AVOCAT A LA COL'H D'APPEL
Pendant que le fils reconnaissant se laisse presser siu- le sein de sa mère en signe de recoiiiiaissance, survient le jière, eu liaMi hleubarbeau, tenant à la main lui Code relié en maroquin vert, mais orné des mêmes majuscules dorées.
Il contemple son rejeton avec une émotion touchante, et semble se demander avec orgueil comment lui , ancien fabricant de moules de boutons de guêtres, a i)ii procréer un avocat, un fds (pii dans quehiues iieures va plaider devant des juges, devant un auditoire, un fils qui sera peut-être un jour substitut, député, ministre, jiair de France ou juge de paix !
Le bon homme embrasse l'illustration de sa famille.
11 embrasse sa femme, complice fortunée de son bonheur!
Il embrasse sa fille cl lui dit :
— Quel dommage que tu ne sois pas uu garçon ! j'aurais fait de toi un avocat comme ton frère.
Car il est bon de constater que c'est le père qui fait de son fils un avocat , comme il en aurait fait un notaire , ou un médecin , si l'idée lui en fût venue.
Dans ces sortes d'affaires la vocation n'a rien à voir.
Le jour de la première cause, toute la famille du jeune avocat, augmentée de ses amis et connaissances, se réunit dans la maison des parents , pour se rendre en corps et en fiacres à l'audience. Il n'est pas jusqu'à la cuisinière ([ui ne demande la permission d'aller entendre aussi la première cause de son jeune maître. Trois fiacres de six places sulliscnt à peine pour contenir l'auditoire du jeune M'' Dodophe Camuchet.
On arrive au pied du grand escalier de la cour d'appel: M' Camuihet , orné de son beau purtefeuille de marocpiin rouge, de sa toque neuve, de sa robe neu\e et de son rabat frais, — traverse la salle des Pas-Perdus.
Ses nombreux parents et admirateurs, y compris la cuisinière Françoise, le sui\ent à diNtance.
Grâce aux insignes de sa profession d'avocat, il pénètre sans obstacle dans l'enceinte de la sixième chambre. — Son entrée ne produit pas la moindre sensation , — mais bientôt un tumulte extraordinaire se fait entendre à la porte; c'est le garde municipal qui refuse de laisser entrer le cortège de M' Dodojjhe. Madame Camuchet a beau s'écrier d'une voix irritée: — » Mais, mou l)ra\e homme, vous n'y pensez pas; nous sommes les père et mère de mon fils l'avocat qui va plaider sa première cause ! »
M' Dndoplie , qui devine ce i\u\ se passe à la porte, réclame l'intervention de l'huissier audiencier, et parvient à faire placer
dans la salle les (piin/x ou vingt personnes (jui viennent assister à
son premier triomphe. La famille s'assied le plus près possible du banc des avocats.
A l'appel de la cause du jeune Camuciiet , le plus profond silence règne paru)i la iluque de roraleur. Le père prend une prise pour dissimuler son enivrement et son orgueil de père ; la mère ne retient pas ses larmes , el se mouche avec émotion.
L'avocat lui-même est saisi d'un tremblement intérieur tandis que le président interroge son client.
Le client est vulgairement un vagabond on un mendiant. Après l'inlcrrogitoire et les dépositions des témoins, la parole est donnée au défenseur.
lledoublemcnt de silence : le papa reprise ; la maman se remou-
che. M'' Dodophe se lève , el commence d'une voix mal assurée :
Messieurs, ce n'est pas sans une vive émotion...
La MÈRR , las au pire. — Pauvre petit, comme il est ému!
Le pèke, bas à la mire. — C'est l'effet de l'énioiion.
L'avocat. — Que j'élève pour la première fois la voix dans le sanctuaire de la justice... mais... mais... mais...
Ici le trouble du défenseur paralyse sa métiioire; il hésite, il balbutie.... Les juges attendent.
La maman, (|ui a entendu plus de vingt répétitions du discours de son fils, souille à deini-voiv :
— .Mais je le sens avec bonheur...
— Mais je le sens avec bonheur, reprend l'orateur débutant, ma timidité s'enhardit par l'excellence de ma cause... — Oui , messieurs, s'écrie avec feu le défenseur; oui, messieurs, je ne crains pas de le dire, le prévenu est innocent...
Le PnÉstni-NT, interrompaul l'avocat. — L'affaire est entendue. Attendu (jue les faits ne sont pas établis , le tribunal acquitte le prévenu...
Le défenseur s'essuie le front et s'empresse de sortir de l'audience
La famille oiilhousiasinée le presse dans ses bras avec fierté; les amis le comblent de félicitations et d'éloges.
Quel triomphe! quel hean jour ! r|ucl avenir brillant !
M' Uodopiit' Camucliet a gagné sa première cause!!!
(Jui le croirait |ii)urlant ? après ce premier succès, qui semblait présager de si colossales espérances , tous les débutants , sauf quelques rares exceptions, de\iennent in<ariablcment ce que le clia|)itrc suivant va nous apiin ndre.