CHAPITRE V
Se faire payer.
c faire pnycr d'un débilcur en jouant quitte ou double, c'est-h-dirc m tentniit les chances hasardeuses de la procédure, en appelant, h ses frais, l'arsenal de la Théniis consulaire, c'est l'A B C, du recoiivrenicnl cl le chemin vulgaire 011 le créancier de bon sens se hasarde rarement; il sait ce que coûtent les frais de route.
Mais conquérir un solde par In force pcrsuasi>e, sans appel à l'iiuissier, sans mise en scène du par corps, sans recours à la sellciie consulaire, c'est une victoire qu'il n'est donné qu'au créancier d'élite de remporter.
En matière de recouvrement , le premier principe stratégique est d'étudier h fond l'homme qui doit , si ou n'a pas la pensée de l'cludier avant qu'il doive.
Les débiteurs sont comme les malades, il faut les traiter sui\ant leur tempérament; tout le secret de la cure et du remboursement est là.
Il y a des créanciers assez malavisés pour contester au débiteur le , ^^^w' droit de boire du chani- "* pagne ou de se prélasser dans une stalle à l'Opéra , sous prétexte que l'argent dont il paye la carte ou son coupon pourrait être transformé en à-compte.
C'est une prétenlion horsdenature que de vouloir sevrer de plaisir l'homme qui précisément a emprunté pour grossir la somme de joies qu'il a hâte de dépenser.
Si vous torturez sa vie joyeuse , elle lui deviendra plus chère , et vous reculez le moment où il y renoncera. Je l'ai dit dans un vaudeville par la jolie bouche de madame Doche: Toujours un coût qu'on veut contraindre. Comme l'amour qu'on veut éteindre, Grandit alors qu'il est martyr.
Le créancier d'un viveur n'a donc rien de mieux à faire que de le laisser vivre , et de guetter une de ces levées de table où l'âme est portée aux élans de générosité ! où l'argent brûle la poche du
dissipateur, et où il éprouve le besoin de jeter son lest métallique au profit du premier venu Alors que le
créancier se présente adroitement, presque incognito, comme si la rencontre venait du hasard, il recevra immédiatement son payement, ou une fraction, tout en assurant qu'il ne venait pus pour cela , et une fois nanti , il aura le droit de dire :
— Monsieur , ça ne pressait pas, formule obligée de tous les créanciers très-pressés.
Le crt'ancier tapar/eur vil dans un ordre d'idées qui souvent lui est funeste. Sa lutte obsti-
née contre les cordons de sonnette est sans résultat heureux , quand il a affaire h un débiteur bon logicien , qui appuie ainsi son refus :
— Je ne puis vous payer sans me placer sous la triple prévention d'injustice, de lâcheté et de bêtise:
D'injustice, parce que je vous accorderais ce que je ne donne pas aux créanciers patients et résignés;
De lâcheté, parce que j'aurais l'air d'avoir payé à la peur;
De bêtise, parce que, le lendemain, tout le monde usurperait le droit de casser ma sonnette.
Le créancier se retire plus ou moins persuadé. Si l'argument ne produit pas l'effet voulu, le corps de garde voisin appuie la démonstration, et , par une ap|)lication à rebours du texte légal , le débiteur fait mettre le créancier en cage , et , le soir , la famille du captif tombe aux pieds du débiteur, qui apostille un recours en grâce par-devant le ronimissaire, afin que le créancier tapageur n'aille pas coucher sur l'édredon de la salle Saint-Martin.
Quelquefois , cependant , on doit à la vérité de dire que le créancier tapageur a remporté la victoire.
Uu tailleur allemand aperçoit un jour un de ses débiteurs qui déjeune dans un des élégants cafés du boulevard ; il entre , se place à la table voisine , et , après avoir regardé plusieurs fois son client, il dit :
— Gand on toit de l'archent à zon dailleur, on le baie. Ce qui peut se traduire à peu près ainsi :
Quand on doit de l'argent à son tailleur, on le paye.
Le débiteur jugea à jiroposde laisser tomber la mauvaise humeur du créancier, et il garda le silence.
Le tailleur recommença sa phrase favorite , haussant chaque fois davantage l'intonation.
A la cinquième apostrophe du créancier, un consommateur, moins patient que le débiteur, se lève, s'avance vers l'Allemand, et, imitant son accent , dit :
— Gompien vous esd-il tû, mon ger?
Traduction du texte :
Combien vous est-il dû, mon cher?
— Deux bille vrans {Usez : deux raille francs).
— Tenez, les voici, dit le consommateur ouvrant son portefeuille , et laissez monsieur déjeuner en repos.
Le débiteur s'était levé et voulait empêcher l'exécution de l'offre.
— Monsieur , dit l'obligeant habitué , vous ne me devez même pas de remercîments. J'exècre le jargon allemand: il me porte aux nerfs comme un orgue de Barbarie, et je suis trop heureux de m'en être débarrassé pour une bagatelle.
Nous ne tirons aucune induction de ce fait , nous ne le proposons
pas comme moyen efficace de recouvremen'. Le créancier qui (enterait celle voie chercherait peut-être longtemps a\ant de trou-
LE CREANCIER ET LE DlMtlTKl U.
Ycr une aiiiipalliic si pionniirip conlie l'arrcnt iculoniiitio.
Lf cioanciiT (|ui a la prttciiiiuii ilc lecimvrcr srs fonds doil avoir le pied du (orf , l'œil de la nionchc , l'onïc de la carpe non frite.... S'd n'est pas phrénoloyuc , il faut (|u'd soit au moins la\atérien, et (pi'il puisse dire en voyant une figure.... — Voilà une tète qui appartient h un liomme qui \a'rherclier des fonds... Alors c'isl aux jauiiies à suiMe le débiteur, et (piand elles l'ont cerné dans l'einhrasure d'une porte cocht're do" banquier , la bouche alors fait son otlice.
La situation inspirera le créancier.
Si le créancier a l'oreille au guet , souvent il profitera de bonnes aubaines.
Exemple :
Le lendemain d'un jour d'échéance où il avait oublié de payer à présentation un elîet de /lOU francs, le jeune C... avait invité quelques amis à dîner au Rocher-de-(;ancale.
Après boire, il cntr'ouvre la porte, demande à haute voix la carte, et jette vingt napoléons sur la table.
La voix de l'amphitryon pénètre dans un salon voisin où le banquier M... dîne avec sa famille; il a entendu le son de l'or, il a reconnu le donneur de festins.
Le banquier M... e;>t précisément porteur du billet non payé la veille; ill'a par hasard sur lui. Une inspiration lui vient, inspiration qui ne peut venir qu'à un homme de banque : il se lève de table , ôte ses lunettes, conjure sou épouse de passer ses doigts agiles dans sa chevelure plate , afin do la faire crêper et arrondir en spirale comme le tiioe capillaire des garçons-inodèlcs ; il consulte la glace en se dandinant et eu agitant sa serviette.
11 transforme sou accent, ordinairement bref, en une voix nasillarde. . . .
Il crie : — Voilà, messieurs.... voillà.... voiliUà.... voillllllà
Il s'élance dans le salon; le jeune ('.... remet le montant^ de la carte.
Le banquier s'esquive, et, un moment après, le véritable garçon rapporte , de la part d'un monsieur qui vient de sortir, un chif-
fon de papier que l'amphitryon reconnaît pour son billet de la veille, surorné d'un acfjuit.
Ce trait doit faire prendre patience à tous ceux qui ont des recouvrements à faire.
Il était encore bien conseillé du ciel, le père Bernard, dont le nom est resté célèbre dans les annales de la petite Bourse.
Le père Bernard avait passé les deux tiers de sa vie à prêter, et le dernier tiers il s'occupa de recouvrer.
Père Bernard a\ait renoncé aux moyens de rigueur ; il ne menaçait jamais; il priait toujours; c'était la larme à l'œil qu'il redemandait ses capitaux... il abordait un débiteur comme un autre eût abordé un créancier.
— Mon ami, disait-il, vous avez bon cœur, je viens vous demander un service... donnez-moi un peu d'argent.
— Comment donc ! monsieur Bernard, mais ce ne serait qu'une restitution.
— Je veux oubUer que vous êtes uion débiteur , à condition
que vous ne roid)lierez pas.... Je ne suis pas heureux , mon ami
Et M. Bernard vous récitait une Odyssée de malheurs sans nombre , (|ui avaient assailli sa famille et lui-même; il avait recours aux enqirimls à son tour ; heureusement il espérait ln)U\ er autant d'amis que de débiteurs, et chacun s'empresserait de venir, disait-il, à son secours.
Quand M. Bernard trouvait un client rebelle ou dans l'impossibi-
lité de se libérer, il intéressait à sa prétendue infortune les voisins, les domestiques , la portière , le commissionnaire ; et , le soir , quand le débiteur rentrait, la portière disait en regardant le locaUire avec
émotion :
— H. Bernard est venu!... il n'est pas heureux, ce pauvre
M. Bernard!
La femme de ménage ajoutait :
— Mon Dieu! comme il est respectable, ce brave M. Bernard... Il est veim hier... il a dit qu'il serait bien content si monsieur pouvait penser à lui... et lui remettre la moindre des choses.
Quand le débiteur donnait une lettre au commissionnaire, celui-ci s'informait si elle était pour M. Bernard, et il disait :
(''est la crème des braves hommes que ce père Bernard... Il
est venu hier... il est vraiment bien à plaindre...
Le pauvre capitaliste est mort en laissant vingt-cinq mille livres de rente; mais, avant de rendre ses comptes au ciel, le père Bernard a eu l'adresse de régler les siens avec toute la terre. Il avait appliqué aux recouvrements l'aphorisme du fabuliste : Vlus fait douceur que violence.