CHAPITRE VI
I,e gendarme départemental*
iladins non cosmopolites, qui tenez comme le lichen au terroir parisien ; bourgeois peu nomades et pas du tout touristes, vous ne connaissez pas le gendarme départemental, va- * riélé qu'il n'est permis d'éludier =^ qu'au delà de la zone de la preuiiire division militaire.
Le geiularine , vu de Paris et de la banlieue , est un être voué )iar le destin cl le commissaire de police à un mouvement incessant de perquisitions el d'arreslalions. C'est un œil toujours ^^^g ouvert qui, malgré la vogue du ' strabisme, s'obstine à regarder d'un côté pour voir de l'autre. C'est une botte à l'écuyère toiijonrs en garde, à la queue di's spectacles, contre la passe de jambe du gamin de Paris. C'esl-une piigne forte qui arrête la lorelte et la grisetle dans les écaris de la dans'j échevelée , el qui fouille au lever de l'aurore les armoires ipie le biset réfraciaire croit avoir transformées en champs d'asile contre le carcerc dura el les proscriptions des Svlla du conseil de discipline.
Bien des rancunes bourdonnent autour du gendarme parisien: aussi quaud les révolutions font entendre leur grosse voix , la pie-
LE YOYAGEin.
niiC'ic l'iiiiccllo csl-ollc diriyôc coiilre les paillasses et les lra\oisins de îoslèiT de luessieiiis du lu luaricliaiibbée. On en fait un feu de joie devi.nl les casernes.
Voilà les Saint-liaillu'leniy de notre pays. L'édredon du gendarme déiiartcinenlal n'a jamais rien îi redouter
des tourmentes révoliiiiun naires; l'amour dos iiupulalions et l'eau de tous les puits non artésiens le proléj;ent.
Cette milice couclie à la ca- ^-^^^ - ^^-, seine la clef sur la porte, son
il^'jk^flBHA'^LfllJI^H V J^ sonnneil n'est jamais irunblé
que par le roulcnent de la ^ diligence on par les lienni'Se- ""^^ nients du cheval cpii réclame son premier repas. Le gendarme départcnieulal cultive la giroHén jaune sur sa fené-
■î. .^^ j^ I ■ III,. -" — Il c— Ire ; elle est ordinairemint
— encaissée dans nue marmite
en relrailc; le matin il la salue de son hiiiuiet de colon , et lui emprunte quelques rameaux (pi'il disiiibue aux beautés du pajs.
Dans les déparlements, une jeune lille est loule fière de donner dans l'œil h un gendarme....
Si le gendarme déparicnicnlal a une arrestation ù faire , il l'opère ainsi qu'il suit.
Supposons que le magistrat à grosses bottes se nomme Poliveau.
— Poliveau, voulez-vous prendre un verre de viii avec nous? dit le charron ou le bourrelier voisin.
— Sans refus... jusiemcut la rrovidence m'a fait réveiller Irèsaltéré... Mais avant de satisfaire la suif., j'ai uu mot d'amitié à dire à Jean Pichu... Jean Pichu pùht...
Le gendarme lui dit à l'oreille... — Jean Pichu , mon garçon, t'as fait des bêtises... t'as tué hier ta femme.
— Mon Poliveau, je l'assure, c'est elle qui a cogné trop fort mon marteau avec sa léle.
— Ça s'est vu; mais j'ai ordre de te mener à la préfecture. Ça ne regarde que loi , moi et messieurs les jurés... n'aie pas l'air...
Tous (es ùuveitrs, — Hé bcn, Pohveau et Jean Pichu, venez donc...
Poliveau. — Je lui proposais une partie , à ce farceur de Pichu: ch, mais une drôle... Je lui oiïre un cent de piquet... s'il gjguc, je lui donne mon fusil de chasse; et s'il perd , je veux qu'il consente i porter pendant une heure ces petits bracelets- là. ■ Le gendarme lire une paire de menottes.
Tous les buveurs battent des mains...
— Je parie pour Pichu.
— Je parie pour Poliveau.
La parties'engage, le gendarme gagne; Jean Pichu tend les mains. Les spectateurs trépignent de joie.
Poliveau met les menoiles à Jean Picliu, et lui dit : — De peu qu'on se moque de
toi, cache les mains sous ta blouse.
Le gendarme prend Pichu par le bras; et quand ils ont perdu de vue le cabaret, un chemin detravcrse les mène à la prison.
Six semaines après, les parieurs apprennent que Jean Pichu vient d'être condamné à la peine des travaux forcés pour avoir cassé un uiarteau avec la tête de sa femme.
Le piésideut termine le résumé des débats par ces mots:
" Poliveau , la cour vous adresse des félicitations sur le courage iiéroiquc donl vous avez fail preuve dans celle arrestation imiHjrlante. »
Le gendarme salue el retourne à ses giroflées.
L'heure sulciiiulle de la grande tenue pour le gendarme départemental est Celle du passage de la diligence.
Le gendarme départemental connait la pensée secrète du gouvcrnciiicnl. Il sait (pie chaque passe-port coûte 2 fiaiics par léte, et (pie plus il y a de télés, plus il y a de '2 francs pour rttat.
C'est ce (pii rend le gendarme intraitable sur le chapitre du délit en matière de passe-port.
Le gendarme s'occupe donc seulement de savoir si le voyageur a ce qu'on nomme ses papiers; quant ù leur formule, peu lui importe.
Il y a dans notre belle France 10 5 12 millions de bouches moyennes et de nez idem , et il sérail fort dillicile de les reconnaître et de les appliquer h la figure qu'ils illustrent.
Cette opinion nous est commune avec messieurs de la maréchaussée.
Aussi, (piand le gendarme a dit: Messieurs, vos passe-porls! et que chacun a tendu la feuille timbrée aux armes de sa patrie: le regard du gendarme se porte obliquement sur la colonne du signalement; et comme il serait inutile de la consulter, vu (pielle ne signale rien du tout , le gendarme se contente de prendre son sérieux et de fredonner tout bas de manière à ne pas être entendu :
J'ai du bon lahac Dans ma (ahaiitrc; J'ai (lu buu labac.
Tu n'ea auras pat.
Lh, il s'arrête, porte de nouveau le regard de la colonne d'observaiion à la Cgure du voyageur, et il continue en regardant la feuille :
J'en al du un el du rS.. ..
Troisième mouvement de regard, du bas en haut, puis du haut
en bas, et il continue...
Mais ce ne sera pas pour ton fichu nez.
Et prenant le passe-port des mains d'un autre voyageur , il recommence in petto :
J'ai du bon tabac
ou la Marseillaise , si ses opinions politiques la lui permettent.
La meilleure preuve que le passe-port ne ressemble ii personne
et que personne ne ressemble à sou passe-port , c'est l'embarras
qu'éprouve le gendarme qnand il faut rendre à cliacmi ses papiers: le gendarme se noie dans cette forêt de cheveux , dans ces faisceaux de nez moyens et de mentons ronds ; il liiiit par iiniur chacun à se recomiailic toi-même.
11 y aurait nu moyen ingénieux de remplacer les passe ports, ce serait de donner à cha(|ue brigade de maréchaussée un daguerréotype: au moment où l'on pèserait la diligence, tous les voyageurs pourraient être instanianêmeui croqués.
Chaque préfet ferait collection de ces tables artistiques; et si un nez signalé s'avisait de faire des fredaines politiques, on le suivrait dans toutes ses courses. A l'époque de la guerre de Troie, si ce procédé a\ail été adopté par la gendarmerie de la fùèce, il aurait épargné bien des pas de clerc à Télémaque.
le
ninF.IOTHKQDE POUR RIRE.