CHAPITRE IX
EDOore l'aimable épiiode du boooet de coton.
a journée se passa le mieux du monde.
Gustave fut galant, tendre et empressé ; madame di' Verteuil aimable, langoureuse et presque co(|uette.
M. de Verteuil rongea son frein avec une grâce et une aisance (les plus spirituelles, mais la soirée s'écoula sans que son imagination lui eût suggéré un moyen quelconque d'évincer l'estimable cousin qui envahissait le toit conjugal avec des intentions évidemment hostiles. La nuit elle-même , la nuit qui , si nous en croyons le proverbe , porte toujours conseil , ne porta rien du tout. C'était bien peu 1
— Il faudrait pourtant en finir, s'était dit M. de Verteuil en s'endormaut
— Il faudrait cependant en finir, se dit-il en se réveillant... Mais comment en finir?... Lh était le nœud gordien.
A force de se répéter à lui-même : « Cherchons une combinaison ingénieuse! » et à force de ne rien trouver d'ingénieux, M. de Verteuil décida que vu la stérilité de ses facultés inventives, il n'aurait recours ni aux voies di|)lomati(|ues, ni aux insinuations h mots couverts: il résolut d'aller droit au cousin et de lui déclarer purement et simplement qu'il eût à s'en retourner comme il était venu , sous le plus bref délai possible. Si le cousin demandait la raison d'une disgrâce si positive , M. de Verteuil devait lui répondre " qu'il avait la manie de ne pouvoir souffrir les moustaches noires " à la campagne. » Le cousin, — qui avait, comme tous les cousins et tous les Don Juan du monde, des moustaches d'une entière noirceur, — prendrait cette révélation comme bon lui semblerait.
Tout plein de ces sages idées, M. de Verteuil frappa à la iwrle de la chambre où reposait le cousin. Il était cinq heures du matin: le cousin ne répondit pas.
— Diable ! pensa M. de Verteuil , il paraît que si les maris qui ont peur ne dorment guère , les cousins qui espèrent dorment beaucoup... Ma foi! entre ennemis la politesse est une niaiserie: à la guerre comme à la guerre, et réveillons-le!... s'il se fâche, je l'enverrai ii tous les diables; ce sera une manière comme une autre d'entamer l'explication.
Et p mssant la porte avec la charmante brusquerie d'une marchande à la toilette qui, après trois mois de courses inutiles, parvient enfin à surprendre dans les bras de .Morphée une lorettc trèsmauvaise paye, il entra !
A peine entré, il regarda du côté du lit, aperçut M. Gustave de Montfort appuyé sur sou coude, dans l'attitude d'un homme qui ouvre les yeux à la lumière du jour, et après avoir silencieusement considéré le rival redoutable dont s'épouvantait son ombrageuse susceptibilité, il partit d'un de ces immenses éclats de rire que, s'il faut s'en rapporter au vieil Homère, les dieux de l'Olympe se permettent dans leurs jours de joyeuse humeur.
BinLTOTinQUE povn niRi:,
l\L ')fi
M. CiistnNC (II' llniirivi porinit un hiinnct de colon, d cctie CoilTiiiP, (|ni, \nii;lc ïi.iMZ, n'a rioii parellc-mOiiie du |iosiiivciiu'iit
toqiu't , donnait an Don Juan pâle, maigre et liaibu, uni' pliysioiioniioan>si l'xliilaranlo (pic possible. M. do Jluntforl ne fut iiue inédiociPinent nai:t' d'riri,' l'occasiiindinic gaieté si excessive , cependant il ne mollira point son dfpi!. 11 est de règle (pi'avec les
maris tronipfs, ou sur le point de iïtrc, un séducieur doit être, en tout tcni|)s, en tout lieu, en toute circonstance, d'une amabilité sereine qu'aucun nna'.;o ne saurait obscurcir : aussi, tout mortifié qu'il était, M. de .Miintfort sourit, et enire ces deux pcrsomiigos dont l'un aiir.iif voidn voir l'autre à cin([ cent mille pieds sous terre, tandis que l'anire éprouvait une envie désordonnée d'assoinnier l'un , il s'engagea une conversation toute facétieuse cl toitte badine.
.M. DE MONTFORt s'c/forçnnt de prendre un air aimable. — Vous me trouvez donc bi n tnid, mon cher cousin?
M. r)Ê Vi;itTELlr, ftorrillniunt tjrackux. — Laidî... Oh f je vous irou\c mieux que cela?
M. DE MOMFOUT. — Comment?
M. DÉ Vii'.TriiL — Je vous trouve laid... et grotesque. M. DE .Mo.MFoRT d'autant plus gai qu'il est profondément r(X('. — Votre parole d'honneur ?
yi. Dt Vr.IlTr.uiL. — Mais grotesque à faire rire un mort...
M. DE Mox^rFor.T riant comme peut rire un homme qui
reçoit un coup de piid quelque part. — Ab! ah! oh! oh?
M. DE VLltriXlf. paraissant faire des efforts inci-oijaùtes
pour garder son sérieux. — Est-ce qu'une femme vous ajamais'
vu dans ce galant appareil ?
M. DK MONTFOKT très-gravc. — Oh! jamais!... .M. DE VEP.TtiiL — Quoi? pas même feu madame de Montfortf M. DE .MO.VTFûRT. — Fcu madame de Montfort moins que toute autre.
M. f)E Verteiil. — Vous aviez donc renoncé, de son vivant, à celle parure enchanteresse ?
■ M. DE Montfort. — Renoncer au bonnet de colon , moi qui cfi porte dés nia pins tendre enfance?... Oh! non pas. (;'cst une liabilude que je n'ai jamais voulu perdre, et qui m'a coulé bien des peines, bien des veilles; car je sais c|ue le bonnet de colon, qui est excelleut pour fa sanfé, n'a pas le don d'eiiihcllir la tète qu'il couronne : aussi je m'étais promis que jamais madame dé MoDifori ne pourrait même soupçonner que j'avais une si prosaïque' habitude.
M. DE Verteiil. — Dîtes infirmité... [d'un ton convaincu) c'est le mot.
M. DE Montfort apris s'être mordu tes l&vres avec une sorte de frénésie. — Va pour iiifiiniité!... [Plus calme.) Donc pendant les cinq années de mon mariage , je me suis régulièrement endormi après ma femme et réseillé avant elle, afin d'avoir le temps de me coilTer et de me déioilTer sans (|ii'ellc fûi dans ma confidence. Pcndam cinq ans, j'ai eu des coffiets trés-m;sièrienx et une blanchisseuse spécule pour mes bonnets de coton, foules ces précautions ne laissaient pa> de me donner du souci, mais je savais que pour tuer l'amour il n'est pas d'arme pins meurtrière que ic ridiiule. et je ue vouiaiâ pas laisser péiir un aiuour bien cher à mua cccur!
M. DK Ver ri;ni, avec bonhomie. — Un amour qui devait vous faire millionn.nre !..
M. DE MOMFORr rouge comme une cerise. — Oh! je n'avais pas de ces pensées...
M. DE VERTEtiL toujours bonhommc. — Je vous crois, cai
je sais tout ce (pie les poêles OUI de déliciitesse dans l'âme , et vous Oies poète , à ce cjue dit ma femme.
M. DE MontfoiîT avec unemi)(h\tie de jeune fille. — Ma coo-
sine est bien bcjnii^
[Naïvement. ) ■ilais a propos mon chei cousin, ne. dites pas <pie vous m'avez surpris en lionnet de coton, ne lediies à personne.
M. DE Vertehil. — Non, cousin, à personne... [de plusenplus
bonhomme) pas même à ma femme!
M. DE MONTFORT avec effusion. — Vous êtes: uh homme charmant!...
Les deux cousins échangèrent une cordiale poignée de main. Don Juan se mit à s« toilette.
Othello s'en alla rêver à sa vengeance. Efi moins de d ux heures, don Juan fut habillé. En moins de deux heures, Othello eut préparé son triomphe. Il ne le prépara pas seul. Il prit pour complice le serrurier du village. Une sonnette donnait de la chambre où l'on avait logé Gustave de Montfort sons un vesiibiile (pi'une cloison lé^'ère séparait de la chambre à coucher de mad.iine de Verteui!. ^ar les S()ins du serrurier, un cordon commun.qnant 5 cette sonnette fut placé dans le coin le plus obscur de l'alcôte coitjugiïé. Cela fait; M. de Verteirîl Jttettdit...
Comme il av.rit l'espoir que sd vè^i'gè^hce serait éclatante, il attendit sans impatience aucune. Bien cnieiix, il fut avec M. de Montfort d'une ravissante comtoisie. Il alla jnsqu'à exiger de lui qu'il refilât, dans la soirée, une de ses élégies les plus pldintivés elles pfus désoïces. ,„„ ,„
Monif(jrt n'était pas homme à né
giiger une si prècienseoccasion d'achever sa victoire, et tout en déplorant, à part lui, r,i\englement des maris (pli jettent leurs femmes alidcvaiit des périls, et les suspendent de g.iietô de crenr au-dessus de l'abîme qui doit les engloutir, il déploya, en magnélisant du regard fâ trop sensible Caroline , tous les' trésors de sa déclamation la plus échovelée.
Caroline pleura beaucoup et dit que son cousin était un grand poète.
De Verteuil enchérit sur l'enthousiasme de sa femme et déclara que Glislavc éiaii la poésie faite fionJme.
Gustave aiïecia de rougir, mais, dans son cœur, il chanta ce vers si conui*:
La vicloir« est à nous!|!„i
L'HOMMK A BUMMES POKIUM^S.
it
L'iiGii, la miii est venue. Tout dort, tout!... excipti^ M. do Viruiiil...
Vuitfail-iiroilullo?... Aiguisi'-i-il sou ()oi;<nai(l?... Non; il liiiil il \i\ iliaiu un kiiuplu curdoii do soiiiictli', Ct-hri (|ui — grâce au serrurier du village — s'en va faire tinter, sous le vestibule voisin, la sonuelie desiiuée au scr\ice de la cliauibre occupée par M. de Munlfoii.
Ce cnidnn, Oliieilo le lire à plusieurs reprises; et voilà (ju'au milieu du ^ileuee de la uiiil , trois mi (piaire coups de souiieltc se funl eulendrp bruvauls, aigus, iiupiiuyables. Madame de Verleuil se réxcille eu sursaut — on s'é»e. lierait h moins ; — elle ajierçoii Wil mari qui, $ur sou séant, semble se demander lu cause de ce tapage nocturne. !:ile l'interroge:
— Avei-»()us cnirndo , mon ami?
RI. I)E Vi.nrEilL. — Si j'ai entendu?... Parfaileuient ! C'est la .sonnelle de Gn^tave. Votre cousin se trouve sans doute indisposé, et il sonne les domestiques.
^MDAME DE Vluteiil vivement émue. — Mais ils ne l'enleudronl pas.
M. DE Vertecil d'un ton frofondément jobard. — Croj eZ-