‹ L'étudiantChapitre 174 sur 243 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Mais elle a ses épines , ses ronces, ses orties , ses chardons, etc. , etc.

'auteur. — Ami lecteur, et vous belle et spirituelle lectrice — toutes les lectrices sont toujours belles et spirituelles, pourvu toutefois qu'elles aient acheté, et non pas loué (ce qui est mesquin) ou emprunté (ce qui est indiscret) le livre qu'elles li.-eiil, — aimez-vous passionnément les ouvrages en trois cent soixanic-cimi volumes?

Le lecteur et la li-.ctrice, tous deux à (a fois. — Monsieur l'auteur, votre question est de celles auxquelles on ne répond pas.

L'auteur. — Vous voulez dire , sans doute, (ju'elle est saugrenue?

Les mêmes. — Daniel L'auteur. — Fort bien. Je vous comprends Donc, puis(|ue aux ouvrages en

trois cent soivantc-cinq volumes vous préférez — de beaucoup — Ils pi'iiis livres en quelques pages , je ne sais pas si je dois nie peniicilre de vous énumérer l'iiicroyahle quantité de boites d'épines, de ( bardons el d'oriies dont la réalité hérisse la vie du Don Juan . celle vie que riniaginalion des petits clercs, des commis iiiarchanfls, des bonnes d'enfants et d'une foule de béotiens, tant civils que inililaires, rêve toute parfumée de roses, de niyrles el de myosotis. Une nomenclature touie simple, tout unie desilites bottes exigerait beaucoup de conditions : d'abord |iliisiruis mois (\'[]\\ linviiil assidu de ma part; Iieni , une niasse de rames de jiapier — avec ou sans colle; — ficm, un fleuve d'encre ; ilcin, un tas d'autres item dont je vous fais grâce.

L'HOMMK A lt()I\Ni:s KOUIUNKS.

Cette noinciiclalurc, je ne l'en (reprendrai pas.

Pour ne pas l'eiitreprrntlre j'ai dix mille cl deux raisons:

La première, c'est (|iie ri'la ne m'amuserait pas;

La .seconde, c'est (pie cela \ous ennuierait;

Les dix mille aulits...

Ma foi! devinez-les I ça vous formera l'esprit : rien ne forme l'esprit comme de jouer il la devinent:

Pendant que vous vous livrerez, à cette iuRéniense orcupation, je vai,s extraire des boites déjà nommées un petit , tout petit l)(M)<|uet de ronces, d'orties et de chardons dont ji- vcu\ vous l'aire offrande. Par CCS échantillons pris à tout liasard vous jugerez du reste.

Il est minuit. Don Jiian , dont les charmes vainqueurs ont ravagé l'âme sensible d'une tendre l)oulaf)t;ère , est sur le point (le tjdùter le bonheur su|)rèine. Il a dépouillé le vèleuieut ru'cessaire , il est sorti de ses bottes , il va entrer .sous une moelleuse couverture, mais voici qu'à la porte de la bouti(pie de grands coups de poing retentissent. « Ciel ! s'écrie la boulangère éperdue , c'est mon • mari! Je reconnais sa manière de frapper... Lui, qui devait être » absent huit jours au moins, il revient!! Aurait -il des soiip- » çons'?... Oh! s'il vous trouve ici, il nous tuera tous deu\... Au » nom de Dieu, mettez vos bottes et fuyez! » ( . .Mettez vos bottes» est délicieux I La boulangère croit qu'on met ses bottes comme on enfourne un pain.)

Don Juan , h qui la manière dont le boidangcr frappe à la porte inspire de graves in(iuiélu;les pour ses épaules, se liàle de courir îi ses bottes. Il essaie de les mettre... Hélas! il ne peut en venir à bout : elles sont si étroites, les bottes du Don Juan , étroites comme ses gants! !...

En vain la boulangère l'exliorte , impossible ! Le cou-de-pied refuse d'entrer.

Cepei. liant le boulanger frappe toujours...

— Au moins cachez-vous, crie la boulangère d'une Toix tremblante d. terreur.

— .Me cacher'?... Je ne demande pas mieux... mais où?...

— Le sais-jel... oh! quelle idée... Dans le four...

Don Juan, une botte ii la m.iiu , l'antre à demi entrée, son chapeau et ses ciiausseltes sur la tète , ses vêtements sous le bras, un faux-col entre les dents, se précipite dans le four... .Malheur! Le four est brûlant. Don Juan sort de sa retraite à demi rissolé.

Cependant le boulanger frappe toujours.

Une inspiration soudaine illumine la boulangère. An-dessus de la boutique est un grenier, Don Juan sera là comme chez lui , mais qu'il se dépèche. Don Juan s'élance!... Malheur , trois fois malheur!... La boulangère s'est tronipéed'escalier, celui qu'elle a fait prendre à Don Juan aboutit h une terrasse. Et l'on est en plein cœur d'hiver!... Et il neige à ne pas laisser un créancier à la porte !.. . Et l'on entend au rez-de-chaussée le boulanger qui jure, sacre , blasphème et demande à mettre un homme quelconque dans le pétrin... Pendant toute la nuit Don Juan se consume en vains efforts afin de mettre ou d'ôler tout h fait la botte dans laquelle il n'a pu loger qu'une petite portion de son pied. Tout est inutile. Enfin le jour parait!...

Don Juan reconnaît que la terrasse qui lui a servi d'asile est i cinq mètres du sol. Le saut est ch; ceux (pi'on n'aime point à ristpier : mais Dou Jiiaii suit le proverbe : » Nécessité n'a pasdeloi. » El, sa botte à la inoil, il se ris(pie... Ne frémissez pas, belle lectrice, les Don Juan siml très-forts sur la KM""'"''''!'"' • ''"^'^ ''■"•" plus tendre enfance ils se sont exercés à tomber sur leur centre de gravité.

C'est là-dessus que Don Juan est tombé.

Il .se relève, enchanté de liii-mèiue , car il compte en être quitte pour (|nilqucs noirs d'.iui.ini moins désagréables qu'ils ne sauteront i>as aux yeux de tout le monde.

Ilélas! trois jours après cette escapade le Don Juan se met il jouir d'une horrible lluxion de |)oitrine. — Quelle ronce !!!...

Il y a de cela un au tout au plus. Il y avait parmi les huissiers de Paris, hommes généralement peu jolis, un huissier fort laid dont la femme était cliarmanie. Elle avait un œil bleu très grand et un pied très-petit ( quand je dis un (eil , un pied , je pense (juc v(ms n'allez pas vous imaginer que la femme charmante dont je vous parle fut borgne et boiteuse, je dis un œil, comme au restaurant on (lit : Gar(;on, un petit pois pour deux! Ce sont là des façons de s'exprimer qu'une intelligence élevée ne prend pas au pied de la leltiT. Or , j'aime à croire , cher lecteur, que vous êtes une inielligence très-èlevéc, et je continue), elle avait une bouche vermeille comme imo cerise, et dans la démarche cet indéfinissable je ne sais pas trop quoi, cette vague et agaçante désinvolture (|ui est pour les cœurs inflammables ce que la glu est potn- les pierrots, un inextricable empéiremeut. Pour être bref, je résumerai mon admiration en quatre mots : « C'était une femme charmante. » Ne vous ai-je pas déjà (lit cela tout à l'heure?... Oui... I';li bien! je ne m'en dédis pas : c'était une feininc charmante. Un Don Juan la vit. Pour un Don Juan, voir c'est vouloir avoir. Os trois coiiForiuances en oie sont bien loin d'être euphoniques, mais je ne sais trop C')mmcnt je pourrais corriger ce mauvais membre de phrase; ainsi, passons donc. Il dirigea vers elle ses batteries amoureiise-i ; il lui écrivit de longues lettres sans signature qu'il copiait dans la Nouvcde llétoise ; il lui envoya des vers, toujours sans signature, empruntés à Lamartine ou à Victor Hugo. Toutes ces lettres , tous ces vers disaient , en termes plus ou moins choisis : o Je vous airae ; aimez-moi, sinon je me tue. « — Répéter cela, pendant trois mois, ou de vive voix, ou par la petite poste (port payé), ou p;ir le regard, ce truchement symbolique, cela s'appelle dans lalaii;^ne don juaniqne « Chauffer une femme. » — Don Juan rhauffa fort longtemps la femme de l'huissier. Un jour enfin il reçut une lettre sur papier rose, une lettre empestant le musc : elle venait parla petite poste, et le port n'en était nullement payé. Cette circonstance n'étonna pas le Don Juaii; car il avait fait celte remarque, remarque éminemment profonde, qu'entre les hommes galants et les femmes ejusdem farinœ il y a cette différence que les hommes galants affranchissent toujours et que les femmes ejusdem farinœ n'affranchissent jamais. Don Juan devina tout de suite qu'une huissière seide pouvait écrire sur papier de couleur, stn- papier empestant le musc , et ce fut avec d'incroyables palpitations de cœur (ju'il ouvrit l'épître rose. Elle se comfiosait de ces trois syllabes : ■> A minuit! »

Quel est donc l'ingénu qui a dit ; « Minuit , c'est l'heure des crimes! « — Mensonge et déraison! Interrogez le Don Juan, il vous répondra : " Minuit , mon cher monsieur , minuit, c'est l'heure de la volupté. »

A minuit. Don Juan était sous la fenêtre de l'huissier. Bienh'it cette fenêtre s'ouvrait. Une échelle de corde descendait mystérieusement du haut d'un balcon scélérat. — L' ne échelle de corde! ! !... Oh! lecteur, si, à wnc époque quelconque de votre vie, vous avez eu la fantaisie d'être un homme à bonnes fortunes , rappelezvous tout ce (|n'il y a de délicieux, de poétique, d'enivrant, d'amoureux, de caressant, de romanesque, de triomphant, de pyraniidalemcnt flatteur dans une échelle de corde!... Oh! avoir le

BIBLIOTHÈQUE POUR RIRE

droit (le uicttre un pitd, son pied î> soi, son pied d'Iioiiiine, sur crtif cluiso qu'dii a vue mille it mille fois jouer un lôlc .si iiitéressaiil d.iiis les oprias-couiiiiues, dans les ballades esfiaiipoles, dans les roinédies ilalirniie.s, dans les romans de Ions les pays! se dire: <• Voilà une ik'liclle de rordc foitr de vrai , (jii'une femme me jette, non une femme de roman , non une femme fantastique, mais une femme en rhair , en os; une femme , qui est relie d'un autre , et dont tout b l'heure la eliair sera ma chair, les os seront mes os! luie éelulle de corde tressée dans l'ondjre, peul-Olre avec des cheveux de fenmic! IViur moi! .. \li ! c'est pour en mourir de plaisir!

— Uun Juan ne meurt pas de p'aisir, il fait mieux : il monte à l'cscalado du bonheur , il enjambe le balcon , et tombe dans les bras

— de l'huissier.

rrufood iiiéconlenlemcnt du Don .luan , qui n'a pas sur lui la plus pt tili' lame de Tolè !e.

I, hiMssier n'est pas seul : il est accompagné de deux témoins et d'un papier timbré.

• — Monsieur, dit-il au Don Juan, vous vous êtes introduit

• cluz moi, la nuit, à l'aide d'escalade. Vous êtes un voleur, et je

• peux vous envoyer aux galère.s. Je vous y enverrai si vous n'èles » pas yentil. Si vous êtes gentil, l'affaire va s'arranger h l'amialilc. « il y a ((uinze jours à panille heure, on q forcé ma caisse (jue

• voici {il lui niontre la caisse); ou m'y a ptis dix mille francs. » l'st-ce vous qui êtes l'auteur de ce vol? .le le crois. Je n'aime » pas le scandale, et si vous consentez .i me signer, en présence de » ces de IX me.ssieurs, qui certifieront au besoin (|u'il n'y a ici ni

• extorsion, ni violence, mais (|u'il y a au contraire un lionmie » qui pardonne; si vous consentez, dis-j(>, à me sii;ner une petite > obligation de dix mille francs, j'oublierai tout, monsieur, et je ■ ne vous perdrai pas. »

Le Don Juan signa.

— Quelle épine!

Ceci me rappelle qu'un Don Juan, connu de tout Paris, fit. au bal Miisard , la conquête d'un débardeur des plus coquets». Pendant toute la nuit, Don Juan et .sa conquête se liviérent à une cracovienneelTrOnée. Vers quatre heures du matin , on se rendit au café Anglais. Le souper fut splcndiile. Le vin de Champagne. — qui est le fond d'un souper comme Goddem ! est le fond de la langue anglaise, — y brilla tout anireinent que par son absence. Le déhaideurfut d'une amabilité confortablement décolletée. Vient le jour, onapjielle une citadine; le Don Juan — qui frémit d'espoir

— et le débardeur y montent côte à côte. La citadine part au grand irot et nes'arrète qu'en haut de la rue de Clichy. Ce fut un ecors qui ouvrit laportièreà.M. Don .Cvi .|''"3n , lequel avait ! com|jléieinent oublié, (litns les joies

' /JM 'il IV de l'aris quelques

îeltres de change échues, non payée.-. > ilùment |)rotestées. —

Il alla finir m nuit d'amour a la prison pour dettes.

Le débardeur était la femme d'un garde du couimercc. Quelle orlie!...

Lst-re donc pour qu'elles fassent une si triste besogne , ô mon Dieu ' que tu as permis aux femmes d'avoir 4Jnu façon si provoquante de danser la Cracovienne?

lY.

Je lis dans Ryron :

• Dans les bras l'un de l'autre , cœur contre cœur , llaïdée et

» Juan reposaient: c'était un sommeil doux mais léger, car, de » moment en moment , quelque chose faisait tre.s.saillir Juan , et un » frémissement paironrait tous ses meiid)res; les amoureuses lèvres » d'Ilaïilée murmuraient , comme un ruisseau, une musique snns » paroles, et ses traits charmants étaient agités par ses rêves, » comme des feuilles de roses par le souille de la brise... Tout à » coup elle tressaille, s'éveille et voit... Puissances du ciel! quel » est ce regard sinistre (|u'a rencontré le sien ! C'est — le regard >i de son père — fixé sur elle et sur Don Juan ! »

A la place d'ILiïdée supposez une jolie petite brune du nom de Marie Hmoil, femme Ledoux ; — à la place du père d'Ilaïdée mettez Jean Pierre lA'doux, mari de la jolie petite brune, et vous aurez une idée à peu prés exacte de la scène que je veux vous conter.

Celte scène, si vous lisez quelquefois les journaux judiciaires, vous vous la rappellerez.

Jean-Pierre Ledoux est un gaillard de quarante ans. Il a des épaides vastes, des bras d'Hercule, la phvsionomie joviale.

Tout d'abord madame Ledoux s'était évanouie ou avait fait semblant de s'évanouir. — Oli! les femmes doivent un cierge d'une belle dimension à celui qui a ijiventé l'évanouisseraenl, cette arme (|ue le beau sexe manie avec une si prodigieuse dextérité — M. Ledoux ne parut pas mè:ne la voir, mais saisissant par sa longue chevelure le pâle Don Juan, il l'enleva du lit conjngd comme vous enlèveriez un marmot de quatre ans, elle regardant entre les deux yeux, il loi dit en souriant d'un certain sourire pas aimable :

— Dites donc , farceur , vous trouvez ça drôle , vous , d'apporter le déshonneur au sein des familles? Et si je trouvais drôle de vous étrangler?...

— Monsieur , monsieur... balbutia Don Juan , vous ne ferez pas cela...

— Que si , que si... Je le ferai tout de même.

Monsieur, ce serait un assassinat , et les tribunaux...

— Ah ! ah ! vous nous la donnez bonne avec vos tribunaux! Estce que janiais ils oiU condamné le mari qui avait tué un séducteur pris en flagrant délit?

Jamais!... Vous venez chez moi pour m'assassiner dans mon bonheur et dans mon honneur,

1 les deux choses auxquelles je tiens le plus au monde, et vous voudriez i[ue je ne me défendisse pas? Vous me prenez donc poiu' un fou ou pour un niais?

— Mais , monsieur, je vous olfre tontes le^ réparations qu'un homme d'honneur peut désirer... — C'est-à-dire que vous m'offrez de me tuer dans les régies... C'est là ce que vous appelleriez une ré- |)aration? Merci! vous êtes trop honnête... je n'accepte pas... .Si j'avais là un pistolet, je vous brûlerais la cervelle... Je n'en ai jias, mais j'ai la poigne solide, ça me suffit, et je vous étrangle...

El il l'étrangla!...

— t)uel chardon !!...

Page 1