LE PROVINCIAL A PARIS
Ircolf ilii)ltiniaii(|iK' (II- M. de Tallcymml , il sera (lôcoiitcnaiicé ; snii vi.-agc sorait-il impassible roaiine le nias(|iie do Debuieaii , il Liisscra percer son t^iiiolioii h celle allacpie iiiailnuliie.
— I.e palais du roi l'epin?... olijectiia t-il liiiiideiiicnt.
— Mais, oui, dans la Cité; le plus beau uionuiiiciit du liniji'iiic siècle, une vérilable iiuTxeilIc!
Après quelques secondes d'Iièsitalion , le inovinr ial . pour ne pas
C;re pris au dépourvu , finira par avciner rpi'il a vu le palais en (picsiioM ; il en parli i m iiièiiie avec lui certain aplunili.
I)ili(,'eut comme Robin -dis- Piois, le provincial se nn'l en course dès l'aurore. — Il a dans sa poche , sur nu carré de papier, l'iiiiiéraire de sa jtiuinée ; (|uoi (pi'd arrive , il se conforme i ce programme fruit de ses veilles el de ses |iriifond<'S méditai ions.
I.e voilh pai li! il ne s'arrêtera plus (pie pour coiileniiilcr, admirer. L'accompagnerons nous? Non certes, car ce sciait une grande et vaine fatigue. Il ne nous épargnerait pas le jikis petit recoin des treiile-liuit églises de Paris, il faudrait aller avec lui compter les tasses de la manufacture de Sèvres et les pelotons de liine des Gobelins, — visiter les Musées : Musée royal , Musée naval , Musée égyptien , Musée des antiques, Musée des monnaies, Musée des médailles, Musée du Luxembourg, Musée d'histoire naturelle, et vingt antres Musées, sans coiiipter les gakries, les cahincis, les conservatoires, les biblioihèques, etc. , etc. — Le provincial nous ferait stationner une demiheure devant chaque fontaine, une heure devant chaque statue, deux heures devant chaque palais. — Pas un édifice public qu'il ne nous fît inventorier de fond en comble ; pas un sommet de tour , de colonne , d'arc de triomphe qu'il ne fallût gravir avec lui : car le provincial est un infatigable grimpeur.
L'escalier le plus rude, le colimaçon lopins tortueux, réchellela plus fragile , rien ne l'effraye.
Il aime k s'élever, à planer, à flollcr dans l'espace, à voir Paris à vol d'oiseau. Un de ses plus grands trioraplios est d'additionner le nombre «^ de marches qu'il a escala- \ dées dans ses curieuses pérégrinations, et dont il tient une note exacte.
11 va sans dire que le provincial consacre une de ses premières expéditions à la \isitedu Musée, qu'ilappelle et ([u'il écrit :
ilusœum, pour prouver qu'il a fait ses humanités.
Il n'y va pas le dimanche ; — car c' est bon pour le peuple , pour les Parisiens vulgaires. Lui, provincial, a des privilèges. Avec son passeport , le Louvre lui est ouvert tous les jours. C'est là un des bénéfices, une des prérogatives de sa qualité, c'est un avantage qu'il possède sur les indigènes , et il en use avec une noble , une risible fierté.
Le moment où notre provincial visite les table3i?r du Louvre est l'heure matinale employée aux études classiques. Trente chevalets sont plantés dans la galerie. Des artistes des deux sexes se livrent à la ropie des maîtres. Des demoiselles reproduisent l'académie pure sous l'œil maternel. Les mamans tricoteut eu rêvaui l'avecir
raphaéliipie de leur fille. I.es rapins vont choisir leurs modèles sous les corniulies , et travaillent (lerchés au boni d'une échelle comme
de simples peintres d'en- \\ 1^ soigne; se préparant ainsi ^^\^^-T^ peul-êlreh la haute mission \u ^ M""^ '' "r réserve l'avenir.
\ ) L'ariivée d'un oisif, d'un curieux, produit néccssairemeiil un monvemeiit de distraction parmi les travailleurs. La tournure du |)ro\incial , son costume , loduisent leur effel. On le lorgne en souriant , en ricanant. Sept ou huit copies de llubens, de Uenihraiidl , de Léonard de Vinci , s'int momenlanôment abandonnées pour une moins grave composiiion. De caustiipus crayons esquissent rapidement sur le papier une caricature, ou pliiiôt iiu porlrait aussi ressemblant (pie s'il avait été procréé par l'opération du daguerréotype.
— Que signifie ceci? s'écrie le provincial, dont l'indiscrète curiosité s'est égarée par-dessus l'épaule d'un des dessinateurs.
— Vous le \oyez bien, répond l'artiste sans se déconcerter.
— Je trouve cotte plaisanterie assez dé|)lacée! répond le pro\iucijl méconlent de voir son image si peu flattée.
— Qu'appclez-vous une plaisanterie ! s'écrie l'artiste ; rien n'est plus sérieux. Voici le fait : .le suis attaché au Journal des Modes, pour les gravures. L'apparition d'un dandy tel que vous était une bonne forlnne : je l'ai saisie. Votre élégant costume fora l'ornement du prochain numéro.
\ ces mots, le provincial sourit, s'excuse, salue, remercie, se
rengorge et s'éloigne en faisant la roue el en se disant :
— Voilà que je vais donner le ton aux merveilleux de Paris! je suis le type de l'élégance.
Debout sur le sommet des tours de Notre-Dame, qui lui paraissent à peine un piédestal digne de sa gloire, lo- provincial , une heure après celle aventure. laisse tomber un regard dédaigneux sur Paris, qui lui paraît bien petit et bien effacé par le brouillard. Tout à coup un bruit de pas relenlissaiit sur les dalles lui fait retourner la tête. Il aperçoit un homme, pâle, hagard , égaré , qui , après avoir levé vers le ciel un regard désespéré, Ole son habit et s'élance vers la rampe.
— Malheureux ! qu'allez-vous faire !
— Laissez-moi! la vie m'est un insupportable fardeau! Je suis un ancien militaire ruiné et sans ressources... 11 y a deux jours que je n'ai pas mangé!
—Tenez, mon brave, acceptez ce léger secours, et prenez courage.
Le brave accepte dix francs et se précipite dans les bras de son bienfaiteur pour lui témoigner sa reconnaissance. Aprèss'étre dégagé de cette étreinte, le provincial laisse partir l'homme qu'il a sauvé; il redescend ensuite , le cœur rempli d'une douce émotion. Slidi sonne à l'horloge de la métropole.
RlBLIOTHf.QUE POUR RIRE.
— Voyons si ji" vais liioii , dit-il.
Mais, 6 aiiu're (Itrepiion! lo gousset est vide! La montre a été englohoe dans la bonne action. Le provincial a payé dix francs pour se faire voler.
Dites après cela qu'un bienfait n'est jamais perdu !
Le lendemain , le provincial prend pour pii'ik'sial l'arc de triomphe de l'Étoile : cette fois, il est cuirassé de déliance , son cœnr est fermé à tout sentiment de chariti'-; il verrait sous ses yeux tous les Tieni braves de la terre expirer de besoin, qu'il ne leur donnerait pas une pirce do six liards.
Aussi en est-il quille pour son chapeau enlevé par un coup ào vent.
(A'tte nouvelle perle refroidit singulièrement notre curieux h l'endroit des cimes. Il remet indi lininunt sa visite au sommet de l'obélisque de Luxor.
Las de monter, il aspire à descendre.
— Demain , dit-il , je demanderai des billets pour être admis dans les profondeurs des Catacombes et du puits de Grenelle.