‹ L'étudiantChapitre 176 sur 243 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

** Que devieonent les vieux Son Juan?

Telle est la (pic>liou (pie jo me posais l'autre jour , question h laquelle ]u ne pou\ais trouver de réponse, lorsque l'iiléc me vint de coiisulier sur ce grave sujet un petit vieillard 'lont j'ai faii la connais-iance dans les nombreuses ixcursions que je me permets de ii;idi il lieux heures sous Irs grands marronniers des Tnih ries. — J'aime beanionp les grands uiarmnniers des Tuileries; et vousî

J'ai toujours soupçonné que ce peiii vieilhnl — personnage fort ctKiuet dans sa mise — est un Don Juan eu retraite. Aussi pensaijc que mieux que personne il pouvait «""aider h trouxei' la solution de ce problème si difficile : Il Que deviennent les vieux Dun .luan? » Donc , j'allai le voir, et je lui lis ma question. Voici quelle fut sa réponse :

— Mon bim ami , si vous m'aviez adressé une question send)lahle il y a une douzaine d'années, je vous aurais répondu ipie les vieux Di'U .luan tlevicnnenl ce que deviennent toutes lis vieilles choses ; je vous aurais dit avec Âriiauli : Ils vont

Où va la feuille de rose El 1j feuille de laurier.

Anjiuird'liui je ne vous répondrai pas cela — et pour cause.

— El cette cause? lui demandai-je.

— Cette cause, fit-il d'un air burle.squcnicnt triomphateur, c'est mou secret... Ce

qu'il vous faut, c'est une réponse plausible à une question (pie vous trouvez eml)arrassante , n'est-il pjs vrai ? Lh bien , conientez-vous de ce qu'il vous faut.

Or, aujourd'hui, ;i l'heure lù nous causons tous deux, les bouillies aimables que vous appelcx les vieux don Juan sont — >

écoulez bien ceci — les hommcK '* la mode , les lioiiiiucs i succès

— Alltiiis donc, vous voulez rire!...

— Je ne ris pas. Cela peut vous paiaitre bizarre, mais cela est. ].a mode ii'a-l-i'lle pas ses caprices, .ses fantaisies? Rappelez vos kouM'iiirs de ces dix dernières années : quels ont été les fa\oris de la mode , ou — pour me servir du terme technique — quebi ont été les Lions du jour?

— Ma fui , je l'ai oublié.

— Moi, je ue l'ai pas oublié, et je vais vous le dire :

• J'ji \HS\ , après le succès A' Antoit;/ , ir^ ^alons parisiens furent tout il coup iiioiidi's de jeunes hummeii piiles et blêmes, aux lunxs cheveux noirs, j» la cliai|iiuto osseuse , aux sourcils épiis, il la parole caverneuse, au lort;non d'écaillé , ii la physionomie ha;;arde et désolée, (.es jeunes hommes portaient des gauts parfaitement jaunes , ci jouiss:iieht d'un regard prodigieusement mél,inci]li()iie.

Ils ressemblaient beaucoup à des malades sortis d'un hôpital sans Vexeat du médecin ; d'où il arrivait (pie de honnis âmes, s'inquiétaiit de leur air quasicadavéreux , leur posaiciu cette question bourgeoisement aiïecineuse: <■ Qu'avez-vous donc? » A quoi ils répondaient en pass.nnt la main sur leur front: " Moi? Hien. .. J'ai la fièvre. <• Ces jeunes hommes étaient des Àntonfjs.

» Les yfntKiii/s obtinrent une voj;uc miraculeuse et dans les salons du grand monde , et dans h s arriére-boutiques de la rue Saint-Denis, et dans les bals do la (Chaumière. '■■'

• Après /liilnni/ drrwn Chatterton. Les Bâtards et les Sansnom devinrent des Inco'iipris et des Méconnus. Chaque mansarde eut un Génie dans la débine, aux yeux de qui sa |iorlière ou sa blaochis-ense était une Kctiy Bell. Ces myriades d'intelligences d'élite passaent la journée à maudire , tant en vers (ju'en prose , le genre hunain tout entier.

» Opendani le chaiiertonisme ne pouvait aller loin. I.esîncomprisrecoiiiiureni que l'Iiabitiidede mourir de faim est fort mal aine; ils y 1 énoncèrent. Mais ue pouvant se décider ii rentrer dans la ue commune, à être purement et simplement des hommes semblables aux auliTs hommes, ce (pii eût été épicier au delà de toute expression , iis ti nièreni de se métainiirp'ioser en Treiimors. L'idée n'était pas li'op mauvaise, car Tremiior. consi léré au point de vneexreiitrique , est un type a^s^■z rem irqiiaMe. \|al'reureuseuient , |X)ur être un Treinnor à peu piès présentable , il faut , sinon avoir été gml- ; loliiié, du moins a\oir passé une bonne nariie de sa vie au ba^ne. Tout le monde n'a pas cet avaiiia^e. Le Lion-Tremiior réussit peu. Ce fui un fiasco nnnplet. — A nu autre plus fort !

» Cet autre, les hommes de quarante ii riuquaulc neuf ans, — classe intéressante à laquelle je me fais gloire d'apjiarienir, — l'ont mis au jour. Ils oui découvert — et ceci sera potir eux une grande gloire dans la postérité la plus reculée ,— (pie dans le siècle de lumières où nous vivons, il ne s'agit pins, pour devenir l'idole des femmes et la terreur des maris . d'être un beau , un merveilleux , un dandy : cette espèce de séduction est usée jusiiu'à la corde ; les femmes n'en veulent plus.

» Ce qu'elles veulent., ce qu'elles aiment, ce qu'elles admirent, ce sont les De vastes! •>

— Comment diies-vous cela, mon vieil amiî

— Je dis : les Dévastés. Seriiz-vous sourd ?

— Pas le moins du monde. Je croyais avoir mal entendu... M lis continuez, A vieillard I

BinLIOTIIE<^)Ch POUH RIRE.

Le sioillanl coiiiimia avec cnlhoiisiasme : " Arrière Faublas !

arrii'ro .\mioii\ ! arriùrc Cliaiicrton ! arrière Tri'miior ! Votre trnips osl fait , mes piiiivics roii(|iii'raiils ; allcz-voiis-cii aux I nvalidvs , s'il vous plaîl ! rlacc au iiou- \oau, au vrai, su s.eul

I \.\ ''^ ' doivent resseuibit'i-

tous ceux qui ont la priUonlion de fixer l'alteniion de runivcis en général et celle des femmes en pariiruli<'r. Place au Dcvnsté !

• Voyez! s'écria le vieillanl en se c.iinpant sur la liaiiclie , le voici qui s'avance ! Quel port de vainqueur! et cnniment une feniuic pourrait-elle résister ."i cet liouiuie ? Il n'a plus de cheveux , le Dcrusic , il |X)rle perruque, ou se coniente d'être cliauva comme une écaille de tortue ; il e>t plus sec qu'un échaias ; il est édenté, cassé, déjeté, racorni , ruiné. •

— Mais , dis-je en interrompant u",on cstimalile ami , je ne vois pas ce que doit avoir de séduisiiut l'Iiununc dont vous me faites le portrait et que vous appelez un Dv vaste. A celte ruine vivante une femme doit préférer, ce me semble, quelque chose de complet, de vigoureux.

— Sh ! vous ne voyez pas, jeune homme, ce qu'un Dévaste peut avoir d'intéressant? Vous allez le \oir immédiatement.

• Le Dévastii plaît, mon jeune homme, le Dévasté intéresse, le Divjsté impose, parce qu'en le voyant chacun se dit : •• Si cet bomnic a la tête plus nue qu'un genou , c'est que le volcan qui lui tient lieu de cervelle a roussi , puis hrùié , puis anéanti sa chevelure. — Il est cassé? c'est qu'il porte un monde de bonnes fortunes. On se casserait à moins.

• Son œil est éteint! — C'est qu'il a trop (lamboyé. Une chandelle de six dure éternellement si on ne l'allume jamais ; mais alors c'est une chandelle manquée , une chandelle indigne , une chandelle eunuque. L'œil du Dévasté est une glorieuse chandelle, car il a brûlé jusqu'à ce qu'il n'y eût plus mèche.

• Il est veuf de toutes ses dents ! — C'est là un de ses plus grands mérites. Sa bouche est déchirée ; mais , semblable aux drapeaux de la \icillc garde , elle est déchirée par la victoire. Que de chairs délicates ont dû saigner sous ces dénis qui ne sont plus !...

• Il n'a plus de mollets !... — Ah ! répétez bien haut cet éloge immense. Non , il n'a plus de mollets ; non, il n'en a plus même l'ombre ! Lh ! qu'est-ce que prouve cette absence du gras de la jambe, .sinon que cet homme a trop abusé de ses mollets, sinon que cet homme a trop aimé?

• Il est ridé comme une pomme cuite !... — Oh ! c'est qu'il a terriblement .souffert !...

• Ainsi grand génie, grand cœur, grande âme, \e Dévasté a tout. Sa vie se résume en trois mots, et qui-ls mois?... Penser, aimer, souffrir ! •> El \ous ne trouvez pas , 6 jeune houinic, que le Dévasté

soit un être digne de séduire toutes les femmes , un être adorable, un être poétique?

— Je le croirais peut-être , mon vieil ami , si je n'avais pas vu Potier dans le Ci-devant jeune homme, mais je l'ai vu!

Le vieillard me quitia en me lançant un regard qui voulait être foudroyant. iMais comme il venait de me le dire lui-même : « Il n'y avait plus mèche !... »

Page 1