit à prix fixe? Lu gasironome n'hésiterait pas, mais le provincial est de ces gi'iis raisonnables qui calculent à toute heure j il a fait de grosses dé|)enses dans la journée, ne serait-il pas convenable d'épargner un écu sur son dluer? On rencontre beaucoup de s.iges de celle espèce, qui font payer à leur

ventre les dettes de leur v.'iiilé; et qui ne se reprochent plus rien lorsqu'après avoir prodigué l'or au suinrllu, ils font une misérable économie sur le nécessaire.

Le provincial, tout dandy cpi'il est, ne dédaigne donc |)asd entrer (l;ms un restaurant à trente-deux sous. On lui a dit d'ailleurs que ces établissements étaient fré(|uenlès par des hommes très-avantageusement placés dans le monde; des députés, des académiciens, des odiciers en retraite , des chefs de bureau en activité , des pairs de France et des artistes trèscélèbres.

Ce sont les gargotiers qui ont fait courir ce bruit-là. Ils ont même des pensioimaires qui, moyennant un rabais sur le prix fixe, perlueltent au garçon de les appeler tout haut : — Mon général, ou de dire lorsqu'ils arrivent : — Ah ! la séance de la chambre est finie ;

voilà M. le baron !

Tout est mensonge dans ces restaurants ; on y trouve de faux pairs comme de faux poulets. La carte est le plus impudent de tous les programmes. Les quatre plats au choix sont une aiïreuse raillerie; car il n'y a jamais à choisir, et il faut toujours subir la loi d'une étroite nécessité. Heureux encore quand on en est quitte pour mal dîuirl Par exemple, le provincial demande un potage, — un riz au gras, — on le lui .sert... sur le dos. Pour trente-deux sous, on ne peut pas exiger des garçons adroits. — Grand Dieu ! s'écrie le provincial , un poiage sur mon paletot neuf !. ... Rassurez-vous , répond le garçon , cela ne tache pas.

Un riz au gras ((ui ne tache pas! — Tout le secret de la cuisine à bon marché se trouve renfermé dans cet aveu naïf.

Après avoir épuisé son droit de consommation jusqu'au dessert inclusivement, le dîneur demande un cure-dent. Le garçon fait semblant de ne pas avoir entendu , et, sur une réclamation réitérée, le chef de l'éiablissemcnt se présente :

— Un cure-dent, dit-il, c'est impossible , nous n'en tenons pins. Nous avons été obligés de les supprimer. Cela devenait ruineux , -» on les emporlait !

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