‹ L'étudiantChapitre 154 sur 243 · LE BOURGEOIS · texte numérisé non relu

LE BOURGEOIS

Madame a le portrait de son mari, monsieur a le portrait de niadnnic , vingt , trente , quarante fois , souvent davantage ; c'est h

n'en plus finir : ils ornent les ponnnes de cannes , les nianclies de parapluies et d'ombrelles; ils décorent les poitrines et les eslomaes, les jabots et U's eollerellis; il n'y a pas un coin de l'apiiarlementqtii n'en soit inondé : voire inOinc dans les endroits où l'on s'attinilrait le nmiiis à rencontrer un objet d'art , se trouvent un ou plusieurs portraits des maîtres du lojjis.

La silluuielle , plus tard le daguerréotype ont rendu 1rs images de (iuel(iues-uns ; mais la plupart de ces messieurs se sont trouvés si laids et si noirs, qu'ils ne s'y sont plus frottés.

I)e|>ois (pie la statuaire a bien voulu descendre des hautes régions qu'elle habitait , et courir les rues, le Bourgeois a trouvé un nouvel élément îi sa passion ; aussi aton iwptoiU son nialheitreux physique- de toutes les façons, eu médaillon , en buste , en statuette. Il ne s'est pas arrête en aussi beau chemin ; il s'est fait

mouler les bras, les jambes, le nez et les ore

cb:

les ; il n y a que sa ge dont il n'a pas voulu ; mais l'indiscrétion de l'artiste l'a exposée aux vitres des magasins en vogue, au milieu des célébrités contemporaines.

On dirait parfois, en voyant la manière dont se conduit le Bourgeois, qu'il cherche, par tous les moyens qui sont en son pouvoir, à faire revenir les artistes sur son comiHe ; mais s'il en a l'intention , il aura bien du mal Ji y parvenir, s'il y parvient jamais. En admellant lontcfois qu'il ait le désir d'opérer un rapprochement, ce dont je doute fort, l'ariisie y consentira difTicikmrnt : le premier ne comprend pas la mission du second, le second comprend encore moins celle du premier. Il y a plus : bien que parlant tous deux la même langue, ils ne .s'entendent pas. L'arliste est jirévenu et fort mal en faveur du Bourgeois ; le Botngenis ne l'est pas mieux en faveur de l'ariisie ; aussi tous les rapports qu'ils ont ensemble sontils plus on moins désagréables, mais toujours ils le sont ; et ce qu'il y a de plus déplorable, c'est que l'un des deux paye et l'autre reçoit ; et celui qui achète use des droiis qu'il s'est réservés en fai-

sant à celui qui vend des observations qui rarement sont bien

reçues.

C'est toujours à peu près le même motif qui conduit le Bourgeois

dans l'atelier de l'artiste, le désir d'être agréable à sa compagne en lui préparant une surprise bien des fois renouvelée, la vanité, ou, comme nous l'avons dit plus haut , le besoin de se faire rafraîchir. Il tombe donc un beau matin chez l'artiste qui lui aura été recommandé ou dont il aura vu les ouvrages chez quelque connaissance.

— IMonsieur , dit le Bourgeois bonhomme en ouvrant la porte —

nous commencerons par celui-là — vous ne me connaissez pas T

— Pas encore, non monsieur, répond l'artiste d'un ton tant soit peu goguenard, mais je serais enchanté de faire votre connaissance.

— Vous peignez î

— Oui , monsieur.

— Le portrait ?

— Oui , monsieur. Prenez donc la peine de vous asseoir, v^^

— Ne faites pas attention. En ^^ couleur?

— Oui , monsieur.

— Comme celui de Tabarot?

— Vous connaissez M. Tabarot?

— Comment , si je le connais ! vous me faites là une singulière question. Nous avons épousé les deux sœurs, il est mon beau-frère. C'est lui qui m'a parlé de vous; lisait que vous n'êtes pas heureux, il fera tout ce qu'il dépendra de lui pour vous être agréable : vous pouvez dormir tranquille.

— M. Tabarot est bien bon.

— Ah ! çà , oui , et souvent pour des personnes qui ne le méritent pas ; bon comme le bon pain ; Tabarot, incapable de donner uu démenti à un enfant ; mais vous l'avez fait trop rouge.

— Vous croyez ?

— Comment , si je le crois ! j'en suis certain , c'est beaucoup trop rouge ; ça passe la permission ; jamais Tabarot n'a été fi rouge. Voyons, soyez juste, n'est-ce pas qu'il est trop rouge î

— Je ne sais ; mais il m'a semlilé coloré , M. Tabarot.

— Certainement qu'il l'est ; s'il ne l'était pas , ce serait bien triste pour tous ceux qui le connaissent ; mais il n'est pas rouge à ce point-lh , allons donc ! ça n'a pas le sens commun , il a l'air d'ua biberon. Ah çà ! il s'agit de me faire le plus tôt possible, entendezvous ?

— A l'instant si veus voulez.

— Je vous prends au mot. C'est égal , vous avez beau dire , Tabarot est trop rouge : s'il n'était pas si rouge , il serait parfait; mais il ne l'est pas. Où est-ce que vous me mettez î

— Où bon vous semblera.

— Ici , dans ce coin -là. J'aime à me tenir le plus loin possible de la lumière ; le grand jour m'incommode.

— Mais, où vous vous mettez, vous ne serez pas éclairé.

— Je serai toujours assez bien, soyez tranquille. Comment voulez-vous m'avoir ?

DIDLIOJlI^.nuE poun rire.

— Conimo vous voudrez ; prenez une posilion qui vous soit liabiiucllo.

— Voulez -vous comme quand je lisî — Je veux bien.

— Avez-Tous un livre î

— V.n voi!."! un.

— Ou'ost-ce que vous nio donnez UT

— Voltaire, Sièclf de Louis XIV.

— Voltaire, je l'aime assez ; il prenait beaucoup de rafi'. CV'iaii un gaillard qui avait bien des moyens : tout ra ne l'a pas enipCcliédi! mourir : j'ai tous SCS OM\rnj;es dans ma bibliothèque, mais je ne les lis pas : je mi puis pas lire ciu(| minutes sans m'endormir. Je suis souvent comme ça quand je lis , voilà ma position en lisant.

— Voire livre me cache une partie de votre ligure.

— Vous trouvez? Aimez- vous mieux ceci ?

Et notre homme, éprouvant dCjîi reiïct prédit , laisse tomber son menton sur sa poitrine, cligne les yeux une seconde, souille comme un phoque, et met l'artiste dans la r.ôccssiii' de lui crier : Monsieur! {rifor zando) MONSlEt'R ! 1 !

— Ah! ah!... voilh, voili, voilà!

— La tète est trop penchc'c.

— Vous avez raison , ça me ferait descendre le sang dans la tflte; vous me feriez rouge comme Tabarot. Préférez- TOUS ça?

i — Un peu trop levée , la tête.

— Alors je ne sais pas ce que vous voulez. J'ai bien encore une bonne posure ; mais je ne l'ai que l'hiver, celle-là : c'est quand je me chauffe.

— VoyoDs-la.

— Comment la trouvez-vous?

— Assez bien, mais la figure est tout h fait cachée; à moins que vous ne vouliez être fait de dos.

— Chez moi ça ne produit pas cet effetlà : vous seriez derrière moi, placé où vous êtes , vous me verriez dans la glace. Eh bien , où me mettez-vous définitivement ?

— Restez où vous êtes , si vous voulez bien.

— Je ne demande pas mieux ; mais finissons-en , je vous en prie.

— A présent vous Ctes à merveille.

— Surtout ne me faites pas rouge ; je ne le suis pas. Ce n'est pas la première fois que je me fais faire. Dieu merci !

— Vous vous êtes déjà fait peindre ?

— Parbleu ! oui , j'ai mon portrait et celui de mon épouse ïssezdefois! Tenez, sur ma tabatière, voyez-vous? sur ma chemise; tenez, dans mon portefeuille, je l'ai partout. Voilà qui est joli ! (-'est un liibochet ; en avez-vous déjà vu , des Bibochet ?

— Pas encore.

— Vous n'eu avez jamais tu î

— Jamais.

— C'était cependant un fameux ; il n'y avait rien de plus à la mode : tout le monde voulait se faire faire par Bibochet ; on ne jurait que par lui. Il m'a fait payer ça un petit écu.

— 11 n'était pas cher.

— Il allait si vile ! il y avait queue chez lui ; il a gagné de l'or, ce Bibochet , ce qui ne l'a pas empêché de mourir à l'hôpital. Il

appartenait cependant, à ce qu'on disait, à des gens comme il faut, mais il n'a jamais voulu rien faire ; il était sans ordre, comme vous êtes tous : des paniers percés.

— Monsieur....

— Voyons, soyez juste, et ne vous fà( liez pas ; avouez que ce que vous faites là n'est pas un élat , et que si vous le faites, c'est contre le gré de vos parents : ne mentez pas.

— Non, pas du tout.

— Alors je ne les comprends pas.... Je ne sais pas ce que c'est que de me tenir ti-anquille.... Je ne l'ai jamais su.... ça me produit toujours le même effet quand je me fais faire.... c'est malgré moi.... ça m'endort !...

Lt effectivement, au bout de cinq minutes, le bourgeois est endormi I

Page 1