CHAPITRE IX
Le Bourgeois -Juré.
Un beau jour un philanthrope anglais mit à la mode l'axiome suivant : L'homme ne doii. étrejufjé que par ses pairs.
Kn conséquence de cette maxime, qui, au premier abord, semblait aussi neuve que consolante, on inventa le jury, espèces de bancs en bois sur lesquels vont s'asseoir de bons et honnêtes Bourgeois chargés de juger des voleurs ! Tandis que si on avait suivi à la lettre l'axiome philanthropique cité plus haut , les voleurs ne devraient être jugés que par des voleurs , et les assassins par d'autres assassins. Sans cela, il faut être de bon compte, ils ne sont plus jugés par leurs pairs.
Pour la formation du jury , l'inventeur de la chose a eu soin de s'arranger de façon que ce fùl le Bourgeois véritable , le Bourgeois
pur-sang, qui fût
chargé de remplir
"i-a Ul le métier qui jadis
exigeait le choix des magistrats les plus éclairé.s.
Payez deux cents francs de contrjbutions ou de patente, et vous devenez apte à prononcer sur la vie d'im accusé, ou 5 dérider si tel iiégoriant est coupable de faux en écritures commerciales; quand bien même vous ne sauriez pas écrire vousniême , comme cela ne s'est déjà présenté que trop souvent.
Le Piourgeois Juré est tout h la fois un mélange de douceur et de férocité , c'est-à-dire qu'il se montre inexorable toutes les fois
qu'il tombe sur un scélérat qui a méconnu assez les lois divines et humaines pour avoir volé une tabatière, dépareillé une douzaine de
foulards ou même détourné un pain pour le donner à ses enfanis, et il regrette que la lui ne le condamne qu'à cinq années de prison:
tandis que si ou le charge de prononcer sur le sort d'un galérien qui s'est érhappé de Toulon pour aller tuer père el mère, il le condamnera, mais en déclarant qu'il y a des circonstances atténuantes.
L'invention de la circonstance atténuante nous semble une des meilleures boufîonnerics de notre époque , déjà si féconde en bouffonneries de toutes sortes.
Vous tuez un de vos amis en l'assommant à coups de bâton : CIRCONSTANCE ATTÉNUANTE. Sans doute parce que cela a dû vous fatiguer beaucoup le bras, de frapper ainsi pendant cinq minutes.
Vous coupez votre maîtresse en morceaux à l'instar de certain abbé, et le Bourgeois s'empresse de vous blâmer, môme assez énergiquemcnt; mais il s'empresse aussitôt de reconnaître des circonstances fort atténuantes dans ce que vous avez coupé ladite dame en morceaux si petits, si petits, que c'est tout au plus si la chose vaut la peine d'en parler. Avouez que c'est ravissant!
Si le Bourgeois se montre aussi sévère à l'endroit du voleur vulgaire , c'est tout bonnement dans l'intention d'effrayer les mauvais sujets, qui seraient tentés de lui voler un jour sa propre tabatière. Eh bien, c'est de l'égoïsme tout pur et non de la justice; oui, madame , ne vous en déplaise.
Quant à sa mansuétude pour le brigand de première classe, c'est par suite d'un égoïsme encore bien plus raffiné : car il ne faut pas croire que s'il craint d'envoyer un homme à l'échafaud, ce soit par suite de beaux sentiments philanthropiques puisésdans les livres de rêveurs qui ont la prétention de rendre les hommes parfaits en leur faisant goûter les bienfaits d'une éducation nouvelle et en les initiant aux beautés des vers de M. de Lamartine; non, le Bourgeois admet constamment les circonstances atténuantes , dans toutes les affaires capitales, parce qu'il aura entendu dire la veille en faisant son boston , qu'on dormait très-mal tontes les fois qu'on avait la mort d'un homme i) se reprocher, et, avant tout, notre juré tient h bien dormir.
Et puis il y a de par le monde pas mal de patentés qui croient encore aux farfadets, aux djins, aux trilbys, aux revenants ; et le juré craint , en coupant une tète, de voir l'ombre d'un torse danser la camargo à son chevet.
S'il s'était laissé conter qu'on perdait un peu de son appétit toutes les fois qu'on envoyait un homme à Toulon oi: à Brest pour dix ou vingt ans , SIM' toutes les questions soumises par le président des assises à son i npartial juge-
LE BOURG EOIi^.
ment il ri^poiidiait d'une voix de basse-taille : Non, l'accusa n'tat pas coufiit/ff !
Quand bien inOmo ce luonstrc aurait driourui^ doux labatiôrts. l'a vieux piovoibe , di^uc d'avoir ('tt' éiliié par Salonioii ou Saiirho l'ança , tellcniciit il est sage , nous appreiul que chacun doit fitirison mttiei:
C'est surtout en fait de jiigi-ries que ce proverbe devrait Ctre nii^dité : laissons les ju£;o> rc-iliT juijps , et K-s llourgoois, bourgeois. Il est sans doute fort beau d'avoir des iilées pliilantliropiqucs cl de vouloir allier la justice à la cl(^inonce; niais malheurensemeni , avec ce sysiCnie, il arrive la plupart du temps que, pour (épargner les jours d'un scélérat (pie le bun Bourgeois réinsialle dans la société, dont, certes, il ne feia pas le plus bel ornement, deux nu
trois autres bons peliis Bourgeois loniberuntsoiis les coups de ce inênic monsieur , qui ne s'est nullemoni amendé comme on l'espérait.
Les circonstances atli'nuantes et la gi'tattne sont deux inven tionsphilantbropiqricsda tant de la mémo é|ioqne, ayant pris toutes deux naissance dans le même cerveau ; c'est probalile.
On vient de prouver que les malades qu'on nourrissait de bouillon gélatineux mouraient de faim, et l'addition des pauvres diables défunts de la sorte depuis dix ans serait probablement effrayante.
Eh bien , madame , une autre addition plus effrayante encore serait très -probablement celle de toutes les personnes victimes de la philanthropique insiilulion du jury et des circonstances atlénuanles.
De nos jours, pour qu'un assassin soit condamné , il faut qu'il ait tué au moins six personnes et qu'il avoue lui-mOmc tous ses forfaits, cl encore est-il d'absolue nécessité qu'il n'ait pas la réputation d'être menteur, car sans cela, les jurés philanthropes n'ajouteront point foi à ses paroles et se refuseront, en conséquence , <i le condamner. D'excellents Bourgeois anglais viennent tout récemment de nous en donner l'exemple.
O philanthropie! de même que la vertu, ta sœur ou ta cousine, tu n'es qu'un vain nom !