‹ L'étudiantChapitre 220 sur 243 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

IiAvooat <ânt oauiei et la chaise aux olientt.

Irc doué de la bosse de la loquacité, se faire avocat pour satisfaire aux besoins de cette proéminence, pour pouvoir parler beaucoup, longtemps, souvent.... et se voir condamné à un silence éternel par l'absence de clients... voilà un supplice qui nous rappelle les malheurs de l'infortuné Tantale.

Telle est pourtant la destinée inévitaj)le des cinq huiiièmes des licenciés qui, après rex|)iration des trois années de stage, se font inscrire au tableau dts avocats.

Déduisons de ces cinq huitièmes les fils de famille, et quelques jeunes hommes convaincus de leur nullité, qui ne se font avocats que pour être quelque chose et de peur de n'être rien du tout ;

Il nous reste à peu près trois huitièmes d'avocats qui doivent se résigner 5 ne plaider de leur vie, à considérer le client comme un mjliie fabuleux , à composer endii cette classe nombreuse et peu intéressante d'avocats qu'on désigne sous le nom humiliant d'avocats sans causes.

Il est des avocats sans causes qui prennent leur malheur en patience et s'adotincut au commerce des briquets phosjjhoriqnes, ou bien à la spécialité de capitaine de la garde nationale; ceux-ci sortent naturellement du sujet qui nous occupe.

Il en est d'autres qui s'obstinent contre leur destinée , et qui , par la seule raison qu'ils sont avocats, veulent absolument avoir des

Mais, ici, vouloir n'est pas

clients et palper des honoraires, pouvoir.

L'avocat sans causes proprement dit est celui qui est atteint de celte allligeaute monomanie.

H court sans cesse après les procès et les procès courent devant lui, sans qu'il puisse meure la main sur un seul; — semblable au piéton qui poursuit son chapeau emporté par le vent.

Il perd ses pas dans la salle des l'as-Perdus, qu'il arpente de dix h quatre heures. On le voit dans toutes les chambres du Palais, civiles et criminelles, colportant de volumineux dossiers de papier blanc qu'il tient sous la manche de sa toge. Il consulte toutes les feuilles d'audience, comme s'il était surchargé d'alTaires, et n'élève la \oi\ dans l'enceinte d'un tribunal que pour dematider une remise au nom d'un heureux confrère (|ui jiliiide h ce moment dans une autre chambre ou devant la cour.

C'est là une consolation intime pour l'avocat sans causes. (;'est pour lui une occasion de parler au public, de porter la parole devant des juges , de lancer la réplique à un adversaire qui insiste pour la retenue; — et si le tribunal, par égard pour l'avocat absent, prononce la huitaine, l'avocat sans causes s'écrie : — « J'ai gagné mon procès. »

Puis il adresse aux journaux judiciaires une note ainsi conçue: " M* IMerluchon, avocat, a obtenu , au nom de M' Jean, la remise h huitaine de l'affaire Pierre contre Paul. »

Aprèsles heures du Palais, l'avocat sans causes reprend son paletot râpé, et commence dans les rues de Paris une promenade qui se continue bien avant dans la nuit , promenade qu'on pourrait appeler

la chasse aux clients, 11 est à l'alTùt des accidents, des rixes, des vols à la tire.

Au moindre rassemblement qu'il aperçoit de loin, il accourt, il se mêle parmi la foule et demande ce qu'il y a: — Est-ce un voleur?

— Est-ce un assassinat? — Est-ce une dispute? — Non, monsieur , c'est un chat étranglé par le chien du boucher. — Fort bien! je suis avocat... où est le maître du chat? Nous plaiderons. — Le chat n'a pas de maître : c'est un chat vagabond. — Quelle fatalité! — Il est capable d'en tuer le chien de rage.

Au mUieu de l'altroupemout, le chercheur de clients sent une main se glisser dans sa poche et son mouchoir s'évader petit à petit. Il ne dit rien: il laisse faire. Quand il est certain que le délit est consommé, il se retourne, empoigne le délinquant et le livre à un sergent de ville.

— Enfin , s'écrie l'avocat sans [causes , je tiens un client ! Voleur, mon ami , je vous défendrai.

— Merci , répond le filou , j'ai mon avocat d'habitude. L'avocat sans causes reste pétrifié. Le malheureux perd son

mouchoir et ne gagne pas de client.

Tout cela ne l'empêche pas de se vanter auprès de ses confrères du nombre prodigieux des causes qu'il plaide chaque jour , mais dans une autre chambre que celle où il les rencontre. — H ^ifll me même (pi'il a toujours gagné ses procès. — Il pourrait dire plus correctement , qu'il n'en a jamais perdu.

Cependant le père de l'avocat sans causes écrit à son fils :

« Mon fils ,

Il Une chose m'étonne; — depuis six ans tu es avocat , et je n'ai pas encore vu ton nom dans les papiers. Tu suis pourtant la même carrière que les D... les G... les B... les M... I la profession d'avocat conduit à tout. »

— Même à l'hôpital , pense le fils découragé.

Il se couche, s'endort et rêve qu'il est procureur] général , qu'il

Page 1