CHAPITRE PREMIER
De la musique primitive. — Non-défiaition.
ien ici-bas n'est resté dans le vague ; il y a près de cinq mille ans que l'on a inventé la synthèse ell'analvse, espèces d'appareils de Marsh destinés à décomposer les mots et les idées , à en extraire le résidu significatif, autrement dit le sens hrut , autrement dit encore la définition. A l'aide de ce procédé , tout a été classé, expliqué; les cases du monde intellectuel pourraient être 1 étiquetées comme celles d'un magasin d'épiceries, sur lesquelles on lit en gros caractères: — « Raisiné, cannelle, noii-animal, n etc.
Par une exception uni([ue et \raim('nt extraordinaire, la musique n'a pas encore été définie. Hàions-nous d'ajouter que ce n'est pas faute de définitions: au contraire, il en existe des douzaines; mais, elles se combattent et s'annihilent réciproquement. Il nous semble cepend;mi(pie, sur un pareil sujet, c'était le cas, ou jamais, de se mettre d'accord.
El d'abord, il y a divergence d'opinions sur l'élymologie même du mot; les uns prétendent que Musique vient du grec , les autres qu'il déii\e de muse.
Mais sur le terrain de la définition, il y a bien un autre chaos d'oppositions et d'obscurités.
Suivant Aristote (voir sa Poctiquc), « la musique est un an iuelTable dont les dieux se sont réservé la clef... • de /hou de sot,
sans doute. Ce grave philosophe ne dédaignait point le calembour. Suivant Jean-Jacques Rou.sseau , « c'est l'art de combiner les
sons d'une manière açjréaùle à l'oreille. » Si l'agrément constitue l'essence exclusive de la musique, que deviennent , je le demande, tant de fastidieux chanteurs de société , tant d'atroces joueurs de clarinette, etc.?
Suivant M. de Monilosier, « la musique est la parole de l'àuie sensible, connue la parole est le langage de l'ànie intellectuelle. » Très -joli 1 seulement , pendant qu'il élait en train, l'auteur aurait bien dil définir sa définition.
Enfin , suivant M. Ilerlor Berlioz, ■■ c'est l'art d'émouvoir par des sons les hommes intclligents et doués d'une organisation spéciale, comme auxiliaire de la parole. » Rappelons , à ce propos, qu'il s'est rencontré à Paris trèspeu d'amateurs assez inicltigcnts pour comprendre Benvenuto Cetllni , par exemple: donc, aux yeux de M. Berlioz, la capitale de la nation la plus spirituelle de l'univers doit être, en grande partie, peuplée dl' crétins.
Nous pourrions citer encore une foule d'autres définitions ; mais
BIBLIOTHÈQUE POUR RIRE
roiDiDc plli's lie sont ni moins claires, ni moins inslniriives, nous vous t-n forons grâce. Qiril vous Mi(li>e de savoir ([u'après des siècles de recherches et de mrdilaiions |)rofondes, les grands cliimistes analytiques sont parvenus •'i (lécou\rir que la musique est un art! ! CVsl toujours cela.
Et, sans plus nous inquiéter de savoir au juste en quoi cet art consiste, (li>ons qu'il est à peu près aussi ancien que le monde. Il parait prouvé que, dés le Paradis terrestre, Adam charmait les loisirs de sa félicité un peu monotone en fredonnant de peiils airs. Un savant professeur allemand, l'abbé Vogler, démontre qu'il n'a pu on être autrement. Il est évident, dit-il, qu'en entendant tout chanter autour de lui , le vent à travers les roseaux , les oiseaux sur les branches , CI jus(]u'aux humbles cigales et aux infm)es cri-ci is , rampant dans l'herbe; celui qu'on apjielait le roi de ta création dut se sentir iiuniilié cl penser qu'il était de sa dignité de mêler son baryton au grand concert
jb jjw^s» D'apiès celle explication, ce seraient
"ÏHh m%fî 1'^*^^^"* '*"* merles et les serins qui auraient apr^T M yi \^~ P'"'* ^ chanter au premier lionnnc. Voilà
pourquoi aussi , sans doute , les portiers et les jiortières d'aujourd'hui croient devoir acquitter la dette de leur père Adam en enseignant à leur tour aux desccndanis de ces volatiles les plus suaves modulations de ma Normandie et du Postillon de Longjumcaii. La reconnaissance est la vertu des belles âmes.
Quoi ([ii'il en soii, la musique se trouve mêlée à l'histoire des l)euples les |)his primitifs. Moïse paile d'un certain Jubal, contemporain d'Abraham, qu'd dit avoir été de première force sur le kinor cl Vugab (espèce de violon et de fifre). David danse devant l'arche en s'accompagnant de la guitare. Sous sou fils, le grand Salomon , la musique |)rend une extension vraiment effrayante. L'historien Josèphe raconte que l'ouverture du Temple fut accompagnée d'une autre à très-grand orciiestre, et il assiu'e qu'aux fêtes d'inauguration de ce fameux monument on comptait quarante mille harpes, autant de sistres d'or, cent mille trompettes d'argent, et deux cent mille chanteurs, en tout: (/nuire cent quatre-vingt mille musiciens. Miséricorde! est-il possible (|ue des oreilles d'homme aient pu résister à d'aussi formidables feux de peloton harmoni(pies ! A la vérité, dans les concerts de Salomon, il n'y avait pas de cornets à piston. Nous en félicitons ce grand roi.
Les Grecs antiques donnaient au mot musique un senstrès-étendu. Ils l'appliquaient non-seulement à l'art d'exciter quelque sentiment que ce soit par le moyen des sons, mais encore à la poésie, à la danse, à la rhétorique, à la grammaire, à la philosophie, et en général aux arts et aux sciences que les anciens Romains nommaient studia lnin}anitatis. Plus tard, seulement, les progrès de ces arts, de ces sciences forcèrent de les diviser, les facultés humaines ne permettant pas h un seul homme de les embrasser tons, et le mot musique ne fut plus employé que dans sa signification propre (voir le Dictionnaire de musique du docteur Lichlenlhal ). Ainsi, d'abord, h Athènes, un musicien était celui qui était en état de passer successivement d'unedissertatii)npliilosophi(|ue à un enlrechal, d'une définition de la catachrèse à une chansoimette, d'une leçon de syntaxe b un air de galoubet. Et, li ce propos, nous ferons remarquer que cette aptitude universelle était le caractère distinctif des nations piiînitives. Chez les anciens, on était indifféremment grand-|)oniire, général, magistrat, orateur, philosophe, poëie, amiral ou joueur de llùte. Une seule et même intelligence d'homme dirigeait souvent la poésie, la science, l'armée, le gouvernement, la marine et l'orchestre.
IlélasI que les temps sont changés et comme l'humanité s'est racornie et rabougrie ! Citez-moi aujourd'hui un parlirulier qui dans une même journée soit en éiat d'ollicier poniilicalcment , puis de passer une grande revue militaire, |)uis de haranguer à la chambre
des députés, puis de faire manœuvrer une flottille au port Saint- Nicolas, puis de se jeter dans la Seine tout couveit de la poussière du Champ-de-Mars, puis enfin, le soir, de jouer une première ou une seconde flûte au concert Musard!
En vérité , je vous le dis , ou serait tenté de croire à une dégénères cencecomi)lète, n'était les cuisinières des Petites affiches qui s'engagent encore pour tout l'aire.
Voici comment on raconte l'origine des instrimicntsde musique. Un berger oisif découvrit, un jour, (pi'uii faible souille de vent faisait résonner le chalumeau vide d'un roseau : de là vint la flùlc, et |)ar suite les inslrumenls à vent tels que nous les possédons aujourd'hui.
Mercure, se promenant sur les bords du Mil, trouva une tortue restée sur le sable après l'inondation du fleuve. Sa partie charnue avait été desséchée par le soleil de telle façon que la coquille ne renfermait plus que des cartilages et des tendons. Les sons que produisaient ces tendons inspirèrent à Mercure l'idée d'un instrument en forme de coqiiille de tortue , avec trois tendons desséchés de bêles mortes qui servaient de cordes. Telle fut l'origine de la ti/re disparue depuis longtemps du monde musical, mais dont les poètes s'obstinent encore à pincer avec frénésie dans leurs hémistiches.
Chez les peuples anciens, tout se mettait et se faisait en musique; ils rendaient la justice avec accompagnement de flûte, ils jouaient la tragédie au milieu d'une armée de flûtes doubles: lorsque les avocats commençaient leurs plaidoyers , ils se faisaient donner le ton par un joueur de flùle. La plus grande récompense qu'on ait accordée au consul Duilius, fut d'avoir toujours à sa porte un factionnaire jouant de la flùle. En se coupant la gorge, Néron s'écriait douloureusement: « Le peuple romain va perdre un grand musicien. »
Enfin , il est reconnu par tous les historiens musicaux et stratégiques que, sans la flûte , les armées romaines n'auraient pas construit ces voies militaires qui font encore aujourd'hui notre admiration; que, sans la trompette, ces mêmes armées n'auraient pas fait leurs sept lieues par jour ; qu'elles n'auraient pas construit leur camp tous les soirs, élevé leurs tours, creusé leurs fossés, coupé leurs fascines, aligné leurs tentes, et finalement conquis l'univers. Que parle-t-on de Scipion, de Pompée, de César, etc. ? Ces prétendus grands capitaines de la république romaine n'ont été que les simples auxiliaires des instruments à vent.