‹ L'étudiantChapitre 209 sur 243 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Pouvoir de la musique

ni n'a ouï célébrer le charme irrésistible des accords mélodieux , non-seulement sur les hommes en général, mais encore sur les animaux? Le serin, assure-t-on, écoute avec une grande jouissance l'air que lui joue une serinette éclopée. Par parenthèse, cela ne fait pas grand éloge du goût musical des serins.

Le chien courant , dit-on encore, est excité à la chasse par les sons du cor, et non par un grossier appétit de curée; — le caniche qui danse dans la rue exécute des pas de caractère uniquement par suite des charmes de l'enlraineinent des tu-lu, pan-pan de la musique, et non par crainte du bâton du chef d'orchestre ; — les

LE MISICIEN.

imili'ts (le la Sierra- Moréna siippnitoiit patiemiiu'iit la faiui et la fatigue pourvu que leurs coiuluclciirs les rôroiifoiiciil de itinps en

leuips d'iiM bolt'TO ou d'un pclil air de guitare ; — le plus redoutahie des reptiles, le serpent h sounellcs , se laisse désarmer par les sons de la tlùle cliauip^lre ; c'est une expérience infaillible , mais <pie , nous ne savons [wurquoi, les plus habiles flûtistes ne se sont jamais souciés de lenler. Iliirm , il est convenu (pic le cheval pialïe et s'aninui toutes les fois qu'il entend une musicine guerrière. Oh I cela est encore plus incontestable que le reste, pom'vu surtout que le cavalier accompagne l'harmonie d'un piziciilo d'éperons. Le cheval y est irés-sensible.... à l'harniouie — ne confondons pas.

Grétry, dans son Essai stir ta musi(/u6, dit qu'elle a une grande inliucncc sur les araignées.

Nous voulons bien le croire, quoique l'usage immémorial des froiteurs soit de se servir, pour attirer ces insectes , d'un grand balai , et non pas d'une ravatine ou d'un violon.

Passons h des prodiges d'un autre ordre opérés par cet art mélodieux. Consultez les annales de l'antiquité: Amphiou bàlit de superbes palais et des villes entières au simple son de la lyre; — Orphée fait danser des forêts en cadence avec une piètre flûte à deux trous ; au moyen d'un couplet de romance , il charme les diables et leur monarque, et il lui suffit, pour adoucir le terrible Ceibère, de jeter quelques arpèges dans la triple gueule de ce molosse; — avec quatre mesures , Tyrtée gagne des batailles ; — Josué renverse les murailles de Jéricho par une vigoureuse atia<|ue de trompettes sur la dominante; — un autre général hébreu, Gédéon, remporte une victoire complète au moyen d'accords heurtés entre des cruches. Au seizième siècle , le célèbre chanteur Stradella , désigné comme victime il deux assassins, entonne un oratorio dans l'église de Saint- Jeau-de-Latran. Le cœur calciné des bandits s'amollit à ces sons fdés avec tant de suavité; ils oublient qu'ils ont été payés comptant et d'avance pour exécuter leur coup, tombent aux genoux du virtuose et lui fout iiommage de leurs poignards.

Nous n'avons garde de révoejuer en doute ces effets miraculeux, dont l'authenticité est d'ailleurs si bien constatée; seulement nous présenterons à ce sujet une remarque neuve , mais point du tout consolante : c'est que le pouvoir de la musique a été en raison inverse des progrès de cet art. Au temps où Orphée et Amphiou liraient un si grand parti architectural et émollient de leur lue grcctpie , cet instrument, encore dans l'enfance, ne possédait que trois cordes, et quelles cordes ! Nous avons tout lieu également de présumer que les irrésistibles trompettes de Jéricho ne sortaient pas d'une fahritpie perfectionnée; au moins est-il certain qu'elles n'avaient p.is subi le merveilleux progrès du piston. Quant an fameux orotcrio de Stradella, qui ravissait, attendrissait jusqu'aux brigands de son épdqiie, nous l'avons entendu, il y a quelques aimées, dans un concert historique ; c'est une psalmodie traînarde , monotone , qui aujourd'hui ne produirait pas la moindre sensation , même à un lutrin de village.

Or, mainleiiant, l'art musical est porté au plus haut degré de perfection. Nous possédons des milliers d'instruments à vent, à cordes et à percussion , et chaque jour ou en invente de nouveaux ; nous avons les professeurs les plus habiles, les chanteurs les plus divins; les touches du piano, le manche du \iolon, sont accessibles même aux doigts en bas âge; nous sommes enrichis des chefs-d'œu-

vre des grands coin|)ositeurs de l'école allemande, de l'école italienne, de l'école française. N'est-il pas étrange que la musique , ainsi parvenue h l'apogée du progrès, n'ait plus ' la millième partie de

^ / la puissance (ju'ille posséilait, (liton, au r - , temiis où elle était i encore incuKe, mes- (piine , iiiromplèle?

.Si l'un vi'ut aiijour- '^^(^d'Iini bàiir une maisou , il ne vient p;s à l'idée de faire l'essai de la Ijre d'Ampliion , on s'adresse tout prosaïquement ù un arciiitecte et h des ouvriers maçons I — Si quelque cerbère de basse-cour menace nos tibias, nous essayons de lui lancer un coup de pied et non pas une cadence perlée. — Les trompettes de Jéricho, rcssuscilées jiar HL Scliillz pour la cérémonie de la translatidii des cendres de l'Iùnpereur, n'ont pas ébranlé même la plus mince cloison d'une bara(|ue des Champs- l'Mysées. — Avec (piaire mesures , Tyrtée gagnait des batailles; nous n'avons pas ouï dire que le formidable orchestrc-Musard lui-mOme ait jamais remporté la moindre escarmouche.

■■Malgré Tanecdotc authentique des brigands et du chanteur Stradella, les modernes rr^

voyageurs qui ont à traverser les Calabres , les marais Pontins , ou tout autre lieu infesté de bandits italiens et mélomanes, ne songent point à se prémunir d'une cavatiue de Rossini ou de Uonizetti; ils jugent plus prudent et plus sûr de se faire accompagner par une escorte des dragons du pape.

Jadis, laniusi(iue avait l'infaillible |)ouvoir d'adoucir les animaux même les plus féroces; essayez donc aujourd'hui de calmer un créancier eu lui chantant : Robert, toi que j'aime! ,

Aiijourd'iiiii, tous les chefs-d'œuvre lyri(|ues ne servent en définitive ([u'à nous faire danser; et encore ne nous font-ils pas toujours danser en mesure.

O vanité des choses cl des doubles croches de ce monde !

CFLAPITRE III.

Des musiciens à diverses époques.

JADIS ET aujourd'hui.

L'horizon .si doré, si rose , pour ceux qui cultivaient l'art musical dans les temps antiques de la Grèce et de Rome, s'était tristement rembruni pour les troubadours au moyeu âge. A la vérité, ces virtuoses avaient de superbes bottes jaunes, des toques et des plumes élégantes, de somptueux habitsd'oret de soie... dans les vaudevilles et les opéras comiques d'aujounriini. C'est encore fort gratuitement que, sur la foi des poètes, des peintres et des auteurs dramatiques, l'opinion populaire se rej)résentc les iroiivtres , les troubadour.i et les ménestrels comme des espèces de Jocondes parcourant le inonde à la ronde, enlevant sur leur pas.sage tous les cœurs de demoiselles et de châtelaines; choyés, fêtés dans les castels qu'ils daignaient embellir de leur mélodieuse présence; descendant le (Icuve de la vie sur une nacelle jonchée de fleurs, de couronnes,

HIHLIOTHÈQUE POUR RIRE.

de sourires, de ducats, et rluiitaut du suir au malin le lionlieur et

l'anioiirsiir leur liiih sonore.

Vdil.'i la liriioii iioriique ; voici maintenant la triste réaliti'. Aux trcizitMiie et quatorzirmc si(^cles , les musiciens t'iaicnt de pauvres diables oblii;i's de cumuler la porsic et la musi(|ue, ces deux arts nobles par excellence , avec les professions de bnulTon , de jon- ;^iem-, de baladin et de sallimlianipie ; c'est-à-dire qu'ils ' (levaient à volonté ouvrir la ! bouche |)our émettre des sons ' harmonieux ou avaler des sabres , exécuter un chant d'amour ou une affreuse grimace, monter à \'ut ou monter sur la corde roide.

Et quand, à l'aide de ces exercices si hétéroclites, les malheureux étaient parvenus h divertir pendant quelques instants un noble baron trônant sur son fauteuil écussonné, on les envoyait manger un os à la cuisine et coucher à l'écurie. Dans les pays chrétiens, les musiciens étaient, de plus, excommuniés en masse; dans certaines con trées, on ne se contentait même pas de celte avanie spirituelle : c'est ainsi qu'en Suède, peu avant le règne de Gustave Wasa, il existait encore une loi qui bannissait tous les musiciens du royaume, et permettait en outre de les tuer partout où on en rencontrerait. <• Cet » assassinat , dit

• Archenholz(A/wi> toirc de Gusla- ■> If JFasa, 1. 1", » p. 113 ), était » considéré comme » «ne plaisanterie ; •> le meurtrier était » .'culemenitenude

• donner à l'hérii> lier du musicien » occis une paire » de souliers neufs, » une paire de gants » cl un veau de trois ans. Et celte misérable indemnité était même h » peu près illusoire, attendu que l'hérilicr n'y avait droit qu'après » s'èire soumis à une épreuve grotesque et déccvanle. On enduisait « de graisse la queue du veau , qu'on luenait sur le haut d'une col- » linc; l'héritier prenait celte queue dans ses mains, le meurtrier

• frappait ensuite le veau avec un fouet et le forçait à s'enfuir. Si "l'héritier pouvait le retenir, l'animal lui appartenait; mais si la ■ queue glissait entre ses mains, il perdait ses droits et se trouvait

• exposé aux railleries des assistants. »

Aujourd'hui, quelle différence! Les musiciens de tout pays, de tout àïc et de tout sexe, jouissent d'une existence aussi coiifoitnbk' que brillante. On peut dire avec vérité que les modernes rossijjnols habitent des bosquets de roses; ils sont les rois, et, ce qui est plus flatteur encore peut-être, les gros financiers de l'époque. Lorsqu'enfin ils arrivent au bout de leur carrière , et parte ni de ce monde pour aller faire partie du concert des sér.'«phiiis, leurs héritiers, plus favorisés que ceux des anciens ménestrels suédois , n'ont pas besoin dr tirer l'hériiage par la queue.

Les artistes de nos jours ont en partage non-seulement les richesses, mais encore les honneurs; quand ils voyagent, ils accaparent, au détriment des princes et des majestés, les populations empressées et Venltiousuisme impossible à dcctirc. Qui n'a enrendu parler des tournées triomphales de nos grands ténors et de nos;>;-/me c/o/ine? Tout récemment, les journaux allemands ont retenti pendant plusieurs mois des ovations, des sérénades, des

pluies de bouquets et des acclamations mille fois répétées qui ont accueilli le célèbre pianiste M. Lislz, parcourant la Hongrie. On

raconte, entre autres témoignages d'ivresse populaire , ([ue, M. Listz étant allé visiter à pied, en se promenant, un villiigr des environs de l'esth, les paysans voulaient à toute force déleler les souliers du !;rand artiste.

Ce n'est pas lout , les ma- ;^nais hongrois ont décerné à l'ilhislrc \iitii()sc une pelisse et un superbe bancal d'honneur. Il nous semble pourtant que M. Lislz n'avait pas besoin de cette arme , et que ses doigts nerveux sont bien sullisants pour fendre, (itiaiid il lui plaît, im piano en quatre.

,.iNous applaudissons volontiers h ces transports d'admiration et d'enihousiasme qui se manifestent partout à l'encontre des grands artistes , car nous sommes l'un des sujets les plus fidèles et les plus empressés de la royauté du talent; mais nous ne pouvons nous empêcher de constater un fait passablement étrange. Les musiciens du vieux temps, râpés, malheureux, honnis, rebutés, n'ayant ni feu ni lieu, et, comme le ténor de la troupe du Roman comique, faisant leurs festins de Ballhiizar avec une croule de pain trempée dans la rivière, étaient toujours gais, contents, chantaient les jeux, les ris, le vin , les amours et autres ingrédionis folâtres. Les musiciens d'aujourd'hui, au contraire, qui ont des coffres-forts bien garnis, de beaux logements, de bonnes tables, et qui pciwcnt sabler le joyeux Champagne à discrétion , affectent en général une contenance grave , même un peu saule -pleureur. Et puis , jetez les yeux sur le titre de la plupart des compositions musicales du jour, vous lirez ceux-ci : wie Larme, un Sanglot , un Désespoir, un Salut à la tom - Le, etc., etc. S'il faut en croire les Lettres d'un voyageur , par George Sand, la gaieté la plus cxpansive d'un de nos plus jeunes et de nos plus fortunés artistes, M. Listz, se manifeste en fredonnant des variations sur l'air du Dies irœ.

Nous ne désespérons pas de voir un de ces matins mettre les Nuits d'Young en chansonnettes.

D'oii vient donc ce contraste? On ne saurait, en vérité, comment rexpli<|ner si on n'avait lu la fable intitulée Le Savetier et te Financier.

Page 1