CHAPITRE III
lia malle-poste.
Il est expressément
défendu aux voyageurs
allant à pied, à che-
k val, en wagon ou en
/ diligence, de se char-
O ger de lettres; mais il
est permis aux lettres courant la poste de se charger de voyagcur.s.
C'est sur cette tolérance que repose l'institution de la malleposte.
La mallc-posie doit donc être confectionnée tout i fait dans l'intérêt dos missives , et le voyageur n'a pas le moindre mot à dire s'il ne s'y trouve pas à l'aise. Il a le droit de voyager à pied.
L'administration des postes procède comme celle des sépultures (bureau des cimetières) : elle concède au voyageur ce qu'il lui faut tout juste d'espace dans son caveau roulant. Chaque individu jouit d'une concession de doux mètres de long sur un mètre de large. Il a le droit de faire dans cette zone tous les développements gymnastiqucs qui lui sont habituels.
Le langage d'un bateau monté pour la pèche du hareng n'est qu'un doux va-et-vient de hamac comparé aux oscillations brutales de la voiture aux lettres : les ressorts jouent à la paume avec le voyageur; et quand il y a quatre habitants dans cette caisse, c'est un combat incessant de nez contre nez , un duel meurtrier où le front choque le front, et ne trouve de rempart que derrière la casquette. Il est impossible de nourrir des inimitiés en malle-poste, le roulis fait embrasser les plus mortels ennemis, avaui le troisième relais.
Le courrier vous avertit galamment de ne boire qu'aux haltes des postes ; l'infraction à cette règle emporte avec elle le bris d'une partie de la mâchoire. Ceux qui veulent se désaltérer sans risque, devront sf munir de biberons Darbo.
Si les lettres mangeaient, le voyageur aurait le droit d'avoir de l'appétit et de prolonger la séance à l'hôtellerie; mais quand il a obtenu la faveur d'un repas d'auberge, faveur qui ne se concède qu'une fois toutes les trente-six heures , on lui sert en même ■ temps le potage et le dessert : si le convive s'amuse à la moutarde ou s'avise de demander un cure-dents , le courrier arrive l'œil hagard , les cheveux en désordre, et quelquefois le pistolet au poing, et quand c'est un courrier qui comprend sa position sociale, il vous menace, si vous ne reumntez pas en chaise, de vous brûler la cervelle, ou pour le moins de vous brûler la politesse.
Plus d'une fois l'effet a suivi la menace : le courrier a usé de son omnipolonco sur la grande route.
Lu gros substitut nommé procureur du roi aux frontières de l'Ouest , pensa qu'il importait à la morale publique et aux droits de la société humaine qu'il se rendît de Paris à Quimper dans les flancs de la malle-poste.
LU VOVAULL'IL
Il |iailit dispos; mais au\ trois quarts du voya'^e, en fianrliissant les arides siepias du .Morl)iliau, il fui i)ris iiuiljuiunni d'uuo colique avec circouslances ai;Hra\aMles.
lleureuseuieiil pour lo patient, dont la voix gémissante perrait vainoinciit les airs , un accident arrivé au trait d'un des chevaux décida une halte, le niorihond descendit.
Mais queUpies minutes écoulées, le mal ne cédant pas, le magistrat adresse une reipiète orale à la clémence du courrier. 11 espérait ([u'un ([uarl d'heure sullirait à son rétablissement.
— Y pensez-vous?... et mes dépécliesî
— Mais, monsieur le courrier, il vaut mieux qu'elles arrivent un quart d'heure plus tard et que vous n'ayeï pas une mort d'homme à vous reprocher.
— C'est votre opinion , je la respecte , mais ce u'esl pas la mienuc... Allons, montez- vous '^
— Je ne puis....
— Alors.., je vous laisse.
— Sur la grande route, au milieu des hois, exposé & ôtre reconnu des voleurs qui me puniront peut-être de les avoir punis?
— Alors montez...
— Mais permettez-moi encore un argument en ma faveur. Si vous étiez malade, courrier, comment feraient vos lettres?
— C'est différent , elles attendraient... Mais je ne suis pas malade.
— Et si on vous attaquait , courrier, et que vous fussiez vingtcinq minutes à vous défendre?
— C'est différent... cas majeur.
— Et si la roue cassait , courrier?
C'est difféient , cas majeur. A ce moment , la lune jeta un rayon
sur le nez du courrier, il se refléta sur son regard, et le substitut crut y lire tjn de ces rapides éclairs de pitié que les accusés ^'quêtent avec tant d'an- ^^ goisses sur la physionomie des arbitres de leur sort. . .
Mais, hélas! l'erreur fut courte.
11 entendit la voix du
juge suprême crier :
— En route, postillon I
El le substitut resta sur la grande route en proie aux coliques et
aux terreurs qu'il nourrissait contre les loups et messieurs les forçdls
plus ou moins libérés.
Heureusement la voilure-poste des condamnés passa par là, et le magistrat fut trùs-heureux d'y prendre place jusqu'à la ville prochaine.
Le substitut se promit bien, si jamais il arrivait directeur des postes , — et à quoi un substitut n'arrivc-t-il pas ! — il se promit bien , dis-je :
1° De faire relever l'humanité de cet ilotisme postal qui met un homme, fût-il Montesquieu ou Jean-Jacques, au-dessous d'une lettre d'apothicaire ou de marchand de bonnets de coton.
2° De faire, comme administrateur réformiste, entrer les coliques humaines dans la catégorie des cas de force majeure qui peuvent enrayer le char de la poste aux lettres. A quelle famille de voj ageurs la malle-poste ouvre-t-ellc son sein î Quels sont les êtres assez orgueilleusement organisés pour défier l'abandon et la colique ?
Au premier âge de l'ère représentative , le député arrivait des départements en malle-poste, et n'avait alors pour tout bagage que ses professions de foi imprimées sur vélin , qu'il apportait aux journaux, et l'esquisse des grandes questions d'État qu'il venait faire retoucher par les vaudevillistes de Paris. Ce bagage n'excédait pas les quinze kilos concédés au voyageur.
Mais, depuis quelques années, les femmes des électeurs sont devenues fort exigeâmes, elles ont défini le député : un homme qui n'a pas
besoin d'être orateur , mais qui doit être , sous peine de destitution, colporteur et éihaiitillonneiir. El le déjuité ayant à rapporter une pacotille de robes releinles, de châles remis à neuf, d'ombrelles, d'éventails cl de filoirs restaurés, il ne peut siéger que dans la diligence.
La malle-poste a pour clients ceux qui emportent l'argent ou la femme des autres, ou ceux qui veulent arriver avant que les autres emportent leurs femmes ou leur argent.
Iieptiis (|ue Ihémis, qui lient un glaive, voit de mauvais œil ceux qui se servent de l'épée , il n'est pas permis d'avoir un duel sans prendre, après le combat, la malle-poste ; il y eu a même qui la prennent au|)aravant,
Mainleiiani, si on vous propose un carlel , 1" vous avez le droit d'exiger (pie \olre adversaire place provisoirement sur votre tête cent claquante mille francs pour payer les dommages-intérêts que sa famille |)ourrail réclamer en cas de mort.
2" De plus, vcms pouvez demander une pension alimentaire proportionnée à votre appétit dans le cas où vous seriez obligé d'aller manger le pain hospitalier de la Belgi(|ue ou le beef-steak de la perfide Albion.
3" Vous devez vous faire remettre un coupon acquitté pour lo prochain dé|)arl de la malle-poste.
Telles sont les conséciuencesdu code moderne de chevalerie française revisé par M. Du|)in le grand maître.
C'est une réaction en faveur de la malle-poste. Elle doit un fouet d'honneur à celui qui l'a aiuené.
La malle-poste a encore pour clients les commis voyageurs qui craignent la concurrence. Mais coiume il arrive presque toujours que les quatre individus qui veulent se devancer partent mystérieusement tous les quatre ensemble , et par conséquent arrivent en même temps, ou a rccoimu l'inutilité de ce mode de transport , et les rivaux cheminent coude à coude sur la modeste banquette de la diligence.
Les grands procès criminels transportent aussi dans la voilure des postes des individualités qui jamais n'auraient franchi les limites de Vaugirard ou de Boulainvilliers. Un procureur du roi signe un firman à cent lieues de la capitale : l'apothicaire est arraché à son mortier pour avoir à dire aux jurés que les épinards cueillis dans la lune d'octobre sont vénéneux, et que la galette chaude n'est pas de sa nature arsenicale.
A défaut de place aux malles - postes , trois apothicaires partent à franc élrier et viennent offrir à MM. les jurés de manger devant eux dix-sept mètres de pâle ferme aux dépens de la partie civile ; on les remercie au nom de la science, et la malleposte les remporte.
Quand l'émeute gronde dans une ville du Midi , vite on fait venir du Nord un général ou un préfet pacificateur.
Le préfet convertit l'intérieur de la malle-poste en administration volante ; il rédige ses proclamations. Sou secrétaire, afin Je ue pas perdre de toiiips îi l'arrivée,
BIBLIOTHÈQUE POUn RIRK.
l'ait la colle , pour placardor les avis au peuple à la descente do yciiure.
Le g<5n^ral, placé prùs du courrier, aiguise sa bonne lame qui n'est pas de Tulède; dans son impatience, il charge conlro le postillon.
Quand le préfet et le gîMiéral arrivent à destination , il y n quatre Jours que tout le monde est d'accord. Le secriHairc du préfet , qui ue veut pas perdre sa colle , est autorisé h placarder cet ordre du ^oijr ;
• Braves habitants de ces contrées , 11 Je ra'estimc heureux que nia présence ait ramené le calme dans cette bi-IIecité. S'il restait encore quelque levain de discorde, empêchez qu'il ne fermente. Que tout le monde s'embrasse et que ça jiuisse.
11 Le Préfet du département. " Dans l'inlérOt du commerce , et aussi pour f.Kiliarles affaires publi(iues vers les principales fiontières, la direction des postes a fait confictiomier des briskas ou malles-postes dans lesquelles, à moins d'être une letlro, on ne peijf prendre place sans une autorisation spéciale.
Ces malles-postes sont au nombre de trois , sauf erreur : Malle-poste de Bruxelles, — Malle-poste de Calais, — Malle-posle du Havre. —
Les voitures dont nous parlons étant exposées, par leur légèreté et la rapidité de la course , h cheminer souvent l'impériale i* terre et les roues en l'air, voyage tout h fait en désaccord avec les procédés de locomotion connus, on a voulu (|ue cette singidiére manière de circuler ne pût être que l'effet d'une faveur spéciale , afin que ceux h qui elle serait accordée fus> sent fiers des sinistres concédés par privilège. Notre dessin ci joint représente la position la plus habituelle du briska qui dessert la route de Paris h Bruxelles et fait soixante-dix lieues en seize heures.