CHAPITRE IV
lie conducteur.
n termes de messagerie, on nomme conducteur celui qui ne conduit pas.
La diligence est un petit litai constitutionnel : le chef n'5,st rien , quoiqu'on lui laisse en main, comme sceptre, la micanique à enrager.
C'est le premier ministre ou le postillon
qui a la toute-puissance. Il jette à sa guise
le char dans l'ornière , il mène h grands
coups de fouet, oblique de gauche à
droite, ou garde le juste milieu, sans
s'end)arrasser des cahots ([ui ébranlent la
machine roulante.
Ou le dit responsable. C'est un mot dont
- "' on berce la poltronnerie des voyageurs.
Un I' iiici .1 pied s'il nialverse, ou plutôt s'il verse mal; — et
quelque temps après il se relève ou on le relève.
Le postillon et le conducteur sont souvent en désaccord, mais jamais en brouille.
Le conducteur a toujours peur que le postillon lui dise , au milieu d'uuc rvuw dilliçilc : — Prenez les rOiiçs çl conduirez vous-
même. Le conducteur sait en outre qu'il en est des postillons comme des hommes d'État : il n'y en a qu'un certain nombre trèslimité à qui on puisse confier les guides; c'est à chacun son tour de les prendre, celui qui les quitte les passe à un camarade qui les lui rendra un jour. Le cercle est étroit, les di.sgrâces et les pardons rapides. C'est ce qui fait qu'a|)rès être tombé on est presque toujours cerlaiu de remonter sur sa bêle.
Le conducteur, n'ayant donc rien absolument à conduire, songe il embellir sa vie errante en se livrant h la gymnasiique la plus active; l'écureuil et le kanguroo sont des êtres paralysés en comparaison du premier magistrat de la diligence. Il court sur les roues et s'élance sur la bâche comme le mousse dans les huniers; s'il croit avoir enleiidu linc nourrice se plaindre dans la rotonde, il
cl vjr>, s'accroche par un
îi'^-S-sî^ pied à la malle d'un voyageur, il se penche la tête vers le coraparliinent d'où la voix est partie, et, se présentant à la portière le nez en bas, il dit : — Nourrice , faites en sorte que votre nourrisson ne tache pas ma voiture.
Puis , le conducteur reprend sa place snr l'impériale. Un rayon de soleil fait-il srinliller \m petit caillou sur la route :
— Je crois que j'ai laissé tomber un bouton, dit le conducteur...
D'un bond il est sur le sol en criant au postillon... Houle toujours. D'un second élan il vient reprendre son poste , à quatre mètres au-dessus du niveau de la grande route , et dit flegniatiqucment :
— Je m'étais trompé.
De Paris à Laval un conducteur descend quatre-vingt-quinze fois de son impériale. Ce qui suppose, à peu près, une descente et une ascension par kilomètre.
La hauteur moyenne d'une diligence est de quatre mètres. Le conducteur fait donc du haut en bas, dans un voyage, un parcours de trois cent soixante mètres; et quand il a fait trois cent soixante fois le voyage sur sa banquette, il a accompli une course aérienne , du haut en bas, qui répond à la distance de Laval à Paris.
On ne doit pas s'étonner qu'une individualité si active éprouve impérieusement, à l'arrivée, Icbesoin du toit conjugal et des caresses de la famille; or, comme le conducteur de diligence fait un séjour d'égale durée aux deux pôles de la grande route, il serait martyr de la pruderie du code, s'il se renfermait dans la limite d'un seul ménage, que la loi si mesquine concède à chaque citoyen français.
Le conducteur est de fait et de nécessité bigame. Les procureurs du roi ont pensé qu'ils devaient fermer les yeux sur cette position cxcepliomielle.
Un rianrais forcé par sa position .sociale de partager ses joies et ses nuits entre Toulouse et Paris doit donner !i ses deux patries une étjale part de sou estime ; et comme la iiicilleiire maiiièro de prouver l'alTecliiiu qu'on poi te à un terroir est de pi'endie une femme du ciu, le coiilucteur ([iii dessert la ligne du L;mgiiedoc à Paris no peut se dispenser d'avoir une épouse parisienne et une compagne méridionale.
Le conducteur, tenant un bureau de comestiMiis aux deux extrémités de sa roule, dit 5 ses pratiques: — Adressez-vous ii ma femme. El la piaii(pie des lioi'ds de la Seine et celle des rives de la Ilante-Canniui' trouvent égalenieiU à qui parler.
Quelquefois il arrive que l'épouse de Toulouse éprouve le besoin de visiter la capitale : alors le conducteur fr.it naître iminéitiatemeiit
LE VOYAGEUR
dans l'esprit (le rcpousc do Taris la (Uinaiiyeaiï.011 de visiter Toulouse.
Les deux finîmes parlent le niOine jour du point o;ipo?é; le conducleur, ne puu\anl se fratlioniier, se l'ait remplacer près de l'une de SCS compagnes, par un confière (|ui lui fait les lioijnours de ta banquette d'iniiiériale, h rliar;^e de revanche. Il y a un lieu de jonction périlleux dans la route. 11 y a un écueil ù franchir, il faut que le conducteur iuanœu\re habilement.
Si l'épouse n" 1 s'avisait de le tutoyer à la dînée, il y aurait péril en ladenienre.
Le con^Uulc iir tourne la dKIlculié et feint d'être en contravention pour le poids de sa voilure, et il envoie la voyageuse prendre sa nourri! iH'e hors ville, sur la grande route.
lit il reprend sa compagne au passage.
Ou bien , .siniulaiil la crainte d'une inspection .r,i départ, il cache si iDoilié sous la bâche de la viiitme; lîi , elle lutte sius le poids de vingt et un kilos de cuir et de trente six degrés de chaleur. Le galant œnilucteur passe à dîner à la dame au bout d'une fourclie , en lui recommandant de garder le silence et de se priver même du plaisir d'éternuer.
Au retour, même manœuvre.
Revenue au pays, la femme dit h ses voisines : — Dieu, que cet être-là m'aime donc! imaginez-vous que, pour me conduire à Paris (ou à Toulouse, si c'est la feninic de Paris qui parle), il s'est exposé à se faire pincer par l'inspecteur.
Nous avons fait erreur en définissant le conducteur un homme qui ne conduit rien du tout. Expliquons-nous. Il ne conduit pas les voyageurs , c'est vrai; mais, en compensation, il conduit à la capitale tous les êtres de la création que le plond) du chasseur et le filet du pêcheur font passer de vie à trépas pour satisfaire aux appétits humains.
Le conducteur est aux lièvres et aux perdreaux des départements, ce que le chifi'onnier est aux caniches parisiens.
C'est le Tamerlan des forêts, le Gengiskan des viviers, l'Antéchrist de tout ce qui porte poil et plume. Il tue par procuration ; il commandite jusqu'au coup de boutoir que le compagnon de saint Antoine dirige contre le tubercule du Périgord.
La diligence est un panier de provisions à quatre roues; le voyageur n'est là que comme lest : au besoin , si le conducteur osait, il le sacrifierait au hareng ou îi la morue. Chaque hameau est une halle au passage de la voiture; cliaque relais est un marché. Le paysan tuerait le maire de son village plutôt que de ne rien tuer pour iM. le conducteur. La perdrix , la grive, le becfigue , se sont retirés de la table des provinciaux.
Il y a des cuisinières du liitoral qui mourront sans avoir vu dans leur garde-manger un lurbnl , un saumon ou une truite.
La diligence est comme ces chars funèbres qui aux jours d'épidémie emportent pêle-mêle toutes les victimes. Elle fait rafle.
Il faut bien que le Parisien mange. Quand il sera enfermé dans sa grande ceinture de pierres de taille , et qu'on aura fait des provisions pour cinq ans, dors les chevreuils des Ardenncs, les lapins delà Sarihe, les perdrix du iMont-Marganlin auront le droit de rôtir aux lieux de leur naissance. C'est pour cela que les députés de province ont voté si facilement l'enceinte ; c'était une question d'avenir pour leur estomac. Jusque-là il nous faut tout ce que la nature produit de savoureux. Tant pis pour le voyageur si à chaque
kilomètre le conducteur descend |X)U|- faire son niarrhé; tant pis s'il (Si atteint par un canlaloii que le condurleur lui lance à tour déliras, ou s'il n'éireint pas les diuv pieds d'un chevreuil placé en lapin sur l'impériale; tant pis encore si le touriste n'aime pas le parfum de la marée. Le conducteur a sa sainte mission à remplir; les Valels de Paris allendeiit son retour. Il y a i Paris une classe nond)reusc et friande qui ne mange pas un comestible s'il n'a pas pasîé |)ar les luniris d'un condurleur.
l'eu Francis d'Allarde, le vaudevilliste, avait loué une maison do campagne à Channion |>our arrèier au passage les cor»eA«(t/wr/u Midi, dont il était amateur.
En arrivant à Paris, hors la barrière, la diligence s'allège d'une certaine quantité de vivres, que le conducteur laisse en transit entre des mains amies. Le lendemain, il viendra les reprendre dans une modeste carriole; et l'adminislraleur de service, qui ne voit rien déballer au bureau, dil au conducleur : — Mon ami, pourquoi ne profitez-vous pas de la faveur paternelle que la direction vous accorde? Vous savez que vous avez le droit d'apporter pour votre
compte vingt-cinq kilos de morue ou aiitie conieslible , qu'elle qu'en soit l'odeur.
— .le craindrais d'incommmler MM. les voyageurs.
— Condiictem-, je vous estime. Ji; ne vous embrasse pas , parce que vous avez trop
chaud ; mais , quand nous donnerons des prix de vertu , faites-moi souvenir de vous promettre quehiuc chose.
En route , à la dînée, le conducteur est le roi de la table. L'étatmajor des servantes n'a d'attention que pour lui ; c'est qu'il tient en main la destinée de cctie grande famille nomade.
le conducleur est le patron de toutes les filles d'auborge , il est l'agent de placement , le juge des capacités.
Toutes ont pour pensée Cxe la capitale; Paris est le point brillant de leur horizon. Bordelaises, Normandes , Rochelaiscs , Béarnaises , Limousines, regardent Paris comme la terre promise. Le conducteur est le M( ise 'i qui les pilotera daire ;i:,.i ce pèlerinage. Mais wli la récompense ne
viendra qu'après une longue épreuve.
Le conducteur a sa méihode de placement progressil; quand il a adopté une jeune Auvergnate, je suppose, pour sa protégée, il la placera d'abord dans une auberge de Pont-Gibaux ou de Bourganeuf.
C'est le premier degré d'apprentissage.
Si la novice progresse, à un voyage prochain le conducteur l'emmène dans une auberge d'Aubusson : le stage continue. D'Aubusson, la jeune fille est importée à Limoges; et, à chaque pas qu'elle fait vers Paris, le galant conducteur la colporte gratuitement dans sa voiture.
Oe Limoges, la protégée séjourne à Châteauroux ou à Vicrzon; enfin elle prend son dernier degré de cuisson à Orléajis ou à Ver-
sailles, et, npW's un apprcniissaso qui a duii' à peu près un an, le coiuluiieur en fait cadeau à la capitale , el déliMC à lAiivcrgnate un ccililicat de lionne vie el mœurs.
Le coiulucttur ne se charge pas du retour; les villageoises qui i^prouveut le mal du pa\s ont le droit de s"eii retourner à pied.
A chaque déplacement, un remplaceinenl sMTectiie; et le conducteur reçoit ii l'inscription une surnuméraire, ou cxpedante, qui i son tour commence ses éta|>e5.
Le conducteur procure aussi des nourrices , et se charge d'amener à Taris les chiens de chasse et les collégiens en vacances.
CHAPllUK V.
!.• baÏMe de prix.
n raconte de nombreux faits de concurrence dont chacun dit avoir été témoin h diverses époques de sa vie.
On a écrit qu'en Angleterre , une lutte d'intérêts s'étant élevée entre deux enlreinises de diligences , une des directions rivales avait uun-seidenient conduit les voyageurs gratis, mais (|u'illc les avait liébergés pendant la roule.
L'aiilagiinisle avait fait mieux :
outre la place et le dîner gratuits, il avait donné à ses clienis des valises, des sacs de voyage, des étuis h chapeau, le tout bien garni d'objets de toilette. En France, la concurrence ne pousse pas si loin les moyens d'exécution. Souvent elle se contente de faire insérer dans les journaux la liste des bras cassés et des cuisses déboîtées par les imprudences des postillons rivaux.
A quoi les postillons rivaux répondent par l'insertion du chiffre des culbutes opérées sur la grande roule par la diligence ennemie. Quelquefois cependant, h de rares intervalles, vous voyez apparaître sur les murs de la capitale une affiche monstre ainsi formulée: